Par « Roncevaux », Laffi entend ici l'hospice
à Saint-Jean-Pied-de-Port, attendant Roland, qui était allé réclamer le tribut de Marsile, roi d'Aragon1. Près de ce cor sont deux masses ferrées, l'une de Roland et l'autre de Renaud-, dont ils se servaient dans les batailles et qu'ils portaient attachées à leurs arçons... Il y a aussi un étrier de Roland, et ses brodequins, qu'on dit que chausse le vicaire quand il chante la messe aux grandes solennités.
Sortis de l'église, nous allâmes par la terre voir les antiquités : tout près de l'hospice3, à l'occident, il y a une petite chapelle, que fit faire Charlemagne après la mort de Roland et des autres paladins... Elle est en forme de carré parfait, pas très haute, et elle est située au propre lieu où Roland, après la seconde bataille, se mit à genoux, et, a ce qu'on dit, tourné vers Roncevaux, pleura ses gens et dit entre autres paroles : « 0 triste, ô infortunée vallée, maintenant tu seras toujours ensanglantée * ! »
Enfin, voyant tous ses gens perdus, il se retira dans sa tente et prit le parti de sonner son cor ; il
\. Le bon Laffi s'embrouille dans ses souvenirs: c'est Ganelon, et non Roland, qui était aller réclamer le tribut de Marsile, roi deSaragosse.
2. Laffi se laisse ici influencer par les poèmes italiens, qui ont introduit partout Rinaldo : la seconde masse, qu'on montre encore, est attribuée à Olivier.
3. Le texte porte : Fuori di délia Terra ad Occidenli quallro passi in circa, — ce qui parait altéré.
4. Laffi raconte ici les derniers moments de Roland, surtout d'après le Morganle de Pulci, dont les derniers chants, imprimés à part sous le titre de Rotta di Roncisvalle, étaient très populaires.
monta à la cime des monts, au lieu dont il a été parlé plus haut1, pour que Charles pût entendre, et on dit qu'il sonna si fort que Charles l'entendit. Cela paraît une grande merveille à quelques-uns; mais c'est chose croyable, car du lieu où il sonna jusqu'à Saint-Jean-Pied-de-Port, où Charles était campé, il n'y a que six lieues et demie : et on dit en vérité qu'il sonna si fort qu'à la troisième fois le sang lui sortit de la bouche et du nez, et le cor même creva d'un côté, comme je l'ai vu moi-même, de mes yeux, fendu... Après avoir sonné, il retourna à sa tente; puis, donnant un coup d'œil à son camp détruit, il ne vit plus aucun ennemi; mais, las et accablé de ce long combat, et de l'effort qu'il avait fait en sonnant du cor, qui lui avait fait sortir le sang de la bouche et du nez, il ne pouvait plus se tenir sur son cheval; aussi, se rapprochant du pied de la montagne, où est une fontaine qu'on appelle aujourd'hui la fontaine de Roland, construite avec de très beaux ornements, il descendit de cheval et but deux ou trois traits de cette fontaine... Puis il saisit une dernière fois Durendal et en frappa plusieurs coups sur un rocher; mais il ne put la briser, jusqu'à ce qu'enfin il donna un coup si fort qu'il trancha le rocher, en sorte que l'épée elle-même éclata un peu au-dessous de la garde (je l'ai vue dans la galerie du roi d'Espagne, comme je vous le dirai
1. Plus haut, il a simplement dit, comme ici : « à la cime des monts », ce qui est vague. Ce détail n'est pas dans Pulci, et il est plus que probable que Laffi l'a inséré d'après les renseignements recueillis à Roncevaux; il est donc regrettable qu'il n'ait pas précisé davantage.
dans la description do Madrid *)... Il se mit à genoux et se confessa, demandant à Dieu le pardon de ses péchés... Puis il se releva, et, pleurant fortement, il dit en regardant le ciel : « Seigneur, je remets mon âme entre tes mains. Tu sais, Seigneur, que j'ai toujours désiré mourir pour ta sainte foi. » Il fit deux ou trois pas et tomba de nouveau à genoux, et, inclinant la tête, les bras tendus en croix, les regards vers le ciel, il rendit l'âme. Tout cela se lit dans le livre intitulé La Rotta di Roncisvalle, et dans beaucoup d'autres.
Là, en ce lieu même, distant de deux ou trois pas de l'endroit où il se confessa, Charlemagnc fit faire le tombeau de Roland et l'y ensevelit2. Ce tombeau est fait comme une petite chapelle en carré parfait, et de tous côtés il a environ vingt pieds de long, avec une belle coupole à pyramide qui porte en haut une belle croix; dedans est le sépulcre, semblablement de figure carrée ; c'est à peine si une personne peut marcher entre le sépulcre et la muraille. On dit que d'autres paladins encore y sont enterrés avec Roland. Sur les quatre faces sont peintes toutes les guerres qui se sont faites en ce lieu, et aussi la trahison ; le tout est peint en clair-
1. En effet, plus loin (p. 326), Laffi décrit minutieusement l'épée de Roland qu'il a vue dans la galerie royale de Madrid, et note qu'elle présente « une fente longue d'un palme, qu'il fit quand il trancha le rocher à Roncevaux ».
2. Encore ici Laffi s'écarte de Pulci pour se mettre d'accord avec la tradition locale. Pulci (xxvn, 220) dit que Charlemagne emmena le corps de Roland et le fit enterrer à Aix-la-Chapelle.
obscur1. Au pied de la porte de cette sépulture est la pierre que Roland trancha près de la fontaine ; comme je l'ai dit, elle est fendue par le milieu. Nous ne pouvions nous rassasier de la regarder, et nous serions toujours restés là... Étant demeurés deux jours à Roncevaux, nous en partîmes le matin suivant,, et avant de quitter ce lieu nous voulûmes voir encore le sépulcre de Roland, disant entre nous : « Dieu sait si jamais nous le reverrons! » Nous le regardâmes longtemps, longtemps, et nous écrivîmes sur une des pierres, avec la pointe d'un couteau, nos noms et nos surnoms... Puis, l'ayant regardé une dernière fois, nous partîmes tout doucement, nous retournant bien des fois pour revoir encore Roncevaux, qu'il nous déplaisait de quitter2.
Le tombeau de saint Jacques a cessé d'attirer les pèlerins; mais Roncevaux en appelle d'autres, qui viennent y chercher les souvenirs historiques ou légendaires du fameux combat. M. Wentworth Webster, le sagace investigateur de tout ce qui concerne les Basques, leur pays et leurs traditions, n'y a pas fait moins de quatre voyages. M. Julien Vinson, le plus expert de nos basquisants français, l'a visité il y a vingt ans ; autant en ont fait des érudits gascons comme J.-Fr.