‹ Légendes du moyen ageChapitre 29 sur 55 · Voir ci-après, p. 202. note · texte numérisé non relu

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1 00 LÉGENDES bU MOYEN AGE

Chris ti millesima ducentesima sexagesima septima. En 1400, d'après le chroniqueur siennois Sigismondo Tizio, Johannes Buttadeus, qui olim Christum dum ad patibulum duceretur inhumanité? impulerat, cui a Christo fuit dictum : Exspectabis me dum venero, passa par Sienne, et, avant vu le tableau où Andréa Vanni venait de représenter le Christ portant sa croix, il déclara que c'était le portrait du Christ le plus ressemblant qu'il eût jamais vu. Tizio connaissait d'ailleurs et cite le passage de Bonatti ; le livre ayant été imprimé à Augsbourg en 1491, ce passage fut reproduit en Allemagne dès 1602 dans une des premières éditions du livre populaire cité plus haut ', et c'est là que l'avait pris Libavius, dont le témoignage perd désormais son intérêt. C'est sans cloute aussi de cette édition, où figure sur le titre même la forme latine Johannes Buttadœus, qu'est venu en s'altérant aux Saxons de Transylvanie le singulier nom de Bedeus, et l'on peut conjecturer que la forme bretonne Boudedeo remonte à la même source, par des intermédiaires inconnus. Le commen-

1. Dantzig, 1602, n° VIII de la liste dressée par M. Neubauer (p. 70-71). Quoique cette édition paraisse être la seule conservée qui fasse mention de « Guido Bonatus » et de « Johannes Buttadanis », il est probable que cette notice a dû être souvent reproduite.

taire de Bonatti prouve d'ailleurs qu'au xnT siècle on regardait bien le nom de Buttadeus comme un composé de buttare, fr. bouler, et le nom de Dieu(eo qaod impulisset Dominani).

Il semblait donc jusqu'à ces derniers temps que toutes les mentions du Juif immortel sous le nom de Bultadeus ou de formes correspondantes fussent italiennes d'origine et remontassent même en dernière analyse au passage cité plus haut de Guido Bonatti. Mais voici que deux témoignages récemment signalés placent la question sur un nouveau terrain. Le célèbre historien, jurisconsulte et moraliste Philippe de Novare, en terminant ce Livre de Forme de plait qui est une des sources les plus importantes de notre connaissance du droit féodal, énumère les meilleurs jurisconsultes qu'il ait connus dans les royaumes de Jérusalem et de Chypre, où il exerça pendant plus de quarante ans sa brillante activité. Il ne cite que les morts ; quant aux « bons plaideurs » qui vivent encore, il n'en parle pas par réserve, mais il assure qu'il serait heureux de faire leur éloge s'il leur survivait : « Et de ce, remarque-t-il en parlant de lui à la troisième personne, fait il bien a creire, ja n'i eûst il plus d'avantage que de vivre longuement et bien, et enssi avroit il passé Jehan Boute-

dieu1. » Philippe de Xovare écrivait cette déclaration entre 1250 et 1255; ce n'est qu'en 1267 que Jean Boutedieu traversait Forli et laissait de son nom le plus ancien témoignage que Ton connût jusqu'ici. Il est clair d'ailleurs que, pour que la plaisanterie de Philippe fût comprise, il fallait que Jean Boutedieu fût un personnage généralement connu dans le milieu où elle se produisait. Mais on peut se demander quel était précisément ce milieu. Philippe était né en Italie, où nous trouvons presque exclusivement, après lui, le nom qu'il donne au Juif immortel ; d'autre part il écrivait en français tant sa prose que ses vers, et il se montre tout imbu de littérature française ; enfin il vivait en Syrie : un personnage mythique mentionné par lui peut donc avoir une origine italienne, française ou orientale. C'est toutefois la dernière, ou plutôt une combinaison des deux dernières, qui est la plus vraisemblable. M. Wcsselofsky a récemment montré que les deux légendes, parallèles et peut-être originairement identiques, de Malchus le Maudit (celui qui souffleta le Christ) et du Juif Errant appartiennent primitivement au

1. Assises de Jérusalem, t. 1. p. 570. L'éditeur des Assise* ne fait aucune remarque sur ce nom et no le mentionne pas à la table : aussi n'avait-il attiré l'attention de personne.

cycle des légendes locales formées à Jérusalem autour des traditions ou des fictions relatives à la Passion du Seigneur1. C'est donc, selon toute probabilité, dans le milieu des Français établis en Syrie que le personnage du Juif qui avait poussé le Christ pour hâter sa marche et qui avait été condamné à ne pas périr et à marcher sans cesse par le monde reçut le nom de Jean Boutedieu, et c'est de Terre-Sainte qu'il passa plus fard, muni de ce nom, en Italie.

Un autre témoignage est venu prouver que d'ailleurs il ne s'y était pas renfermé. La Bibliothèque nationale a récemment acquis un recueil de petits mystères provençaux du xve siècle, tous plus ou moins groupés autour de la Passion, mais parmi lesquels, chose singulière et ici particulièrement regrettable, la Passion elle-même fait défaut. Seulement le scribe a eu l'idée de dresser deux tables, qui ne concordent d'ailleurs pas exactement, des seize pièces environ dont aurait dû se composer une représentation complète ; la seconde de ces tables comprend la liste des personnages qui figurent dans chaque pièce : or, pour la Passion, absente, comme on l'a vu, du recueil, après les noms habituels des bour-

\. Arc/tic fur slavische Philologie, t. V, p. 398: t. VIII. p. 331.

reaux du Christ, tels que Piquausel, Talhafer, Hai'issaut, on lit l'un après l'autre les deux suivants : Malais, Botadien l. Que ce dernier nom nous offre la forme provençale correspondant au français Boutedieu et à l'italien Battadeo, il n'y a évidemment pas lieu d'en douter, et cette indication est doublement intéressante, puisqu'elle nous montre d'une part ce personnage en Provence à une époque et sous un nom où on ne l'y avait pas encore rencontré, et puisque d'autre part elle nous le fait voir intervenant clans un mystère de la Passion, tandis que jusqu'à présent, dans aucune des innombrables formes que ce mystère a revêtues au xvc siècle chez tous les peuples de l'Europe, on n'avait trouvé la moindre mention du Juif maudit sous un quelconque de ses noms 5. Malheureusement, étant privés du texte même de la pièce provençale, nous ne savons pas au juste ce qui se passait entre Botadien et le Seigneur'.

1. A. Thomas, Notice sur un recueillie mystères provençaux, dans les Annales du Midi, t. II, p. 389.

2. Le mystère provençal de la Passion, encore inédit, qui est contenu dans un ms. bien connu appartenant à .M. Didot (voir P. Bieyer, Introduction à lïaurel et Béton), ne fait pas exception.

3. On pourrait même se demander si Boladieu n'est pas simplement une épithète de Malcus, et si Ton ne retrouverait pas là l'identité primitive supposée de ces deux personnages : mais c'est très peu probable. Botadieu. avant

LK JUIF ERRANT l'Jîi

La forme française Boulcdieu et la forme provençale Botadieu sont bien d'accord avec la forme italienne Bultadeo pour nous faire voir dans le surnom du malheureux Jean un composé du verbe bouter, botar, buttare , et du représentant en vulgaire de l'accusatif latin Deum. M. Morpurgo, dans la curieuse publication qui donne occasion à la présente étude l, sans combattre précisément cette explication, ne trouve pas non plus improbable « celle qu'a indiquée Mme Michaelis de Vasconcellos dans un remarquable article de la Revista Lusitana- », Cet article, fort intéressant en effet, résout et soulève plusieurs questions dont je dirai un mot, puisque je suis revenu à m'occuper de ce sujet. Pas plus que 1 Italie, disais-je dans ma première étude, 1 Espagne (et j'y comprenais le Portugal) ne connaît le Juif Errant. Or mon savant ami Adolpbo Goelho m'a rappelé, ce que je n'aurais pas dû oublier, que ce personnage était connu en Espagne sous le nom, qui indique toute une transformation poétique de sa légende,

son action funeste, figurait sans doute dans le mystère sous le nom de Jean, qu'il porte toujours ailleurs.

1. L'Ebreo errante in I/alia. par M. S. Morpurgo. Florence, 1890.

de Juan Espera-en-Dios. Mme de Vasconcellos démontre à son tour, contre M. Coelho, que le Portugal l'a également adopté, en l'appelant Joào de Espera-em-Deos. À propos du nom de Buttadeo, elle avait d'abord fait en note la remarque suivante : « Dans le nombre extrêmement considérable des vieilles formules de serment ou d'imprécation, moitié plaisantes, moitié sérieuses, que j'ai recueillies dans des comédies vulgaires portugaises, se rencontre celle de votadeus, voto-a-Deus (espagnol : votadios, voto-a-Dios). Yoto a, dans cette formule, n'a absolument rien à faire avec le verbe botar « pousser, heurter », qui correspond à l'italien buttare. C'est le substantif voto. lat. votum, promesse, serment (cf. voto-a-tal), votamares, voto-a- la- Virgen- Maria, etc.). )> Mais, dans un post-scriptum ajouté à son article, Mme de Vasconcellos indique un rapport possible entre les deux mots Buttadeo et votadios. C'est que dans un dialogue espagnol (manuscrit) du xve siècle elle a relevé, entre les noms d'autres héros populaires, celui de Juan de \oto-a-Dios. « De cette mention, dit-elle, on peut tirer une double supposition, que j'émettrai prudemment sous forme de questions : 1° Juan Lspera-en-Diot aurait-il aussi en Espagne le nom de Juan 'le Voto-a-Dîosf '2° Ce nom, modifié par

le procédé de l'étymologie populaire, correspondrait-il à l'italien Buttadio? » Si je comprends bien la savante et ingénieuse romaniste, elle a été portée à supposer que le nom Buttadio avait été, par étymologie populaire, changé en Espai:ir\ en celui de Voto-a-Dios. M. Morpurgo paraît lui prêter l'hypothèse inverse, et en tout cas il la fait sienne. Remarquant que, clans le document qu'il publie et dont nous allons parler, Jean Bottadio ou Vottadio dit qu'il a pour autre nom Servo di Dio, il est porté à penser que le premier nom lui-même ne signifie pas autre chose que devoto ou votato a Dio, et qu'il a été transformé en Buttadeo « par une fausse analogie avec buttare ». L'antiquité des formes Boutedieu, Buttadeo, Botadieu, et de l'explication qu'on leur donne rend cette supposition très peu vraisemblable ; mais voici un témoignage curieux qui vient compliquer la question. Mon regretté confrère le comte Paul Riant l'a trouvé dans un des manuscrits qu'il avait examinés au cours de ses immenses recherches sur les sources de l'histoire de l'Orient latin ; c'est un manuscrit de la fin du xive siècle qui se trouve à Evreux (n° 36), et qui contient sous le nom de Liber terre sancte Jérusalem, un ouvrage que M. Riant, dans la note qu'il avait bien voulu me communiquer,

appréciait ainsi : « Guide pour les pèlerins, compilé d'après Ludolf de Sudlieim et Philippus, troisième quart du xive siècle ; très peu de notices originales ; le manuscrit n'est pas original, est une copie incomplète et mauvaise J. » L'une des notices ajoutées par le compilateur est celle qui nous intéresse : « Aussitôt après l'église du Spasme, la station de Simon le Cyrénéen et la maison de Judas (Philippus, p. 52), on lit : Item magis ultra per eamdemviam est locus a viclgo [il manque évidemment dictus et un nom], ubi Johannes Buttadeus impellit (1. impulit) Christian Dominum quando ibat ligatus ad mortem, insultando dicens Domino : Vade ultra, vade ad mortem ! Cui respondit Dominus : Ego vado ad mortem, sed tu usque ad diem judicii non 2. Et, ut quidam dicunt simplices, visus est aliquando multis ; sed hoc asserilur a sapientibus quia dictus Johannes, qui corruplo nomine dicitur Johannes Buttadeus, sano vocabulo appellalur Johannes Devotus Deo, qui fuit scutifer

1. D'après une note de M. Omortt dans le tome II du Cal alogue des bibliothèques des départements, page 419, ce traite'', malgré ses défauts, (levait être inséré dans le tome lll des Archives de ïOrieul latin.

2. M. Morpurgo cite un passage assez analogue, mais moins intéressant par sa forme, dans le voyage de Ser Mariano de Sienne, fait en 1431. Après avoir parlé de la porte par où Jésus sortit pour aller au Calvaire, il ajoute : « Dieesi ehe qui era quello ehe è ehiamato .lohanni Bota-

Karoli Magni et vixit CCL annis. Vient ensuite

la maison du mauvais riche. » Tout est digne de remarque dans cette notice, et d'abord l'assurance avec laquelle l'auteur oppose à la bonne foi des simples, qui croient qu'on a rencontré plus d'une fois Jean Boutedieu, la meilleure information des gens raisonnables, qui savent que le personnage en question était Jean Dévot-à-Dieu, l'écuyer de Charlemagne ; puis le rapprochement étymologique de M. Morpurgo, ou du moins un rapprochement très semblable, fait à son insu cinq cents ans avant lui. Signalons aussi la formule, jusqu'à présent inconnue, et très ingénieuse, du dialogue entre le Juif et le Seigneur : c'est parce que, en poussant Jésus, il lui a dit expressément d'aller à la mort qu'il est condamné, lui, à chercher la mort, sans la trouver jamais, jusqu'au jour du jugement. 11 règne d'ailleurs dans ces quelques lignes, qui ont au moins deux sources différentes, une assez grande confusion. L'auteur semble admettre d'abord comme vraie l'histoire de Joannes Bultadeus et ensuite reprocher à ceux qui l'admettent d'avoir, pour la construire, défiguré le nom et altéré le

(Ico, c dixe per dispecto a Jhesù : Va pur giù, cite La riarm ami tua, una ! Rispose l'umile .Jhesù : Io andarà : lu m'asjaepterai tanto che io torni. Non ci è perdonanza. »

caractère de Johannes Dévolus Deo. Mais ce qui nous importe, c'est l'existence légendaire de ce dernier personnage , évidemment identique au Juan de Voto-a-Dios signalé en Espagne au xvie siècle par Mme de Vasconcellos. Quelle est la bonne forme entre les deux ? Si l'on admet la première, il faut la croire originairement latine, le mot dévot et ses congénères n'ayant pas été aussi anciennement populaires dans l'idiome vulgaire des pays romans. Si l'on croit une forme vulgaire plus vraisemblable à l'origine, il faudra admettre l'espagnol de Voto-a-Dios, ou l'italien de Voto-a-Dio (car le français ni le provençal ne peuvent entrer en ligne de compte). La question est fort obscure, et il faudrait, pour la résoudre, des éléments qui nous font défaut. Mais quel est le personnage dont il s'agit ici et qui passait pour avoir atteint, non l'immortalité, mais une longévité extraordinaire ? Il n'est pas aussi inconnu qu'il le semble au premier abord. Il est évident, en effet, que c'est le même que ce Jean des Temps dont Vincent de Beauvais , d'après une source qui m'est inconnue, dit simplement à l'année 1139 : Joannes de Temporibus moritur, qui vixerat annis trecentis sexaginta uno ! a

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