‹ Légendes du moyen ageChapitre 8 sur 55 · Un peu à l'est du Port de Gise · texte numérisé non relu

Un peu à l'est du Port de Gise

l'état actuel, de ce que pouvait être au temps de Charlemagne la flore des montagnes qui entourent Roncevaux : les bois peuvent avoir péri et avoir été renouvelés deux ou trois fois depuis le moyen âge... Au xme siècle, d'après le poème latin en l'honneur de l'hospice, le terrain y était absolument stérile ; mais il peut bien avoir été boisé au vme siècle, et, s'il l'était, la série ascendante Roncevaux — Ibaneta — Altabiscar — Château-Pignon devait comporter : hêtres et genévriers avec quelques pins — pins et sapins — sapins. Le pin des Pyrénées est un très bel arbre, qui élève son dôme fort au-dessus des hêtres : il devait attirer l'attention de qui le voyait en passant. Les pins sont rares aujourd'hui dans toute cette région; cependant j'en ai vu aux alentours du pic d'Anie, et il a pu y en avoir quelques-uns au sommet d'ibaiieta, qui est à peu près à la même altitude1. »

Rien ne nous empêche donc de croire qu'il y ait eu des pins, lors de la bataille, au moins au

1. Quand Charlemagne arrive à Roncevaux, il trouve, dit la Chanson, « dans la prairie les fleurs de tant d'herbes qui sont rouges du sang de nos barons! » Roncevaux est encore, sauf les bois, une grande prairie couverte de fleurs dans la belle saison; mais un trait de ce genre peut bien, avouons-le, avoir été imaginé. — Les pèlerins du xne siècle voyaient à Roncevaux des aubépines et des noisetiers : ces deux arbustes croissent encore dans la plaine de Ron-' cevaux.

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col d'ibaùeta, et que ce soit sous un pin que les Francs aient trouvé le corps du comte de la Marche de Bretagne. Rien n'empêche, d'autre part, qu'un des auteurs qui ont travaillé à notre poème, ou un pèlerin qui lui aura conté son voyage, ait vu et remarqué, en franchissant le col, un pin près de la chapelle de Charlemagne. Mais, à vrai dire, rien n'empêche non plus que le pin de la chanson soit tout bonnement un « arbre poétique », et n'ait déployé son dôme de sombre verdure que dans l'imagination d'un poète inconnu.

La connaissance du nom de Roncevaux ne peut guère, nous l'avons vu, s'expliquer, dans la Chanson du xie siècle, que par la conservation, à travers les âges, d'un souvenir direct ; ce nom est corroboré d'une façon tout à fait indépendante, comme nom du lieu de la bataille, par l'existence à Ibaneta de la chapelle de Charlemagne. C'est donc bien à Roncevaux qu'il nous faut situer le combat du lo août 778 et la destruction de l'arrière-garde franque. Si nous rapprochons ce résultat des renseignements donnés sur le désastre par les historiens contemporains,

nous conjecturerons avec vraisemblance que les ennemis, qui étaient embusqués dans les forêts avoisinantes, occupèrent le col d'Ibaneta, culbutèrent larrière-garde, qui gravissait péniblement la pente, dans la vallée ou plaine de Roncevaux, puis l'y entourèrent de toutes parts et la massacrèrent. Cela concorde parfaitement avec les expressions d'Einhard : « Gomme l'armée s'avançait en longue file, ainsi que l'exigeait la nature du lieu et des étroits passages, les Basques, ayant disposé une embuscade sur le sommet de la montagne (car cet endroit s'y prête à merveille à cause de l'épaisseur des forêts dont il est couvert), se jetèrent d'en haut sur la dernière division de l'armée, chargée de garder les bagages et de protéger ceux qui marchaient en avant, la refoulèrent dans la vallée située au-dessous, l'y attaquèrent et tuèrent tous les hommes jusqu'au dernier; puis, ayant pillé les bagages, à la faveur de la nuit qui tombait, ils se dispersèrent dans tous les sens avec une extrême célérité. Les Basques avaient pour eux, en cette circonstance, et la légèreté de leur armement et la situation du lieu où se livrait le combat, tandis que la lourdeur de leurs armures et la disposition défavorable des lieux constituaient pour les Francs une grande infériorité. » Cela, nous l'avons vu, paraît

écrit en partie pour atténuer l'effet moral qui dut être produit en France par le fait que Charles n'avait pas essayé de tirer vengeance du guetapens de Roncevaux. On le rejeta uniquement sur les Basques, et on expliqua comment ils avaient pu échapper au châtiment qu'ils méritaient. Les traits dont les peint Einhard sont d'ailleurs exacts. Les Basques, dont l'agilité est encore proverbiale, étaient en effet chaussés à la légère (de ces lavarcas en cuir non corroyé, laissant le talon découvert, que décrit le Guide du xne siècle) ; ils n'avaient guère d'autres armes que leurs javelots (auconas dans le même texte), qu'ils lançaient avec une incomparable adresse. Les Francs, au contraire, pesamment armés, embarrassés de leurs charrois, refoulés le long des pentes escarpées, puis enveloppés dans la plaine par les ennemis qui fondaient sur eux de toutes les hauteurs, ne pouvaient résister avec succès. Il est probable que les musulmans employèrent les Basques pour la première attaque, et ne parurent, pour achever la déroute, que quand ceux-ci avaient déjà mis le désordre dans l'arrière-garde, repoussée jusqu'au milieu de la plaine.

De cette image du combat telle que nous pouvons nous la former, il ne reste pas grand'chose

dans nos poèmes. Aucun ne parle des bagages, ni ne montre l'ennemi posté sur un point culminant, et, de là, interceptant la route et rejetant les Francs dans la vallée. Ni la différence d'armement, ni le désavantage de la situation ne sont mentionnés. Le récit du faux Turpin, quoiqu'il présente des confusions, est encore celui qui conserve le plus de traits qu'on peut regarder comme appartenant à la réalité. Les Sarrasins, au nombre de cinquante mille, — les Français sont vingt mille, — se sont cachés « dans les bois et les collines » qui entourent Roncevaux : à l'aube, un premier corps de vingt mille hommes sort de l'embuscade et attaque les chrétiens « dans le dos » ; il est tout entier exterminé avant la troisième heure ; mais alors le second corps, de trente mille hommes, attaque les Français, fatigués par le premier combat1, les tue tous, excepté Roland, — qui seul tient tête, — et une centaine d'autres qui se sont cachés dans les bois, puis, — on ne sait trop pourquoi, — recule d'une lieue. Roland rallie, en sonnant son cor d'ivoire, les Français épars et attaque à son tour les enne-

1. On peut voir là un vague souvenir de ce qui semble s'être réellement passé : attaque de Tarrière-garde par une première force (les Basques), puis par une seconde (les Musulmans).

mis ; tous ses compagnons sont tués, mais les Sarrasins, ayant perdu leur chef, s'éloignent : Roland reste maître du champ de bataille et meurt victorieux.

La Chanson est encore plus éloignée de la réalité. La surprise consiste simplement en ce que les Sarrasins attaquent les Francs auxquels ils avaient fait leur soumission ; la bataille est une bataille rangée ordinaire. Les Francs, qui campent dans la vallée de Roncevaux, entendent du côté de l'Espagne les mille cors que sonnent les Sarrasins x : bientôt Olivier, qui est monté sur une éminence, voit s'avancer leur immense armée, qui couvre « toutes les montagnes, les plaines et les landes ». Les Français leur font face, et, après beaucoup d'exploits, sont écrasés par la supériorité du nombre, exagéré ici au delà de toute vraisemblance : les Sarrasins mettent successivement en ligne quatre cent mille hommes, que les Français, — ils sont vingt mille comme dans Turpin, — tuent presque tous avant de périr. Roland en met en fuite les derniers débris, après avoir blessé — et non tué — leur chef, et

1. On trouve probablement une trace d'une forme plus ancienne, analogue a celle de Turpin, au v. 714, où il est dit que les païens se sont arrêtés dans un bois au sommet des montagnes, attendant le jour.

meurt vainqueur, maître du champ, le visage tourné vers le pays ennemi.

Le désastre de Roncevaux devait, à l'origine, être représenté beaucoup plus fidèlement. L'auteur de la première chanson sur ce sujet, — de celle qui a été le noyau autour duquel toutes les additions successives sont venues se grouper, — était-il lui-même dans l'armée de Charles, ou composa-t-il son poème d'après les récits des guerriers revenus en France ? Nous ne pouvons le savoir. En tous cas, il avait mis dans son œuvre quelques souvenirs précis, dont on retrouve encore la trace à travers les transformations qu'elle a subies en passant, pendant trois siècles, par les mains de remanieurs qui l'ont rendue méconnaissable.

Le trait le plus important, à ce point de vue, c'est que les poèmes attribuent l'agression aux Sarrasins de Saragosse. On a vu là. jusqu'à présent, une déformation de l'histoire par la poésie ; mais, comme je l'ai indiqué au début de cette étude, l'épopée, au contraire, est en cela plus fidèle à l'histoire que les annalistes officiels. Il est vrai qu'en revanche elle omet les Basques : il n'est pas étonnant que le rôle de ces montagnards, inconnus au nord de la France, ait été oublié dans le cours des siècles. Ce qui est du

plus haut intérêt, c'est de voir confirmer par un témoignage arabe, à coup sûr indépendant et de nos histoires et de nos poèmes, l'accord de ceuxci contre celles-là, sur un point capital, avec la réalité des faits.

J'ai déjà parlé du nom de Roncevaux, inconnu à toutes les sources historiques, et de l'idée assez juste qui paraît subsister, dans les poèmes, de la configuration et de l'aspect du lieu. Un autre détail géographique exact est le nom de Port de Cise donné au chemin par lequel Charles retourne en France. On pourrait encore signaler plusieurs dénominations topographiques qui se trouvent dans la Chanson : les ports d'Aspe (à l'est de Roncevaux), Saragosse, l'Ebre (appelée dans la chanson Sebre, forme difficile à expliquer) , la Rime, ancien nom de la rivière qui couleàPampelune (mentionnée clans une strophe très ancienne qu'a conservée un seul manuscrit), et plusieurs villes du nord de l'Espagne prises par Gharlemagne avant son retour en France. Mais ces noms peuvent bien avoir été ajoutés après coup et provenir des récits des pèlerins, d'autant plus que plusieurs d'entre eux ou ne se laissent pas identifier ou ne se trouvent pas dans la région où opéra réellement l'armée franque en 778. Je ne veux pas discuter ici ces questions difficiles ; je

dirai seulement, pour terminer, un mot de quelques-uns des personnages qui figurent dans les poèmes et de certaines circonstances du récit.

Deux des personnages sont incontestablement authentiques, Charles et Roland. Des deux autres grands seigneurs mentionnés par Einhard, il n'est resté aucun souvenir; Roland, qu'il ne nomme qu'en troisième ligne, est devenu le héros central du poème. Comme il était comte de la Marche de Bretagne, il est probable — et d'autres indices appuient cette opinion — que la chanson primitive a été composée dans la Bretagne française. Sur la façon dont Roland était mort, on ne pouvait rien savoir, puisqu'aucun des témoins du combat ne paraît avoir survécu. Mais peut-être avait-on trouvé son corps étendu à l'écart des autres (sous un pin ?) et son épée auprès de lui : l'imagination pouvait facilement tirer de là le beau récit qui le représente survivant le dernier, faisant, seul, fuir les ennemis, et mourant sans être vaincu. Peut-être même une entaille accidentelle dans un rocher voisin suggéra-t-elle dès lors l'idée qu'il avait voulu briser sa bonne épée, pour qu'elle ne tombât pas aux mains de l'ennemi, et n'avait réussi qu'à entamer la pierre.

Quant aux autres guerriers que les poèmes

font périr avec Roland, et, notamment, à son « compagnon» Olivier de Genève, nous ne -avons s'ils ont réellement existé. Un seul est atti comme personnage historique : c'est l'archevêque de Reims, Turpin. Mais ce prélat — dont on ne connaît d'ailleurs guère que le nom — mourut longtemps après 778 : nous ignorons les raisons qui ont amené les poètes à le faire figurer parmi les combattants et les morts de Roncevaux ; on peut croire toutefois qu'il faisait partie de l'expédition franque en Espagne.

Trois circonstances, dans le récit même, sont notables, en dehors de celles que j'ai déjà signalées. C'est l'arrière-garde de Charlemagne, commandée par des personnages de haut rang, qui est massacrée dans le passage des Pyrénées ; — l'armée de Charles, avertie, revient sur le lieu du combat, mais n'y trouve plus les ennemis ; — elle y arrive au moment où le soleil va se coucher. Ces trois traits si précis, communs à l'histoire et à l'épopée, ne peuvent venir à celle-ci que de l'impression directe des faits. Le dernier est particulièrement intéressant en ce qu'il nous montre à la fois le lien étroit de la chanson avec les faits historiques, et les altérations qu'elle a, en se renouvelant sans cesse, fait subir à la réalité. Le poème primitif racontait certainement, comme

Einhard, que l'approche de la nuit avait empêché qu'on essayât même de poursuivre les ennemis ; plus tard, on n'admit pas que Dieu eût pu laisser le désastre de Roncevaux sans vengeance, et un poète, s 'inspirant du miracle de Josué, feignit que le Tout-Puissant avait suspendu la marche du soleil, pour permettre à Charles de joindre et d'exterminer les Sarrasins fugitifs. Ce poète connaissait vaguement la géographie de l'Espagne : il fait marcher l'armée franque d'une traite jusqu'à l'Ebre, distant au moins de trois jours de marche. Le rédacteur du fauxTurpin, qui avait, lui, du pays une connaissance personnelle, a corrigé la faute, assez peu heureusement, en racontant que Dieu arrêta le soleil pendant trois jours î La surprise dont l'arrière-garde fut victime eut pour cause sans doute un certain manque de précautions : elle était restée trop éloignée du corps principal. Les poètes ont vu dans la surprise le résultat d'une trahison, et ils l'imputent à un très haut personnage franc, qu'ils appellent Ganelon. A vrai dire, on ne voit pas bien en quoi la trahison consiste : Ganelon, envové à l'émir de Sarao-osse etgagnépar de riches présents (dans la Chanson, poussé aussi par sa haine contre Roland), lui conseille simplement de simuler la soumission et d'attaquer l'arrière-garde quand l'armée de

Charles passera les monts. Dans Turpin, il lui donne en outre l'idée — dont l'émir aurait pu s'aviser tout seul — de cacher ses troupes dans les bois et les montagnes qui entourent Roncevaux ; dans la Chanson, il ne lui suggère même pas ce facile stratagème : il se contente de lui promettre qu'il fera placer Roland à la tète de l'arrière-garde. C'est qu'en effet il n'y avait guère déplace, dans l'affaire de Roncevaux, pour la trahison d'un Français1; mais l'imagination populaire veut à toute force, on le sait, expliquer la défaite par la trahison.

Il résulte de toutes ces remarques, — dont je demande qu'on veuille bien excuser la longueur et la minutie, — que la Chanson de Roland repose certainement, à l'origine, sur une connaissance directe des faits, des hommes et des lieux, et présente même en certains points une concordance tout à fait remarquable avec les renseignements fournis par l'histoire ; mais que la forme où elle nous est arrivée, postérieure de trois siècles à la forme première, est extrêmement éloignée de celle-ci et est due en très grande partie aux inventions successives d'amplificateurs

1. On aurait pu faire intervenir un chef navarrais, joignant ses troupes à celles de Charles, puis passant, au moment du combat, du côté de l'ennemi prévenu par lui.

et remanieurs qui se souciaient uniquement de l'effet poétique, et qui d'ailleurs, en dehors de la Chanson même, n'avaient aucun moyen — ni par les livres, qu'ils ne lisaient pas, ni par la tradition orale, qui n'existait pas, — de se procurer des renseignements sur les faits célébrés dans le poème.

A travers toutes les obscurités de l'histoire et toutes les déformations de la poésie, un point, sombre et lumineux à la fois, se dégage avec certitude : dans la plaine de Roncevaux et sur les hauteurs qui la dominent, des Francs, — des Français déjà, — victimes dune embûche qu'ils ne pouvaient prévoir, sont morts héroïquement il y a douze cents ans. Du haut du col d'Ibaneta, le roi Charles — qui devait être plus tard l'empereur Gharlemagne — a contemplé, des pleurs dans les yeux, le champ de bataille jonché de morts ; parmi eux était Roland, l'un de ses meilleurs chefs, comte de la Marche de Bretagne : un poète inconnu, pour consoler les compagnons de Roland, parmi lesquels il était peut-être luimême, a célébré son courage et déploré sa mort dans un chant qui s'est transmis de génération à

génération et de peuple à peuple, qui a porté dans l'Europe entière, pendant des siècles, la gloire du nom français, qui est devenu le point de départ d'un immense mouvement poétique, et qui, sous la forme très remaniée où il nous est parvenu, fait encore vibrer les cordes les plus profondes du patriotisme et de l'honneur.

Quand, près des ruines de la pauvre chapelle qui a remplacé celle que Charles lui-même avait construite, on regarde à ses pieds la plaine où jadis tant de braves soldats sont morts en songeant à la « douce France » qu'ils ne devaient pas revoir, on croit entendre à ses côtés les premiers frémissements du thrène immortel, né de leur sang- et des pleurs de leurs frères; on sent, à travers les âges, le lien vivant qui rattache nos âmes à l'âme de ces lointains aïeux qui, tant de siècles avant nous, ont aimé notre patrie, dont les uns ont donné leur vie pour elle, dont les autres, déjà dans notre langue, ont chanté ses gloires et ses douleurs... Ce lieu mérite d'être un but de pèlerinage. Il est pour nous doublement sacré.

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