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LE NOËL DE FOUQUIER-TINVILLE

Quand, au temps de la Terreur, un passant devait, la nuit, longer le quai de l'Horloge, au pied des murs du Palais de Justice, il hâtait le pas, et, d'instinct, se gardait bien de lever la tête.

Il y avait, à l'une des fenêtres voisines des tours de la Conciergerie, une lueur qui brûlait du crépuscule à l'aube et dont l'aspect, d'aussi loin qu'on pouvait la voir, faisait frissonner de peur tous les Parisiens.

Cette lueur éclairait la cellule où, jour et nuit, travaillait Antoine-Quentin Fouquier-Tinville, l'accusateur public, le magistrat redouté qui fournissait au tribunal révolutionnaire sa ration obligatoire d'accusés et à l'échafaud sa pâture quotidienne de têtes.

La vie de cet homme, dont le nom tragique pesait sur Paris comme jadis le glaive légendaire sur la tête de Damoclès, était un labeur écrasant. Il dormait trois ou quatre heures par jour, rarement davantage. Vingt heures durant, il préparait la besogne de la machine de mort, travail colossal dont il ne laissait le soin à personne. La masse énorme des dossiers du tribunal est aujourd'hui aux Archives

nationales; six cents cartons bourrés de papiers: enquêtes, réquisitoires, dépositions, pièces saisies, actes d'accusation, rapports, dénonciations, interrogatoires . . . tout a passé par les mains de Fouquier; sur chaque feuillet se retrouve l'estafilade sinistre de son crayon rouge et le terrible hic qu'il traçait en marge, là où il prévoyait une question concluante; ce hic indique la chausse-trappe, le piège où bien des malheureux, luttant pour la vie, ont trébuché.

Fouquier peinait « comme un bœuf sur son sillon. » Il comprenait qu'il personnifiait l'épouvante, que la Terreur s'incarnait en lui; il fermait les yeux pour ne pas reculer. — « Quand on a mis un pied dans le crime, disaitil, il faut bien s'y enfoncer tout à fait. » Comme Macbeth, il avait mesuré qu'il aurait autant à marcher dans le sang pour rebrousser chemin que pour gagner l'autre bord, et il continuait d'avancer. Quand il craignait de faiblir, il s'enivrait. Lorsqu'il avait bu, il prenait goût à son métier, s'y complaisait, raillait les moribonds qu'il envoyait au bourreau, allait les voir mettre sur la charrette, puis il remontait pour suivre son effroyable travail. Il était ivre le soir où, revenant des Tuileries et passant sur le pont au Change, il saisit son compagnon par le bras et, lui montrant la Seine, dit: — « Vois qu'elle est rouge ! » Il ne cachait pas

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