Benfey, Pantschatantra, t. I, p
3. Dans le récit d'Ibn Chisdai (d'après l'indication de M. Israël Lêvi) se trouve un passage qui rappelle le conte de VAnvàr i Suhaili. L'oiseau vantanl les trois secrets qu'il sait, l'homme lui dit : « S'ils sont, si précieux, comment ne t'ont-ils pas empêché d'être pris ? — C'est, » répond
11 me paraît bien plus probable que ce dernier provient d'un mélange de l'histoire de l'oiseau donneur d'avis avec une autre histoire relative à un oiseau montreur de trésors. La question ne se déciderait que si, comme on peut fort bien l'espérer, on retrouvait notre conte même dans la littérature sanscrite *.
On peut dès à présent affirmer que les trois préceptes de l'oiseau, plus ou moins altérés ailleurs, sont donnés dans le roman grec sous une forme très voisine de l'original. On y reconnaît une symétrie qui est troublée dès qu'on en modifie un, et qui devait s'exprimer, dans la langue primitive, par des mots mieux faits que ceux du grec pour la mettre en pleine lumière. Voici comment on peut les traduire tels qu'ils étaient sans doute en sanscrit :
Ne poursuis pas Vinattingible.
Ne regrette pas V irrécouvrable.
Ne crois pas l'incroyable.
l'oiseau « qu'il était décidé que j'aurais ce sort; et ils me sont encore fort précieux, puisqu'on te promettant de te les dévoiler, j'espère que tu me laisseras aller et qu'ainsi ils m'auront sauvé. » — La coïncidence, on le voit, peut fort bien être fortuite'.
4. On trouve une sorte de parodie de notre conte dans une fable qu'on peut appeler les Trois Vérités du Loup, et qui apparaît d'abord dans le « Romulus de Marie de France » (Hervieux, les Fabulistes latins, t. II. p. oTi ; cf.
Telle est la sagesse du petit oiseau, et elle n'est pas si banale, ni surtout si aisée qu'elle en a l'air. Le troisième précepte est le fondement de la critique ; le premier est peut-être celui de la philosophie, si on l'applique aux choses de l'esprit ; si on l'applique, ainsi que le second, aux choses du cœur, il peut donner, sinon le bonheur, au moins l'absence de tourment. Mais, ô petit oiseau, que le second est facile à donner et difficile à mettre en pratique, et comme on voit bien que dans votre léger corps emplumé ne bat pas un cœur pareil au nôtre ! Qu'avons-nous donc à regretter, si ce n'est l'irrécouvrable? Nos pleurs, dites-vous, ne nous le rendront pas ? C'est pour cela que nous les répandons, c'est pour cela que la source n'en tarit pas, et est toujours prête à jaillir, car chaque heure nous enlève ce qu'aucune ne nous rendra. Heureux cependant, vous dites vrai, les hommes qui marchent droit, regardant devant eux, sans traîner péniblement le fardeau toujours alourdi du passé, sans demander à l'avenir plus qu'il ne peut donner ! Heureux,
Marie de France, t. II, p. 324. et la jolie fable latine rythmique dans Hervieux,p. 475). Ailleurs, il s'agit d'un renard (Pauli, Schimpf und Emst, n° 380, etc.). Le loup est aussi devenu un renard, et la fable a perdu son sens premier dans Odon de Sherrington, n° LXXlll (Hervieux, p. 626 ; cf. Libro de los Gatos, n° 49).
autant que peuvent l'être ceux que Prométhée a iaçonnés avec de l'argile trempée dans des larmes !
De toutes les versions orientales que nous avons examinées, deux seulement ont pénétré en Europe au moyen âge, celle de Barlaam et Joasaph et celle de Pierre Alphonse. La première s'est transmise de livre en livre sans grande altération1; la seconde a eu un développement plus intéressant.
1. Le roman grec a été traduit en latin, sans doute vers le xi° siècle, sous le titre de Barlaam et Josaphat (le nom de Josaphat, connu par la Bible, remplaçant celui de Joasaph). De cette traduction latine, généralement fort exacte, dérivent diverses versions dans les différentes langues de l'Europe, dont je n'ai pas à parler ici, non plus que des compilateurs qui, comme Vincent de Beauvais ou Fauteur de la Leqenda aurea, ont inséré, sous une forme plus ou moins abrégée, le texte latin tout entier. Mais je mentionnerai quelques recueils latins où notre conte a été admis isolément sous la forme qu'il a dans le Barlaam, parfois seulement un peu altérée. On le trouve ainsi dans Jacques de Vitri (ms. latin de la B. N. 17509, f. 30 d, où me le signale mon ami Paul Meyer) [cf. The Exempla of Jacques de Vitry, edited by T. F. Crâne, p. 10 et p. 145], dans un manuscrit qui contient les apologues d'Odon de Sherrington (Hervieux, les Fabulistes latins, t. II, p. 195), dans les Gesta Bomanorum (éd. Oesterley, n° 167), dans la Scala Celi, de Jean Junior (éd. d'Ulm, 1480, f° 16, v°) etc. Le Dialogus Creaturarum de Nicolaus Pergaminus se borne (éd. Graesse, p, 100) à y faire une rapide allusion. Je ne connais pas, en français, de version isolée de notre conte d'après le Barlaam, mais on en a publié trois en allemand, l'une de Boner, l'autre attribuée au Stricker.
Deux versions françaises en vers de l'ouvrage du converti espagnol ont été faites à la lin du xnc ou au commencement du xme siècles ; toutes deux ont été imprimées, d'une façon plus ou moins satisfaisante. La première donne de notre conte une traduction fidèle, sans addition ni changement notables. Les trois « manières de savoir » qu'enseigne l'oiseau y sont ainsi formulées :
Ne croipas quant que tu orras; Garde bien ce que tu avras, Par pramesse nel perdre pas ; Ne trop ne soies confondu Por nule rien qu'aies perdu l.
L'autre traducteur, ici comme en d'autres cas, procède plus librement. Dès le début, il nous présente le propriétaire du jardin (quidam, dans
la troisième anonyme, qu'on trouvera toutes indiquées ou reproduites clans Gœdeke, Dos deustche Mittelalter [p. 640, 650, 671). Les dérivations du Barlaam se distinguent au premier coup d'œil de celles de la Disciplina en ce qu'elles font de l'oiseau un rossignol, au lieu que les autres ne le nomment pas (dans la version du Stricker, cependant, il s'agit d'une alouette1) . La version qui se trouve insérée dans le recueil italien du Piovano Ârlotto (Ristelhuber, les Contes et Facéties d' Arlotto, n° XXXVIIL p. 63) paraît avoir puisé à diverses sources. Je ne sais d'où provient la version en ancien français qui est insérée dans le poème partiellement inédit du Donnei desAmanz [voyez Romani//, t. XXV].
1, Le Casloiement ou Instruction d'un père à son fils, publié par Barbazan. Nouvelle édition, par M. Méon, Paris, MDCCCVIII, p. 142.
LE LAI DE L'OISELET 2!il
le latin, ans preudom dans la première traduction1) comme un « païsant». Il nous dépeint avec complaisance le charme du chant de l'oiselet; il ajoute le détail ({ne l'oiseau se prit au lacs quand il revint dans le jardin; il insiste plus sur les marques de douleur données parle vilain, qui frappe ses deux poings l'un contre l'autre, pleure des yeux, soupire du cœur, bat sa poitrine et tire ses cheveux ; en revanche, il omet, et bien à tort, l'opposition relevée par l'oiseau entre son propre poids et celui qu'il avait attribué à la prétendue pierre précieuse, etc. Voici les trois « manières de grant sens » qu'enseigne l'oiseau :
L'uns des sens qu'apprendre te dei Est tels que tu ne creies pas A tos les diz que tu orras; L'autre si est que tu avras Ce que loens iert, ja n'i faidras ; Li tierz que ne deis pas plorcr Ne ne te deis desconforter Se perdu as aucune rien2.
Il faut remarquer ici que le second des avis est visiblement mal traduit. Le latin donne : Quod
1. Il faut cependant noter que la première traduction l'appelle plus loin le « vilain », comme d'ailleurs Pierre Alphonse le désigne par le mot « rusticus. »
2. Le chasloiement d'un père à son fils, traduction en vers de l'ouvrage de Pierre Alphonse, Pciiis, MDCCCXXIV, in-12, p. 134.
tu u m est semper habe1 ; cela manque un peu de clarté, mais le premier traducteur a assurément mieux saisi en traduisant : « Garde bien ce que tu auras. »
De même que le conte du Barlaam, celui de la Disciplina a été séparé de l'ouvrage où il se trouve et recueilli isolément. 11 est inutile d'insister sur les recueils latins où il est ainsi inséré2; mais il faut dire un mot du gracieux petit poème de John Lydgate, moine anglais du xive siècle, The Chorle and the Bird. Lydgate dit expressément qu'il traduit d'après uupaicnflet (c'est-à-dire un petit livre) français qu'il vient de lire. On a dit à tort que la source de Lydgate était notre lai ; il ne l'a certainement pas connu. Il a puisé dans une traduction française de Pierre Alphonse, mais il est impossible de savoir si les changements considérables qu'on relève dans le détail
1. Il est fort possible que le trndueteur ait eu sous les yeux un manuscrit qui donnait ici habebis.
2. Notons seulement le recueil des fables ésopiques de Camerarius. n° 261. Camerarius a enfermé les trois avis de l'oiseau dans cet hexamètre concis :
Crede partira, tua serva, et quse periere relinque.
C'est la fable de Camerarius que Kirehhof (Wendtinmuth, IV, 34) a traduite en allemand. A la Disciplina se rattache aussi la version de Hans Sachs (dont je ne connais d'ailleurs que le début cité par Schmidt), bien qu'il fasse de l'oiseau un rossignol. C'est aussi le récit de Pierre Alphonse qu'on retrouve en espagnol dans le Libvo de los Exemplos, n° 253.
sont de lui ou de son modèle; on peut cependant remarquer que beaucoup d'entre eux rentrent dans le style habituel de l'auteur1. Voici les trois avis de l'oiseau :
Yeve net of wisdom to hasty credence
To every taie nor to eche tyding...
Désire thou nott be no condicioun
Thing which is impossible to recure2 ...
For tresaure loste make never togret sorrowe
Which in no wisc may not rccovered be*.
Le petit poème que je réimprime procède évidemment aussi du récit de Pierre Alphonse, bien qu'il y soit changé au point d'y être transformé presque complètement. Il se rattache à cette forme du récit, et s'écarte de celle que nous offre Barlaam par des traits incontestables. DansPierre Alphonse et dans le lai, un vilain (rusticus) est propriétaire d'un jardin où l'abondance des sources et la fraî-
4. 11 est possible que Lydgate n'ait pas eu d'autre source que la première de nos versions françaises de Pierre Alphonse. 11 est remarquable qu'il emploie pour désigner la pierre précieuse le mot de jarjonce, qui se trouve dans cette version et qui est également inconnu à la seconde et à notre lai.
2, Cet avis ne répond bien ni à celui du latin {Quod tuum est semper habe), ni à ceux qui lui correspondent en français ; il rappelle au contraire le premier avis du Barlaam, mais ce n'est peut-être qu'une coïncidence fortuite.
3. A Sélection of the minor poems of Dan John Lydgate, éd. by J.-O Halliwell (London, Percy Society, 1840), p. 179.
cheur de la végétation attirent des masses d'oiseaux ; rien de pareil dans Barlaam, où un oiseleur de profession prend un rossignol, évidemment clans le bois. Sans insister sur d'autres différences, remarquons seulement que des trois sens de l'oiseau, les deux qui coïncident dans la Disciplina et Barlaam (voyez ci-dessus) se retrouvent dans le lai, le premier sous une forme modifîée,le second plus semblable à la Disciplina qu'à Barlaam (Ne crois pas tout ce qu'on te dit), et que le troisième dans le lai est, au moins pour le fond, celui de Pierre Alphonse et nullement celui de Barlaam. C'est donc dans la Disciplina clericalis qu'est la source du Lai de V Oiselet.
La question est de savoir si cette source a été directement utilisée. L'auteur du lai a-t-il travaillé d'après le texte latin ou a-t-il fait usage d'une de nos versions françaises ? La première version suit de si près le texte latin, et le lai s'en écarte au contraire tellement, qu'il n'est pas aisé de relever un trait permettant d'établir une coïncidence ou une divergence; cependant, il me paraît probable que si l'auteur du lai avak eu cette version sous les yeux, il lui aurait emprunté la traduction de hyacinthus par jagonce, d'autantplus qu'elle lui fournissait une rime avec once. Pour la seconde version, la question paraît compliquée :
d'une part, elle ne peut avoir été la seule source du lai ; en effet, l'auteur du lai, tout en modifiant l'avis qui répond à quod tuam est semper habe, l'arrange de façon à montrer qu'il n'a pas eu sous les yeux le contre-sens de cette version, et il a conservé le trait, omis par elle, du contraste entre la grosseur de l'oiseau et celle de la pierre qu'il prétend être dans son corps; mais, d'autre part, il y a entre cette version et le lai de remarquables concordances. Dans l'une comme dans l'autre, le maître du jardin est, dès l'abord, appelé un paysan ; le charme particulier du chant de l'oiselet est mis en relief; l'oiseau est pris au lacs quand il revient dans le jardin après l'avoir quitté ; le vilain monte sur l'arbre pour s'emparer de lui ; il annonce à l'oiseau qu'il le mettra dans une cage ; le désespoir du vilain est décrit avec complaisance ; enfin, et surtout, l'addition faite au troisième reproche de l'oiseau :
Oui plores que tu as perdu
Ce qui n'est ne onques ne fu (v. 44G)
pourrait être l'origine de la modification, dans le lai, du conseil correspondant :
Ne pleure pas ce qu'aine n'eus ;
et le récit se termine par ces vers :
Quant le vilain out moût laidi Li oiselès etescharni, Chantant s'en torne, sil laissa, Aine puis el vergier n'abita.
dont le dernier, auquel rien ne correspond dans le latin, peut fort bien avoir suggéré à l'auteur du lai, non seulement son dénouement, mais toute la conception du rôle si original et si merveilleux qu'il a donné à l'oiseau.
Il paraît donc probable que l'auteur du lai a connu la seconde de nos versions poétiques de Pierre Alphonse, mais qu'à côté d'elle, il a consulté, soit le texte latin, soit une autre version plus fidèle. Je pencherais pour la seconde hypothèse. Rien n'indique, en effet, que cet auteur ait été un clerc : parmi ceux qui représentent pour lui les types de la culture élégante, et qui sont les vrais servants d'Amour, et les seuls auditeurs dignes de l'oiseau, il ne mentionne les clercs qu'en passant, à côté des chevaliers ; dans les poèmes du même goût composés par des clercs, ceux-ci au contraire, sont toujours mis au premier rang. La singulière et charmante doctrine dans laquelle l'oiseau unit si intimement le dieu d'Amour et l'amour de Dieu, convient aussi, à ce qu'il me semble, bien qu'elle ait une forme de sermon, à un prédicateur laïque plus qu'ecclésiastique.
LE LAI DE L OISELET 2o7
Quoi qu'il en soit, le thème sur lequel il a travaillé, l'auteur du lai l'a complètement transformé. Le point de départ de cette transformation a été sans doute le contraste qui l'a choqué, dans le conte de Pierre Alphonse, entre la beauté du jardin verdoyant, arrosé par des eaux fraîches, habité par des oiseaux au chant délicieux, et le paysan, le vilain (rusticus) qui le possède. On sait quelle importance la haute société des xne et xme siècles attachait à cet ensemble de qualités mondaines, qu'on appelait la « courtoisie » et qui comprenait quelques-unes des plus hautes qualités morales en même temps que la stricte observation des conventions et des règles de la vie élégante. Cette dernière partie de la perfection courtoise était naturellement la plus facile à acquérir, celle aussi dont on se targuait le plus et dont le manque exposait surtout aux railleries et au dédain. Le monde, pour un « gentil » clerc ou chevalier de cette époque, se divisait en deux classes, les « courtois » et les « vilains », et on avait beau proclamer que nul n'est vilain sil ne fait vilenie, on déclarait d'ordinaire les vilains par naissance incapables de posséder jamais le fonds moral de la courtoisie autant que d'en acquérir les formes. La courtoisie était d'ailleurs considérée comme inséparable de l'amour, conçu d'une
manière assez factice et subtile, et l'amour entendu de cette façon était à son tour regardé comme la condition indispensable du goût pour tout ce qui est bon et beau, notamment pour la nature, la verdure, et le chant printanier des oiseaux que les poètes d'alors ne se lassaient pas d'écouter, d'admirer et de célébrer. Gomment donc ne pas s'indigner en voyant ce beau verger, où un oiseau si merveilleux faisait entendre sa douce voix, aux mains d'un vilain, nécessairement sot, grossier, cupide, et incapable de rien comprendre à ce qui aurait pu charmer des yeux et des oreilles plus dignes ? Le poète ne mit plus dès lors dans les conseils de l'oiseau et la malicieuse épreuve qu'il fait de leur utilité le point culminant de son récit : il fallut que le vilain fut dépouillé de ces biens qu'il ne méritait pas. Par une idée singulièrement poétique, le conteur français imagina, en faisant du verger une merveille toute féerique, d'en attacher la beauté, la durée et la constante fraîcheur au chant môme de l'oiselet : lui envolé, les eaux se tarissent, les arbres s'effeuillent, les fleurs se flétrissent, et le rustre qui n'a vu dans le délicieux chanteur qu'un objet de lucre ou de gloutonnerie est puni par la perte, non seulement de l'oiseau qu'il a voulu prendre, mais de tout ce qu'il n'aurait jamais dû posséder.
L'oiseau simplement malicieux du conte indien devient ici un être surnaturel, sorte de génie ailé, dont le chant, pendant qu'il célèbre à la fois l'amour divin et l'amour terrestre, répand sur le verger qui l'entoure, sur les eaux, sur lespelouses, sur les arbres, sur les fleurs, un doux enchantement qui les fait avec une joie toujours nouvelle couler, verdoyer, croître et embaumer. Depuis qu'un vilain est devenu le maître de ce séjour de délices, l'oiseau sait bien qu'il ne pourra y rester longtemps avec lui, il annonce dans son dernier chant le déclin et la ruine de ce qui l'entoure, et, quand le vilain a réalisé par sa conduite tout ce que son nom annonce de bassesse et de sottise, il s'envole et l'enchantement s'évanouit avec lui. Le poète a créé ainsi une sorte de magie nouvelle et charmante, tout imprégnée de l'esprit de son temps, et en faveur de laquelle on lui pardonnera d'avoir affaibli, en la reléguant presque au second plan, l'ingénieuse sagesse du vieux conte.
Il n'oublie pas cependant ce qui faisait le vrai sujet de ce conte, les trois sens de l'oiselet, et il sait au contraire augmenter l'agrément et l'humour de l'invention par un trait qui lui appartient eh propre. Dans les récits orientaux l'homme quia pris l'oiseau est convaincu, après avoir entendu
les trois préceptes, de leur profondeur et de leur utilité ; il est vrai qu'il perd aussitôt l'occasion de les appliquer. Le vilain de notre lai se récrie au contraire sur la banalité et le peu de valeur des trois sentences que l'oiseau lui débite, et déclare qu'il les savait depuis longtemps et que tout le monde les connaît : son humiliation n'en est que plus plaisante quand l'oiseau, après l'avoir mis à l'épreuve, les lui répète impitoyablement, en lui montrant combien il a mal su les appliquer. Il y a là une fine ironie qui n'est pas sans une réelle portée morale. Les trois sens en euxmêmes ne sont pas absolument identiques à ceux de la Disciplina. Le premier :
Ne croi pas quant que tu os dire,
est exactement conservé. Le second :
Ne pleure pas ce qu'aine ncûs,
est, comme on l'a déjà vu, légèrement modifié. Quant au troisième :
... Ce que tu tiens en tes mains Ne giete pas jus a tes pies,
il est, comme nous l'avons fait remarquer, tout à fait différent du troisième de la seconde traduction française de Pierre Alphonse ; il ressemble plus au premier du texte latin, mais il en diffère
par l'expression. Le poète français a en outre interverti les deux préceptes *.
Quelques remarques se présentent encore sur les circonstances qui sont propres à l'auteur du lai. L'idée de faire donner par l'oiseau les préceptes de l'amour courtois lui était tout naturellement suggérée : on voit de bonne heure au moyen âge les oiseaux considérés comme des sortes de prêtres de la religion d'Amour, qui en promulguent les dogmes et en interprètent les lois. Ainsi dans le charmant poème appelé Fablel du dieu d'amour, le rossignol convoque tous les oiseaux pour leur demander s'ils ne trouvent pas que l'empire d'Amour est en décadence; dans Florence et Blancheflor, les oiseaux sont les barons qui forment la cour d'Amour, et un combat judiciaire entre le rossignol et le papegaut donne gain de cause à la demoiselle qui préfère comme amant le clerc au chevalier; partout dans la poésie consacrée au « fin amour » nous retrouvons cette conception, qui reçoit son expression dernière dans le Parlement des Oiseaux de Chaucer. D'où vient ce rôle donné aux oiseaux ? En partie sans doute de l'importance que cette
1. Dans trois des cinq manuscrits du lai, le second pré" cepte (troisième de Pierre Alphonse) est même devenu le premier, et le troisième le second (Voy. ci-dessous).
même poésie, suivant la tradition d'une poésie populaire plus ancienne, attache au « renouveau » de la saison d'amour, dont les chansons des oiseaux sont comme la musique vivante : ces chansons ne donnent-elles pas aux cœurs jeunes des conseils d'amour qu'ils se plaisent naturellement à traduire en paroles naïves ? Mais il y a là sans doute aussi une influence toute littéraire, dont l'origine ne parait pas se trouver dans l'antiquité et est plutôt orientale : on sait quelle sagesse nombre de compositions allégoriques, erotiques ou mystiques de l'Inde et surtout de la Perse attribuent aux oiseaux, et quel rôle ils jouent dans de longs poèmes dialogues où ils interprètent et approfondissent les préceptes d'un amour par lequel il faut souvent entendre l'amour divin, mais qui s'exprime sous la forme de l'amour humain. On ne voit pas bien seulement par quelle voie ces idées arrivèrent en Occident. Dans notre poème aussi l'oiseau mêle dans son petit discours l'amour céleste et l'amour terrestre, mais il ne les confond pas. Il esquive les difficultés graves qu'aurait soulevées cette alliance pour des moralistes plus sérieux, et insiste sur la ressemblance des qualités que doit posséder un bon chrétien et un« fin amant ». Les théories de ce genre sont fréquentes au moyen
âge; elles ne sont qu'aimables et gracieuses quand elles sont, comme ici, effleurées du bout de l'aile. Si on voulait les approfondir, elles risqueraient fort de devenir, et elles sont devenues en effet dans plus d'une œuvre postérieure, ou dangereuses ou pédantesques. Mais nous sommes loin encore des raffinements et des lourdeurs des docteurs ex professe* en science amoureuse. Nous sourions à cette poétique conciliation de Dieu et du siècle, déclarés inconciliables, avec une si impitoyable logique, par l'enseignement ortliodoxe, et nous nous plaisons un moment à concevoir un paradis tout autre que celui qui effrayait Aucassin, un paradis qui ressemblerait plutôt à cet enfer où il voulait aller avec Nicolette sa douce amie, et où vont « les beaux clercs et les beaux chevaliers qui sont morts aux tournois et aux nobles guerres, et les bons sergents et les francs hommes, et les belles dames courtoises, et l'or et l'argent, et le vair et le gris, et les harpeurs et les jongleurs et les rois du siècle1. » C'est dans ce paradis, sans doute, que retourne l'oiselet quand il prend son vol.
Notre conte a reçu de son auteur le nom de lai; ce nom ne lui convient pas exactement. Les lais sont de courts récits narratifs, d'origine cel-