‹ Légendes du moyen ageChapitre 7 sur 55 · Pyrenœi pinifertœ vertices (Avienus, Ora maritima · texte numérisé non relu

Pyrenœi pinifertœ vertices (Avienus, Ora maritima

Mais M. J. Vinson, aussi compétent comme forestier que comme antiquaire, protestait à son tour en sens inverse : «Il n'est pas probable qu'au temps de Charlemagne il y ait eu plus qu'aujourd'hui des pins proprement dits dans les Pyrénées. Les forêts qui avoisinent Roncevaux sont surtout composées de sapins et de hêtres. Je ne crois pas, d'ailleurs, pour ma part, que l'auteur de la Chanson de Roland soit jamais allé à Roncevaux. »

C'est sur ce dernier point qu'on m'a fait l'honneur de me prendre pour arbitre : l'auteur de la Chanson de Roland est-il allé à Roncevaux? — Mais la question ne saurait se poser avec cette simplicité. La Chanson de Roland n'est pas une oeuvre composée d'un seul jet à un moment donné : elle renferme en elle des éléments de date et de provenance très différentes : les uns, comme j'ai déjà essayé et comme j'essaierai encore de le montrer, remontent à l'impression directe de l'événement qu'elle célèbre; les autres ont été introduits dans le cours des siècles par des poètes de profession, qui inventaient de toutes pièces des épisodes propres à augmenter l'intérêt du poème et à en développer l'inspiration héroïque et nationale. Que l'un de ces poètes ait été à Roncevaux, c'est bien possible, Les jongleurs

français, dès le xe siècle probablement, passaient les monts pour aller en Espagne exercer leur métier; rentrés en France, ils pouvaient, d'après leurs souvenirs de voyage, ajouter quelques « laisses » ou en modifier quelques-unes dans le vieux poème dont le débit était un de leurs meilleurs gagne-pain. Mais qui pourrait discerner, dans la version qui nous est arrivée, la part de chacun deux ? Et ce qu'ils ont ajouté d'exact, ils ont pu le devoir, non à une vue personnelle des lieux, mais aux récits de quelque pèlerin revenu de Compostelle. Les pèlerins apportaient à Roncevaux leur connaissance du poème, — qui avait évolué loin de là, — et ils prétendaient retrouver sur place ce qu'ils avaient dans la mémoire. La Chanson elle-même invoque leur témoignage, à propos du prétendu tombeau de Roland à Blaye ; elle peut aussi bien leur devoir des traits relatifs à Roncevaux... L'auteur de la Chanson de Roland s'appelle Légion, et parmi ceux qui, du VIIIe au xie siècle, auraient le droit de se lever pour répondre à l'appel que nous adresserions à cet auteur, il serait bien téméraire d'affirmer qu'il n'y en a pas un qui ait passé par Roncevaux,' à une époque où tant de gens y passaient. On peut même croire que l'auteur de la première chanson — noyée dans les accroissements successifs

qu'elle a reçus — y était avec l'armée de Charles. Mais de ce qu'on relève dans le poème des traits qui indiquent une connaissance exacte, et peutêtre contemporaine, des lieux et des faits, on ne peut rien conclure pour l'ensemble de l'ouvrage.

Un poème qui fait du roi des Francs Charles, âgé de trente-sept ans en 778, l'empereur Charlemagne à la barbe blanche et au chef fleuri, — quiignorelaparticipationdesBasquesàla bataille, — qui fait adorer aux Sarrasins les idoles Mahomet, Apollin et Tervagant, — qui raconte que Charlemagne non seulement massacra près de l'Èbre, grâce à un miracle, les ennemis échappés aux coups de Roland, mais prit Saragosse et en fit une ville chrétienne1, — un tel poème est évidemment très éloigné des événements qu'il raconte, et ce n'est que par grand hasard qu'on peut encore y discerner quelques traces de réalité contemporaine.

La « question du pin » apparaît dès lors comme assez oiseuse. Le pin est un arbre très en vogue chez nos vieux poètes , qui lui font volontiers

1. Et je ne parle pas de l'épisode de Baligant, où l'on voit le chef de tous les « païens » arriver d'Alexandrie pour être vaincu et tué par Charlemagne : c'est un poème indépendant inséré dans le nôtre: mais enfin il en fait partie intégrante depuis le moment où celui-ci a été rédigé dans la forme que nous avons.

prêter son bel ombrage à des entretiens ou à des événements importants. Or ils ne se gênaient pas — surtout quand l'assonance ou la rime les y invitait — pour transplanter des arbres d'un pays dans l'autre : c'est ainsi que dans nombre de nos chansons de geste nous voyons des oliviers s'élever en plein nord de la France. On pourrait donc admettre, sur l'autorité de M. Vinson x, que jamais il n'y a eu de pins à Roncevaux. Mais voici qu'à cette autorité s'en oppose une autre qui, en l'espèce, paraît encore plus décisive. M. Wentworth Webster a bien voulu m'écrire : « La végétation, dans ces régions, est sujette à de grandes transformations. Quand Orreaga, « le champ des genévriers », a reçu son nom, il y croissait certainement des genévriers. Or la zone des genévriers est en même temps la zone extrême des hêtres ; ensuite viennent les pins et les sapins. L'ordre — en ligne ascendante — est celui-ci : hêtres — hêtres et genévriers, — hêtres et genévriers avec quelques pins isolés, — pins et sapins, — sapins. — On peut voir tous ces arbres en gradation régulière en allant de Sainte-Engrace au pic d'Anie 2. Il est impossible de décider, d'après

1. Pour M. Vinson, le vers d'Avienus ne s'applique qu'aux Pyrénées orientales, où croit en effet en abondance le pinus p!jrenseica.

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