Aucassin et Xicolette, VI
tique, nés de chants, malheureusement perdus dans leur forme première, que des musiciens venus du pays de Galles et de la Bretagne française répandirent au xne siècle dans toutes les cours d'Angleterre et de France. Bientôt le sens primitif du mot se perdit ou du moins s'élargit, et on donna le nom de lai à beaucoup de récits en vers, d'un caractère sentimental ou gracieux, qui n'avaient rien d'originairement breton. C'est ainsi qu'on eut le lai d'Orphée, le lai de Narcisse, le lai d'Aristote, le lai de l'épervier, d'autres encore. La plupart des lais vraiment bretons parlaient d'amour, et, à ce titre, notre petit poème, au moins par le caractère que l'auteur y a introduit, méritait une place dans cette aimable compagnie. 11 la méritait d'autant plus qu'on aimait à désigner comme des lais les chansons des oiseaux des bois, sans doute parce que, comme les lais celtiques que chantaient les bardes ambulants, elles remplissent le cœur d'une émotion tendre, douce et mélancolique, bien que l'esprit n'en perçoive pas le sens précis.
Le Lai de Voiselet a été composé dans la première partie du xmc siècle. Rien ne nous permet d'en désigner ou d'en soupçonner l'auteur ; la langue indique qu'il devait être du pays intermédiaire entre l'Ile-de-France et la Picardie. Il avait
un heureux génie, et, s'il n'a pas toujours eu le courage d'éviter les écueils que ne redoutaient pas assez les rimeurs du moyen âge, la prolixité inutile, l'emploi des formules banales, les rimes de pur remplissage, il a su en général revêtir sa pensée d'expressions précices et gracieuses. Son petit oiseau nous charme autant que son lourd vilain nous amuse, et ce petit poème peut être regardé comme un des joyaux les plus finement taillés de notre vieille poésie.
Il a dû avoir du succès ; sa présence dans cinq manuscrits nous l'atteste déjà. On n'en a cependant pas signalé d'imitation ancienne dans les langues étrangères, qui adoptaient si volontiers ce qui avait été composé en français, et en France même on a reproduit d'habitude le récit du Barlaam ou celui de Pierre Alphonse, qui ne mêlaient pas à la piquante morale du conte les éléments étrangers ajoutés par notre lai. On doit cependant, suivant toute vraisemblance, reconnaître l'influence de ce dernier dans un joli récit dont le lai n'est sans doute pas la source unique, mais auquel il a fourni quelques traits.
Ce récit se trouve dans un des ouvrages les plus attrayants du moyen âge, ouvrage d'un caractère prétendu historique, et qui contient en effet de l'histoire, mais de l'histoire telle qu'elle
courait dans le peuple et que la racontaient les jongleurs quand leurs auditeurs étaient rassasiés de chansons héroïques, de romans aventureux ou de joyeux fableaux. Il s'agit de la Chronique de Reims, ou, comme l'appelle son dernier et savant éditeur, des Récils d'un ménestrel de Reims au XIIIe siècle. L'auteur a écrit et sans doute d'abord parlé son livre à Reims en 1260, comme l'a parfaitement établi M. Natalis de Wailly. C'est en cette même année que, d'après lui, le conte de l'oiseau servit à consoler dans sa tristesse le bon roi Louis IX. Le roi venait de perdre, à seize ans, son fils aîné, Louis, qui devait lui succéder; il était plongé dans son deuil, et « on ne pouvait en tirer un mot. »
Atant es vous l'arcevesque Rigaut de Rouen qui le vint veoir et conforter, et moût lui disoit de bons mos de l'escriture et de la patience saint Job, et li conta un essemple d'une masenge1 qui fu prise en une masengiere ou jardin d'un paisant. Quant li païsans la tint, si li dist qu'il la mangeroit, et la masenge respondi au paisant : « Se tu, » dist elle, « me manjues, tu ne seras gaires saoulés, car je sui une petite chosete; mais si tu me vouloies laissier aler, je t'apenroie trois sens2 qui t'avroient grant
1 . Ce nom donné à l'oiseau pourrait être une réminiscence du v. 374 du lai.