DE FOUQUIER-TINVILLE
que « des ombres le poursuivaient et qu'il ne savait comment cela se terminerait. »
L'autre face de cette effrayante figure n'est pas moins troublante: il était père, il adorait ses petits enfants, — dont deux jumeaux, — nés au Palais de Justice, et tout babys encore à l'époque de la Terreur. Les sentences de mort rendues, la besogne expédiée, Fouquier rentrait chez lui, prenait ses petits sur ses genoux, causait amoureusement avec sa jeune femme. Dans l'alcôve où se trouvait le lit conjugal, il laissait à la muraille une image religieuse à laquelle sa compagne tenait. Quand sa dernière fille mourut, on trouva chez elle une médaille de la Vierge enveloppée d'un papier où étaient écrits ces mots: — « Il l'avait au cou lorsqu'il fit condamner la veuve Capet ! »
Qui jamais sondera les replis de ces âmes torturées? D'ailleurs, le malheureux se savait l'objet de l'exécration universelle. Il n'ignorait pas que son nom inspirait l'horreur. ... « Je ne trouverais dans aucun pays un pouce de terre pour y poser ma tête, » écrivait-il. Et, «ne autre fois, il ajoutait, amèrement:
— ï J 'étais donc né pour le malheur ! »
En ce temps-là, les galeries du Palais-Royal concentraient toute la vie joyeuse de Paris. Sous les péristyles, le long des interminables portiques de pierre, dans les taudis de planches
boueuses encombrés de brocanteurs et qu'on, appelait le Camp des Tartares, c'est, dès l'après-midi, quotidiennement, une déambulation permanente: les femmes parées, les nouvellistes, les étrangers, les oisifs, les auteurs en vogue, et aussi ces milliers de gens qui, à toute époque, vivent des miettes de Paris, tous, formant foule compacte et flâneuse, circulent, à petits pas, pour voir et pour être vus.
Du fond des boutiques sortent des appels joyeux; des sous-sols s'exhale l'odeur des rôtisseries; d'un couloir étroit parvient une bouffée de musique; les aboyeurs annoncent un spectacle installé dans quelque entresol, exigu comme une mansarde; les raccrocheurs amorcent pour les maisons de jeux; à tous les étages de l'énorme caravansérail, depuis les caves jusqu'aux toits, on s'amuse, on rit, on se querelle, on cuisine, on joue, on conspire, on vit d'une vie intense, bruyante, fiévreuse. Le Palais-Royal est une cuve toujours en ébullition où se déverse irrésistiblement la ville immense, ardente au plaisir, assoiffée de lucre, ou simplement badaude de la joie d'autrui.
La veille de Noël de 1793, Fouquier-Tinville entra dans cette fournaise. Sa figure n'était connue que des assidus au tribunal révolutionnaire. Jamais on ne le voyait dans un endroit de plaisir. A quel spectacle se serait-il