Toute trace de peintures a malheureusement disparu
2. Viaggio in Ponente à S. Giacomo di Galitia di D. Dômenico Laffi. Seconda impressione (Bologne, 1676). — Ce livre curieux à plus d'un égard a déjà été utilisé pour notre sujet par MM. Monaci et Kajna.
Bladé et F abbé Dubarat. En 1881, mon ami Pio Rajna, de Florence, l'auteur justement célèbre des Origini delï Epopea francese et des Fonti delV Orlando Furioso, y venait pieusement de Pampelune, et pouvait se vanter d'être le premier « romaniste )> qui eût eu la joie de lire la Chanson de Roland à Roncevaux : il a consigné ses impressions et ses réflexions dans quelques pages lumineuses, auxquelles, sur tous les points qu'il a touchés, il est difficile de rien ajouter1. Dans l'été de 1900, mon ami Gaston Deschamps, — qui n'est pas romaniste de profession, mais dont la curiosité alerte est universelle, — s'y rendait de Saint-Jean- Pied-de-Port, et communiquait ses impressions aux lecteurs du Temps : il reçut à cette occasion et imprima toute une série de lettres qui prouvaient l'intérêt soulevé parles questions effleurées dans son article"2. Dans sa lettre du 10 décembre 1900, M. Camille Jullian voulait bien s'en remettre à moi du soin de décider un des points en litige. J'acceptai, non de rien décider, mais de tout examiner. Je devais justement passer à Biarritz mes vacances de Pâques en 1901 , et
1. On les trouvera dans le recueil intitulé : Homenaje à Menéndez y Pelayo; estudios de érudition espanola (Madrid, 1900), p. 383-395.
2. Voy. le Temps des 16 septembre et 16 décembre 1900, 13 et 27 janvier et 3 février 1901.
j'avais déjà le projet d'en profiter pour faire à mon tour le pèlerinage de Roncevaux. J'ai pu réaliser ce projet le 10 avril,, et je voudrais donner ici le résumé de ce que cette visite, jointe à l'étude des textes et des documents, m'a permis, sinon de conclure, au moins de proposer sur la topographie réelle de la bataille du 15 août 778 et sur les rapports, en ce point, de la poésie avec l'histoire.
L'accès de Roncevaux, du côté de la France, est maintenant des plus faciles. Un courrier part le matin à dix heures de Saint-Jean-Pied-de-Port et arrive au village de Rurguete, — à trois kilomètres au delà de Roncevaux, — vers six heures. Huit heures pour faire environ 25 kilomètres , cela peut paraître long ; mais on s'arrête pour déjeuner àLuzaïde ; puis la distance kilométrique est évaluée à vol d'oiseau, et la route, au moins dans sa dernière partie, où elle gravit tout le temps des pentes souvent très raides, fait de continuels lacets. Elle est d'ailleurs excellente et fort pittoresque : même en dehors de l'intérêt qui s'attache à Roncevaux, elle vaut la peine d'être suivie.
On nous avait fort dissuadés d'entreprendre ce
RONjCEVAUX 19
voyage, nous assurant qu'à cette époque de l'année le froid serait terrible sur les hauteurs, et surtout que nous y trouverions un brouillard qui nous empêcherait de rien voir. Comme nous n'avions pas le choix du moment, nous risquâmes l'aventure, et bien nous en prit. Le temps, qui avait été pluvieux le matin, fut admirable le jour de notre voyage et le jour suivant, que nous passâmes à Roncevaux ; nous ne vîmes pas la moindre de ces brumes qui, parait-il, couvrent souvent pendant des semaines tout le paysage d'un voile humide et gris , et nous n'eûmes d'autre souvenir de l'hiver à peine passé que quelques belles plaques de neige étincelant sur le flanc des montagnes. Assurément la végétation eût été plus belle et plus riche au mois de juin, et d'autre part j'aurais eu plaisir à me trouver à Roncevaux le 15 août, au jour anniversaire de la bataille ; mais, en somme, nous avons été favorisés dans notre visite par un temps exceptionnel en cette saison.
On sort de Saint- Jean-Pied-de-Port par une porte gothique, reste des anciennes fortifications ; les détours du chemin permettent de jouir quelque temps du coup d'œil original qu'offre la vieille ville avec ses hautes maisons basques serrées l'une contre l'autre, enfermées dans les
remparts désormais inutiles et dominées par la citadelle de Vauban. On la perd vite de vue et l'on commence à s'élever, d'abord doucement, en remontant le cours de la Nive d'Arnéguy, qui, depuis Ibaneta, vient à notre rencontre et nous trace la voie. A partir de Bergara, elle sert de frontière entre la France et l'Espagne.; à Arnéguy, dernier village français, nous la franchissons, et désormais nous sommes en terre d'Espagne.
C'est une délimitation singulière que celle qui a été établie ici. La vallée où nous entrons appartient tout entière au versant français des Pyrénées : c'est lbaneta, immédiatement avant Roncevaux, qui marque la ligne de séparation des eaux ; il semblerait donc naturel que la frontière suivit cette ligne, au lieu qu'elle la dépasse et forme une boucle qui s'allonge en descendant sur le versant septentrional. On dirait que l'Espagne a voulu, en empiétant ici sur le sol français, consacrer sa victoire d'il y a douze siècles et répondre aux dernières paroles de Roland s'écriant: «Ce champ est nôtre ! »
Bientôt on arrive àLuzaïde : c'est le nom basque que du petit bourg qui est le chef-lieu de la « vallée de Charles », et qu'on appelle ordinairement, comme elle, Valcarlos. Ses maisons se groupent sur un promontoire qui domine le profond ravin
où coule la Nive d'Améguy. A partir de là, le paysage est plus âpre : la route est souvent taillée à pic dans les rochers gris qui descendent comme en cascades jusqu'au torrent qu'on voit verdir et écumer tout en bas. Au bout d'une heure environ, l'aspect s'adoucit tout en devenant plus grandiose ; la barrière des montagnes s'élargit ; elles apparaissent dans toute leur ampleur, majestueuses sous leur vêtement sylvestre. La route, de plus en plus raide, monte en zigzags presque parallèles, si bien que nos mules ne font que six kilomètres en sept quarts d'heure, et que nous nous faisons l'effet de ne pas avancer, voyant toujours, semble-t-il, du haut de la banquette où nous sommes juchés, à la même distance clans le fond de la vallée, le point que nous avons quitté il y a deux heures. Nous avançons cependant au milieu d'arbres magnifiques, hêtres, chênes, châtaigniers, dont les masses vont en s'épaississant, mais dont les branches encore presque sans verdure nous laissent voir les contours des monts voisins.
Nous ne montons plus. Nous sommes au col d'Ibaneta, où quelques pans de murs subsistent seuls de la célèbre chapelle du Saint-Sauveur, brûlée dans les guerres carlistes. De là nous embrassons un immense panorama : derrière nous
l'étroite vallée que nous venons de gravir; devant nous un vaste cirque verdoyant, entoure de tous côtés de montagnes boisées : Roncevaux ! A nos pieds nous ne voyons d'abord qu'un épais massif de hêtres qui, comme au temps deLafii, et malgré l'absence de feuilles, nous empêche d'apercevoir l'ancien hospice, situé cependant à peine à un quart de lieue. On ne le découvre que quand on est tout près de l'antique voûte, qui lui sert d'entrée comme jadis ; mais ce qu'on voit d'abord, Lafti, heureusement pour lui, ne le voyait pas : ce sont les horribles toits de zinc dont on a récemment coiffé les tours carrées et assez imposantes du vieux bâtiment.
Notre voiture contourne les bâtiments de l'hospice (Real Casa de Roncesvalles), — qui servent encore de résidence à douze chanoines augustins, — puis l'église collégiale, passe devant la chapelle funéraire et la petite église dont je parlerai tout à l'heure, et s'arrête devant la posada du village : l'aspect n'en est pas fort engageant, si bien que nous poussons jusqu'à Burguete, où s'arrête le courrier, et où nous espérons être un peu mieux logés. En revoyant, le lendemain, la posada de Roncevaux, nous lui avons fait amende honorable. Elle contient des chambres très propres, et la maison elle-même, si elle a une façade
peu attrayante, a sur la droite un côté assez curieux : un mur sous pignon, bâti en grosses pierres carrées noires et blanches formant damier; de chaque côté de la petite fenêtre qui occupe le milieu, deux pierres sculptées avec la croix crossée, insigne des chanoines, et la date 1612 : c'est évidemment une ancienne dépendance de l'hospice. Nous y avons déjeuné en compagnie de rouliers et de muletiers basques, d'un beau type vigoureux et svelte, qui se sont montrés d'une politesse accomplie envers les étrangers.
Pour arriver à Burguete, nous traversons le plateau de Roncevaux dans une grande partie de sa longueur, ce qui nous en donne une première et déjà assez complète idée.
Si je n'avais été prévenu par la lecture de descriptions antérieures, j'aurais éprouvé une vive surprise. La Chanson de Roland évoque pour nous, avec une incomparable puissance, autour du nom de Roncevaux l'image de gorges profondes, de hauts rochers sombres laissant entre eux d'étroits défilés :
Hauts sont les monts et les vaux ténébreux, Les roches bises, les détroits merveilleux...
Hauts sont les monts et ténébreux et grands, Les vaux profonds où courent les torrents.
Ce tableau si vigoureusement tracé en si peu de traits s'est gravé dans l'imagination. « Roncevaux! vallon triste et sombre ! » faisait chanter le bon Mermet à un chœur de guerriers sarrasins, et le décor final de son Roland à Roncevaux était sinistre à souhait. Quel n'est donc pas l'étonnement du touriste imbu de ces impressions, quand il arrive sur ce plateau spacieux, qui s'arrondit comme une large coupe entre des montagnes à pente douce, — c'est bien probablement un ancien lac, — et qui ne présente aux yeux que des aspects de riante idylle! « Le regard se promène, dit P. Rajna, sur une vaste plaine elliptique, toute verdoyante d'arbres et de prairies, ceinte de hauteurs gazonnées et boisées du pied au sommet, et qui, l'altitude étant déjà ici d'environ mille mètres au-dessus du niveau de la mer, ont l'air de collines plutôt que de montagnes. » Et un auteur espagnol, enthousiaste historien de la Real Casa de Roncevaux, décrit ainsi la plaine où elle s'élève : « La vallée, de forme elliptique irrégulière, a cinq kilomètres dans son plus grand diamètre, trois dans le plus petit. Une masse d'arbres magnifiques y permet la promenade même au mois de juillet quand le soleil est au zénith : ses rayons ne pénètrent pas dans les frais sentiers qui traversent ces bois de hêtres
séculaires, et l'herbe qui y croît récrée la vue parce vert obscur des plantes vierges des rayons solaires, de même que l'odorat ne se lasse pas de sentir le parfum des fleurs et que l'ouïe est charmée par le gazouillement des mille espèces d'oiseaux qui peuplent les bois... Pour que rien ne manque à Roncevaux, tout n'y est pas foret. Il y a de vastes prairies où, grâce à l'humidité de l'atmosphère, croît une herbe luxuriante ; des ruisseaux y serpentent et semblent au soleil des lames d'argent. Toute la plaine est entourée de montagnes, embellies parla frondaison touffue de hêtres robustes. De tout point élevé on a une perspective magnifique... Tout ce que l'imagination peut créer, tout ce que le désir peut souhaiter, est réuni là1. »
C'est surtout à l'heure où nous le traversons pour la première fois, presque au moment du coucher du soleil, que ce lieu de funèbre mémoire est plein de charme, de poésie et de paix. On voit de tous côtés des troupeaux de bœufs, de moutons, de chèvres, de jeunes chevaux qui bondissent dans l'herbe haute ; on entend les clochettes et les grelots des bêtes qui reviennent lentement à leur gîte de nuit et que nous verrons
1. H. Sarasa. Reseiïa hisLorica de la Real Casa de Nuestra Seîïora de Roncesvalles (Pampelune, 1878).
tout à l'heure, à Burguete, entrer avec une familiarité coutumière dans les petites maisons cubiques, semblables à de gros dés dont les fenêtres carrées seraient les points, par la môme porte qui sert aux habitants. Le soir, à l'auberge, nous voyons danser la^'c^a aux sons de la guitare etdes castagnettes, et en nous endormant nous avons quelque peine à retrouver dans notre mémoire les souvenirs tragiques qui semblaient devoir se dresser de toutes parts autour de nous.
Nous avons regardé le lendemain en détail ce que nous avions aperçu d'ensemble le jour de notre arrivée, et l'impression première que nous avions ressentie n'a fait que se confirmer. Nous avons fait de charmantes promenades le long des ruisseaux et sous les avenues de grands hêtres. Quant aux monuments qui s'élèvent à l'extrémité nord de la plaine, ils ne nous intéressent ici qu'en tant qu'ils se rattachent au souvenir de la grande bataille ; ils ne s'y rattachent d'ailleurs que par des traditions dont il nous faudra rechercher l'authenticité, quoiqu'elles soient parfois très anciennes.
L'hospice a été jadis très important. Il fut fondé en 1127 par l'évêque de Pampelune,
Sanchc de la Rosa, et le roi d'Aragon Alphonse le Batailleur, au pied du col où, dit la charte de fondation, des milliers de pèlerins, allant d'Espagne à Rome ou de France à Gompostelle, avaient été étouffés sous la neige ou dévorés par les loups. Pendant des siècles il accueillit, hébergea, soigna dans leurs maladies, ensevelit pieusement, quand ils succombaient à leurs fatigues, d'innombrables voyageurs. On ne traversait pas la montagne, en effet, dans les siècles passés, aussi aisément qu'on le fait aujourd'hui : le chemin que nous avons suivi n'était qu'un sentier à peine praticable pour les mulets; la route ordinaire, qui, partant de Saint-Jean-Pied-de- Port et gravissant tout de suite des pentes abruptes, passait par le « Port de Cise », était très rude, surtout dans la mauvaise saison : en 1560, la pauvre petite Elisabeth de Valois, qui venait trouver son mari, encore inconnu d'elle, le terrible Philippe II, arriva à Roncevaux, le 2 janvier, à demi morte de froid et de peur, ayant perdu sous les avalanches de neige une partie de ses charrois et les équipages de ses fdles d'honneur. L'hospice avait, pour subvenir aux besoins de sa charité, de grandes possessions, des commanderies en plusieurs pays, et le privilège de faire des quêtes par toute la chrétienté.
Je ne puis ici m'étendre sur l'histoire de cette célèbre maison ; je ne décrirai pas non plus le bâtiment tel qu'il est aujourd'hui : on y voit réunies des constructions d'époques fort diverses, l'église fondée par le roi de Navarre Sanche le Fort, le cloître où il est enterré et où sont suspendues les chaînes qu'il rapporta de la fameuse victoire de Las Xavas (1212), les joyaux d'orfèvrerie et de broderie que conserve encore le trésor; tout cela mérite d'être vu et étudié, mais est étranger à mon sujet. Je dirai seulement qu'aujourd'hui ce qui fait, aux yeux des habitants du pays circon voisin, la grande noblesse de la maison et la véritable attraction de Roncevaux, ce n'est nullement le souvenir de la bataille d'il y a douze siècles : c'est une Vierge en bois, qui est censée avoir été miraculeusement révélée, à une époque qu'on ne précise pas1, et qui est l'objet d'une grande dévotion populaire. L'historien de la Real Casa termine sa description lyrique du plateau de Roncevaux en s'écriant : « Dieu a créé au milieu de ces monts sauvages une oasis délicieuse pour en faire le séjour de
1. En tout cas. elle était inconnue au xnie siècle, car l'auteur du poème latin sur la maison de Roncevaux, qui en énumère toutes les gloires, ne fait aucune mention de la Vierge miraculeuse.
la Vierge de Roncevaux ! » C'est là, pour le voyageur qui cherche ici des impressions d'un tout autre ordre, une surprise morale aussi grande que celle qu'il éprouve, s'il n'est pas prévenu, au premier aspect de ces lieux qu'il rêvait tragiques et qu'il trouve gracieux et riants.
Des souvenirs plus ou moins sérieux de la bataille ne sont cependant absents ni de la collégiale, ni du pays. Dans la collégiale, on montre les masses d'armes de Roland et d'Olivier, les pantoufles de velours de l'archevêque Turpin ; on montrait jadis le cor de Roland et aussi celui d'Olivier, l'épée de Roland, ses éperons, un de ses étriers, etc. ; la plus grande partie de ce bric-à-brac a disparu et mérite peu de regrets ; mais les édifices que l'on rencontre successivement dans la plaine en allant de l'hospice à Burguete sont plus dignes de retenir un instant l'attention.
L'ancienne église paroissiale, aujourd'hui abandonnée, qu'on trouve d'abord à sa gauche, n'offre rien d'intéressant. Mais il n'en est pas de même de la chapelle du Saint-Esprit, presque contiguë à cette église. Laffi, qui l'appelle « le tombeau de Roland », la décrit fort exactement, si ce n'est qu'il rétrécit trop l'espace du couloir carré, formé par une seconde construction, qui entoure l'édi-
cule et qui est encore aujourd'hui un lieu d'inhumation fort recherché. L'édicule lui-même existait déjà au xi i° siècle, et un poème latin composé en l'honneur de l'hospice deRoncevaux vers 1215 nous le décrit tel qu'il est encore : « La fabrique de cette basilique est carrée de tous côtés, mais le sommet est arrondi et porte une croix. On l'appelle charnier parce qu'elle sert aux chairs des morts ; elle est visitée par les anges, à ce qu'assurent ceux qui les ont entendus. » La tradition actuelle, qui existait déjà au moins au xviie siècle, est que les guerriers de Roncevaux y sont enterrés, et on y célèbre encore chaque année un oftice pour leurs âmes. La chapelle a au-dessous d'elle un souterrain où, en regardant par des ouvertures pratiquées au bas du mur, On voit quelques ossements au milieu de la terre noire provenant du détritus de nombreux cadavres. On pense, non sans émotion, au « charnier» dans lequel, d'après la Chanson, Charlemagnc fit réunir les corps des Francs tués dans le combat. L'édicule, dans la simplicité archaïque de sa construction, pourrait assurément remonter jusqu'au vme siècle. Il est probable toutefois qu'il est plus récent et qu'il n'a rien à faire avec la grande bataille. Le poème latin en question ne fait aucune allusion à Charlemagnc et dit sim-
plemcnt que ce charnier était consacré à l'enterrement des pèlerins qui mouraient à l'hospice. De leur côté, les pèlerins qui, à la fin du xne siècle, passaient par là, ne cherchaient pas dans cette chapelle l'ossuaire des compagnons de Roland. Ils acceptaient une tradition d'après laquelle Charlemagne, embarrassé de distinguer les morts chrétiens des infidèles, pria Dieu de lui en donner le moyen : aussitôt un arbuste épineux naquit du corps de chaque Sarrasin. « Les bons pèlerins qui vont par là à Saint-Jacques les voient encore », dit un renouvellement de la Chanson de Roland. Ce renouvellement ajoute que les Français enterrèrent alors leurs morts en soixante ou cent charniers, épars dans la plaine, et que Dieu fit croître sur leurs fosses des coudriers frais et verts, « qui y seront visibles à toujours ». Cette chapelle a donc sans doute été construite au xne siècle et affectée dès l'origine à la sépulture des pèlerins.
Devant la porte de la chapelle du Saint-Esprit, on voyait, du temps deLaffi, la pierre que Roland avait fendue avec son épée ; au xne siècle, c'est dans l'église de l'hospice qu'on la montrait, à ce que nous apprend un Guide des Pèlerins de Saint- Jacques composé avant 1140. Elle a disparu.
Un peu plus loin sur la route de Burguete se voit encore, toujours à gauche, une vieille croix
de pierre, qu'on appelait jadis la Croix des Pèlerins ; elle porte des bas-reliefs grossiers, représentant le Christ, la Vierge et des saints, avec une inscription en caractères très frustes, qui semblent être du xvc siècle, et que je ne suis pas arrivé à déchiffrer plus que les antiquaires qui les ont examinés avant moi.
La « fontaine de Roland )> se trouve au long d'une avenue de beaux arbres qui forment la « promenade » de Roncevaux ; du temps de Laffi, elle était abritée par une construction ornée dont il ne reste rien. C'est là, disait-on, que Roland avait bu pour la dernière fois ; tout auprès était la pierre fendue par Durendal, et qu'on avait transportée d'abord dans Téglise collégiale, puis devant la chapelle funéraire.
Tous ces souvenirs, — bien que plusieurs aient été très anciennement désignés comme tels, — n'ont évidemment aucune authenticité. Ils sont le produit ou de l'imagination des visiteurs venus de France ou de l'effort fait par les gens de Roncevaux pour répondre aux questions de ces visiteurs et satisfaire leur pieuse curiosité. Il n'est pas vraisemblable que l'événement de 778 ait
donné naissance à une tradition locale. La tradition historique est partout extrêmement courte : il est bien rare, quoi qu'on en ait dit, qu'elle dépasse cle beaucoup une génération. Ici toutefois l'orgueil qu'ont dû concevoir les vainqueurs d'un roi puissant, fameux par tant de victoires, les monuments que Charles lui-même — comme nous le verrons — avait sans doute élevés sur les lieux, auraient pu préserver quelque peu, chez les montagnards navarrais, le souvenir de leur triomphe ; ce souvenir aurait d'ailleurs, cela va sans dire, été hostile aux Francs ; il n'aurait en tout cas rien conservé de Roland, — dont le nom même devait être inconnu à ses agresseurs, — et n'aurait pas consacré les exploits et les derniers moments d'un héros ennemi.
Mais ce souvenir même ne paraît pas avoir existé. Les Basques n'ontni légendes historiques *, ni chants historiques - ; leur rapide oubli du passé
1. Il n'est pas inutile de dire que les lieux appelés aujourd'hui, en France, « Pas de Roland», « Brèche de Roland », etc., n'ont reçu ces dénominations qu'a une époque très récente (on n'a trace d'aucune avant le xvme siècle), ;et les doivent à l'invention de poètes ou d'érudits locaux. Il en est sans doute de même du Salto de Roldan en Espagne.
2. On leur en a fabriqué quelques-unes à l'époque romantique, et entre autres un chant sur la bataille de Roncevaux, le prétendu Chant d'Altabiscar, qui a longtemps trompé les critiques. On sait aujourd'hui que ce prétendu chant (en prose !), adapté à un refrain populaire sans
contraste avec leur attachement à leurs vieilles coutumes et à leur genre de vie héréditaire. D'ailleurs, les gorges du Port de Gise, le col d'Ibaneta, la plaine de Roncevaux et ses alentours furent longtemps des lieux presque inhabités, où ne pouvait guère se maintenir un souvenir traditionnel. En 1127, l'évêque Sanche de la Rosa, dans la charte de fondation de l'hospice de Roncevaux, — bien qu'il déclare le bâtir près de la « chapelle de Charlemagne », — «ne fait nulle mention de l'événement, qui cependant, grâce aux poètes français et à leurs imitateurs, était déjà chanté dans l'Europe entière et même en Espagne ; il est bien probable que l'évêque de Pampelune n'en avait aucune connaissance.
On est plus surpris de constater le même silence dans le panégyrique de l'hospice, écrit en vers latins rythmiques vers 1245, et dont l'auteur recherche tout ce qui peut glorifier cette maison. Cela est d'autant plus frappant que, trois quarts de siècle plus tôt, le Guide déjà cité résumait l'histoire de Roncevaux d'après nos chansons de geste et racontait qu'on montrait à l'église de l'hospice le « perron )> fendu par Durendal.
aucun rapport avec le sujet, a été composé en français, en 1828, à Paris, par Garay de Mon gl ave et mis en basque par son ami L. Duhaldd
RONCEYAUX 35
L'omission, dans le panégyrique, est peut-être
volontaire. Il commençait, en effet, à se produire en Espagne, parmi les érudits, une réaction patriotique contre la façon dont les poèmes français présentaient l'événement qui avait eu Roncevaux pour théâtre.
Les poèmes français — contrairement à l'historiographie officielle qu'ils ne connaissaient pas
— présentaient les agresseurs de l'arrière-gardc de Charlemagne, non comme desNavarrais, mais comme des musulmans venus de Saragosse. Les pèlerins qui, dès la fin du ixe siècle, passaient les monts pour aller à Compostelle étaient imbus des récits des chansons de geste, et les répandirent autour deux. Les jongleurs français, qui venaient en nombre chercher fortune aux cours de Castille, y apportèrent ces chansons elles-mêmes, et les jongleurs espagnols, formés à l'école des nôtres, reproduisirent d'abord sans arrière-pensée la version française : les ennemis de Charlemagne, étant des « Sarrasins », des « païens », on n'hésitait pas à prendre parti contre eux. Mais au commencement du xme siècle, un clerc espagnol qui était venu étudier à Paris, Rodrigue Jimenez,
— plus tard archevêque de Tolède, — lut les chroniques latines, et vit que l'attaque de l'arrièregarde Iran que y était attribuée à des Navarfais
et non à des Sarrasins. Quand, rentré dans sa patrie, il écrivit son histoire d'Espagne, il protesta contre les assertions des chansons de geste, et revendiqua la défaite de Roland comme un titre de gloire pour l'Espagne. Il n'osa pas toutefois rejeter complètement le récit généralement admis : il supposa que les Espagnols avaient été en cette occasion les alliés des Mores, ce qui, du moment qu'il s'agissait de repousser l'étranger, ne choquait pas le patriotisme castillan. Rodrigue fut suivi dans cette voie et par le royal chroniqueur Alphonse X et par les auteurs subséquents de cantares de gesta. Or, il y a des raisons assez sérieuses d'attribuer à Rodrigue Jimenez lui-même le poème latin en l'honneur de Roncevaux : on comprend que, ne voulant ni froisser les pèlerins qui arrivaient pleins des récits épiques, ni s'associer à leur façon de. comprendre la défaite des Français, il ait gardé le silence sur ce point délicat.
L'essentiel, pour nous, c'est de constater qu'il n'y a jamais eu de tradition locale à Roncevaux ni aux alentours. Ce qu'on y a su du désastre de 778, on l'a appris du dehors, d'abord parles pèlerins, puis par Rodrigue de Tolède et ceux qui se sont inspirés de lui. Aujourd'hui, c'est bien comme une victoire espagnole qu'on l'y envisage. Le prieur
des chanoines, qui nous montra, avec la plus grande amabilité, la Real Casa, la collégiale et la chapelle funéraire où il croit que sont enterrés les morts de la grande bataille, voulait faire preuve de courtoisie envers nous, en même temps que d'esprit vraiment chrétien, en nous disant avec un sourire : « Nous célébrons tous les ans un service pour eux tous, aussi bien pour les Français que pour les Espagnols. »
Ce sentiment patriotique amena, au xvme siècle ou à l'extrême fin du xvne siècle l, la construction d'un petit monument commémoratif en l'honneur des vainqueurs de Roncevaux. Un pèlerin qui le vit en 1748 le décrit ainsi : « On voit, au milieu de cette plaine, où se donna la bataille, une croix d'environ quinze pieds de haut, tout de fer, de cinq pouces en carré. Elle est sous un pavillon soutenu de quatre piliers de fer, et le toit aussi de feuilles de fer, le tout solidement bâti. » Le monument portait sans doute une inscription exaltant les Espagnols au détriment des Français, car il excita, en 1794, l'indignation des représentants Baudot et Garraud, qui accompagnaient l'armée française campée à Roncevaux. Ils firent démolir l'offensant trophée, plantèrent sur la place un arbre de la liberté, et envoyèrent à la Conven-