AVANT-PROPOS III
M. Mo7'pu)'go. Ce complément, qui est enmême temps une correction, était nécessaire, au défaut de l'étude d'ensemble et définitive que Gaston Paris n'a pu écinre.
L'étude sur le Lai de l'Oiselet servait d'introduction à une édition de ce petit poème donnée par Gaston Paris en 1884, à l'occasion du mariage de son neveu M. Philippe Depret avec M^^^ Bixio, édition imprimée par Chamerot à petit nombre et non mise en vente. Pour la commodité du lecteur, il a semblé à propos de joindre à cette introduction le texte même du court et charmant ouvrage qui en est l'objet. C'est, sans changement, le texte qui figure dans le « PerNozze » de 1884.
Au reste, d'un bout à l'autre de ce recueil on na rien modifié à la rédaction de Gaston Paris. On a simplement retranché, en deux endroits., une phrase qui, rattachant un article aux circonstances de la publication, n'avait désormais plus de sens. On s'est permis d'ajouter, entre crochets, une noie renvoyant d'un passage à un autre, pour rappeler que Gaston Paris lui-même a rectifié une assertion démentie par de nouveaux documents.
Sans doute ce volume n'est pas composé avec une aussi satisfaisante unité, et chacun des
n A\ .WT-l'Itol'OS
morccmir dont il rsi cottijiosr )t'c<t pfi.<s pnr/f', pur Kiir (Iniiih'r n-ri-<ii)ii , à un tri (irhl-rcment ipir I' (iiilrur l'ri'it siiiilidilr et l' ri'it rrnihr liiintihne. Il <'st juato. dr pardonner nu.r nnprrfe.ctions ditnc jnd/liralion pnst/inme. On roudrait (fil rllr répondit niissi couipli-lcnimt (jiir possihh' an.r linhi finies de sévérité pour ses propres oiirrnt/rs par Irs/p/elles I auteur s'était attiré le resj/ect : ri d'anirr part ce respject même leur interdit de toucher ou de laisser toucher, si lér/érenient (jue ce soit, an travail qu'il a laissé.
Mai 1903.
RONGEVAUX
Le 15 août 778, ramèrc-garde de l'armée que le roi des Francs, Charles, ramenait d'Espagne après une expédition à moitié heureuse fut surprise, dans les Pyrénées, par les Basques navarrais, — avec lesquels les Francs n'étaient pas en guerre ouverte, — et entièrement détruite. Le roi, qui avait déjà franchi les ports \ retourna en toute hâte sur ses pas ; mais la nuit tombait quand il parvint au lieu du désastre : les montagnards s'étaient dispersés, et on ne pouvait même savoir où les poursuivre. Charles — que rappelait un soulèvement des Saxons — dut reprendre le chemin de France sans avoir vengé son arrière-garde ni reconquis le bagage (piClle escortait et qui avait été complètement pillé.
Telle est la version que donnent les Annales
1. On sait qu'on entend par « ports » les passages qui existent dans la chaîne pyrénéenne.
4 I.KCKMH.S or MdVI'.N Ai.l".
royales ot la Vie de Charlemagne d'iuiiliard ; c'osl celle qii (Mil .Klnpléc tous nos historions. La version araix' csl loiilc diiïrn'nle : (ra|)i'(s llm-al- Alliîr. — (|iii «'■crivail an commiMiccmcnt du xiii'' siècle, mais (iiii piiisail à des sources anciennes,
— ce fiircnl les musulmans de Saragosse — ceuxlà mêmes ijui avaient a|)j)elé Charles en Espagne
— qui lireni subir à 1 ai-mée franque, lorsqu Clie était hors du Ici'riinii'c arahe et se ei'oyait en pleine sûreté, le g^rave échec doul ils'a^il. Il l'aid j)robahlement comhinei' ce ii'cit avec celui des historiographes francs, et admettre que les musulmans excilèreiil el aidèi'enl les lîasques. Ils nOnl j)as mcnlioiiné dans leur récit le concours (|ue ceux-ci leui' avaieiil j)r(''|é, el d aiilre part les 1nstoricns ofliciels de remj)ire iVanc, (|ui pri-senlenl comme beaiicimp plus heureuse qu'elle ne le fut Icxpédilion de (diarles en Kspagne, n uni pas voulu avouer (pie les auteurs du désastre étaient, au moins en partie, les « Sarrasins », — censés alliés des Francs, — el (pie le roi n avail |(u même essayer de lirer vengeance do lein- |)eili(lie. Ils ont mieux aimé ne j)arler (pie d'une surprise des lîasques, d(uil l'impunité, causée par lenrdisj)ersion dans Ici n> nutniagnes, n inHigeail pas à T honneur h'anc une aussi sensible Iinniilial iun.
Quoi (ju il en suit, ce Inin^sle événement alTecta
très péniblement le roi. Les Annales quasi officielles, rédigées peu de temps après, sans doute sous les yeux de Charles, terminent ainsi le récit du triste épisode : « Le souvenir de cette blessure effaça presque entièrement, dans le cœur du roi, la satisfaction des succès qu'il avait obtenus en Espagne. )> On peut croire que cette phrase fut dictée à l'annaliste par le roi lui-même : ello tranche, par sa note intime et personnelle, avec la sécheresse habituelle des Annales ; et quel autre que Charles aurait pu révéler ainsi les sentiments de son grand cœur?
La douleur et la colère du roi fiu'cnt partagées par son armée, puis, bientôt, j)ar la nation tout entière. On conçoit que l'émotion ait été grande : ce qui surprend, c'est qu'elle ait été aussi durable, ait survécu pendant des siècles, et se soit propagée bien au delà du pays où elle avait été ressentie. Le massacre d'un corps d'armée dans une embuscade n'est après tout qu'un fait de guerre comme il s'en produit souvent, comme l'histoire de tous les pays militaires, et celle de la France en particulier, en comptent par centaines. Combien, depuis lors, avons-nous essuyé de défaites plus sanglantes et surtout plus graves dans leurs conséquences! Elles sont oubliées cependant, — sauf les plus récentes, — ou le souvenir n'en est
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conserva que dans les livres cl nrniciil (jim; les lecteurs français. Il en csl Imil aulrenicnl «If celle (lu lo août 77<S. Le nom du lien (jui vil la fatale déroute, Itonccvaux, en évcxitie jusqu'à aujourd'hui le funèbre souvenir dans les àmcs. Le nom de lîoland. — I tni des trois chefs mentionnés j)ar Einhard j)arini les victimes des Basques, — est encore ])oj)ulaire non seulcnienl en I rance. mais dans rEuroj)e jîres([iie entière; sa mori a l'ail verser des larmes à trente générations ajjrès celle qui l'avait connu ; son imatre a été dressée sous le porche des églises, peinte sur leurs murailles ou leurs verrières ; elle s'est élevée ou s'élève encore, symbole de justice et de liberté, sur la place publique de nombreuses villes saxonnes...
Conmient s'expliquent cette survivance extraordinaire et cette jjropagation ineomijarable du souvenir d'un évén(Mnent et d un personnage qui semblaient ne devoir intéresser (|u'un(> éporpie et qu'un pays .'
C'est que la France étail alors en pleine activité épique : les évéliements ou les ])ersonnages qui frapi)aient 1 imagination des hommes apj)artenant à la classe guerrière étaient aussitôt l'objet de chants qui, originaires d'un point ipielconque, se répandaient promptement, grâce aux « jongleurs », — ces aèdes du moyen âge, — dans le
pays tout entier, s'adaptaient aux dialectes divers, et s'accroissaient dans leur marche comme les ondes formées par un choc vont s'élargissant autour de leur centre. L'épopée française — qui avait commencé dès l'époque mérovingienne — fut en pleine vie jusque vers la fin du x*^ siècle. Les nouveaux chants qui surgissaient sans cesse ne faisaient pas oublier les anciens quand ceuxci, par quelque circonstance particulière, méritaient de survivre : une génération les transmettait à l'autre, en les renouvelant pour le langage, en les modifiant et les amplifiant avec plus ou moins de bonheur. La chanson de geste consacrée à Roland, — née sans doute dans la Bretagne française, dont il était comte, puis répandue par la France entière, — traversa ainsi toute l'époque carolingienne. Auxi'' siècle, elle existait sous des formes diverses, toutes, naturellement, assez éloignées de la première. De deux de ces formes nous avons d'imparfaits représentants dans un roman latin (la chronique attribuée à l'archevêque Turpin) et un poème latin en mauvais vers. D'autres ont laissé des traces dans les allusions de quelques poèmes français ou italiens. La plus éloignée de l'original, entre celles dont nous pouvons nous faire une idée, est probablement celle qui fut fixée vers 1080 : c'est la Chanson
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de Roland tiue, mal^rr plus d iiin- iiKiililudc. nous possédons à peu prrs lillc ipi Vllr fui alors rédigée; elle fid, vci-s la lin du \ii' sioclo. lObjoi d un « l'ciionvcllenuMil » on ! <m subsUlua la rime à l'assonance. Grâce à rin(oini)aral)l<' ascendant (piCxerçaienl alors sur loul le monde occidenlal la culture et la j)oésie françaises, la Chanson de Roland fui traduite ou adaptée partout : en llspagnc, où elle suscita l'épopée nationale (canlares degesla); en Italie, où elle était poj)ulaire dès le xi*^ siècle, et où elle aboutit, par une étrange déviation, aux poèmes de Boiardo et d'Arioste ; en Angleterre, où elle a été mise en anglais et même en gallois ; en Allemagne, où elle lui liadiiile en vers dès 1133; dans les Pays- Bas, où elle a été plus d'une fois, et d'après diverses rédactions, imitée en prose et en vers ; en Scandinavie, où, mise en prose norvégienne au XMi'' siècle, elle fait l'objet de livrets restés populaires en Danemark et jusqu en l.slantle.
I.a Chanson de Roland méritait ce succès. Le tbème en était itrofondénient li('roïi|ii(\ et conteuail, à côté de son élément nalional. un élément chrétien (jui pouvait exciter lenlhousiasme de tous les ]KHij)les germano-latins. Les j)oètes successifs qui s'étaient emparés de ce thème l'avaient heureusement développé, y avaient introduit des
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scènes grandioses et pathétiques, avaient dessiné en traits saisissants les caractères des principaux personnages, surtout de Roland et de son « compagnon » Olivier. Le style du poème du xi" siècle était, il est vrai, sans éclat, et ne portait pas la marque dune forte personnalité poétique j mais sa simplicité rendait le poème facile à comprendre et à traduire, et il suffisait à des auditeurs qui demandaient à la poésie non des impressions d'art, mais des émotions et des excitations guerrières. L'àme du poème était l'exaltation des sentiments les plus puissants et les plus élevés de la société féodale qui, constituée d'abord en France, s'organisait alors dans toute l'Europe : le courage, l'honneur, l'amour du pays, la lidélité de l'homme envers son seigneur et envers ses « pairs », le dévouement à la cause chrétienne. C'était l'époque des Croisades : la Chanson de Roland joua dans la poésie de l'Europe occidentale le rôle que joua la France elle-même dans ces grandes expéditions.
Toutes ces causes n'auraient peut-être pas suffi à créer et à maintenir l'immense popularité de Roncevaux et de Roland, sans une circonstance fortuite qui raviva sans cesse, pendant des siècles, les souvenirs dont cette popularité était née. Dans le premier tiers du ix* siècle, on avait
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])rolen{lu (lôc(ni\ rir «n (lalicc. pivs d'Iria, le tombeau de saint Jact|ues le Majcui'. Celle « invention » fut aussitôt exploitée pour fonder à Conipostelle un sancluaii-r (|Mi dcvinl li-rs rajjidement le centre d'un pc'Ierinage : pendant près de mille ans, d innombrables dévots accoururent, de tous les pays catholiques, à Saint-Jacques-de-Compostellc. Or ces pèlerins, pour la pluj)art, franchissaient les Pyrénées par le col même qui, à l'aller comme au retour, avait livré passage à l'armée franquc. Au débouché de ce col, à Roncevaux, s'éleva bientôt un hospice où les pèlerins étaient hébergés pendant deux jours et }jouvaient se reposer de leurs fatigues. On désignait à leur dévotion la chapelle élevée par Charlemagne sur le col qui domine Roncevaux; on leur montrait le cor qu'avait fendu le souiïle de Roland, et le rocher (ju il avait entamé des derniers coups
1. Il est impossible de deviner, saint Jacques ayant été décapité à Jérusalem, ce qui sui,'p:éra l"idée étrange de reconnaître le tombeau de cet apùtre dans le sépulcre anli(]ue qu'on avait en effet découvert prés dlria. 11 existait bien une léf^eiule, sans aucun fondement, d"aprés laquelle saint Jaccjues avait évanj^élisé l'Espagne : on imagina (jue des discip!(\s (ju'il avait laits dans ce pays, et ([ui l'avaient suivi à Jérusalem, avaient ramené en Esl)agne le corps de leur maître; mais c'est un pui' roman. copié en jiarlie d'une autre légende. Voyez sur tous ces l)oirUs la belle et décisive étude île M" L. Duchesne, Saint .lacrjiics en (ialice {Annales du Midi. I. Ml. UlOO. p. li;i-18U|.
de sa fameuse épée Durendal, et la fontaine où, mourant, il avait étanché sa soif. Pulci nous le dit au xV siècle :
E tutti i peregrin questa novella Riportan di Galizia ancora espresso D'aver vediito il sasso e'I corno fcsso '■.
Quelle était encore, neuf siècles après l'événement du 15 août 778, l'émotion que produisait la vue de ces lieux devenus sacrés, c'est ce que nous fait comprendre le naïf récit d'un brave prêtre bolonais, Domenico Laffi; qui, de 1670 à 1673, fit trois fois le « saint voyage » de Galice. Voici comment il décrit sa visite à Roncevaux :
Enfin, avec laide de Dieu et de saint Jacques de Galice, nous arrivâmes sur la haute cime des Pyrénées; là est une petite chapelle très ancienne-; nous y entrâmes, car il n'y avait ni porte ni fenêtre pour la fermer, et nous y chantâmes un Te Deiim pour rendre grâces à Dieu de nous avoir conduits jusque-là sains et saufs; mais avant de quitter la cime de ces hautes Pyrénées, que nous avions gravies avec tant de peine, nous nous reposâmes dans cette chapelle; nous y vîmes beaucoup de figures et de sculptures antiques, et quelques inscriptions effacées par le temps, si bien qu'on ne