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un air apeuré et mélancolique qui contrastait péniblement avec l'unanime gaîté du public. La gouvernante s'efforçait à les distraire, leur répétant les bons mots de Séraphin, les commentant, mais en vain. Les deux fillettes restaient moroses et de leurs grands yeux cernés suivaient, sans un sourire, les incidents du spectacle.
Quand le rideau, de nouveau, se leva sur « les feux pyrrhiques, » les battements de mains et les acclamations recommencèrent, et Fouquier remarqua que ses deux petites voisines demeuraient seules silencieuses et préoccupées. Puis, ce fut l'intermède fameux, le triomphe de Séraphin, la Fille qui laisse manger ses tripes par le chat. . . . Tout le monde riait, Fouquier-Tinville lui-même riait; les deux fillettes seules ne riaient pas.
Cette tristesse pesait à l'accusateur et l'intriguait. Non point qu'il ne fût depuis longtemps blasé sur les larmes; mais le contraste entre la joie de tous et le chagrin de ces enfants l'obsédait. Il se pencha vers la gouvernante et, brusquement, demanda:
— Est-ce que ces petites sont malades ?
— Non, citoyen, répondit-elle.
— Pourquoi ne rient-elles pas comme les autres ?
La gouvernante, baissant la voix, répliqua:
— Elles ont de la peine.
— Un deuil?
— Quelque chose comme cela, citoyen, ajouta la femme.
Les deux fillettes s'étaient timidement tournées vers Fouquier et semblaient suivre le dialogue qui s'échangeait entre lui et leur compagne. A la lueur fugitive d'un « feu pyrrhique, » il crut voir que leurs yeux étaient gros de larmes. Il allait pousser plus loin son interrogatoire, mais il devina tant d'angoisses dans le regard des deux enfants qu'il craignit d'être reconnu, il eut peur. ... Il se renfonça sur sa banquette et ne dit plus mot.
Le rideau se levait, d'ailleurs, sur le dernier numéro du programme, la Belle et la Bête, que l'annonce qualifiait de pièce patriotique. En effet, on y voyait — toujours en silhouettes animées — un club, une patrouille, un agent du Comité de sûreté générale, un geôlier et le bourreau. On y voyait aussi l'intérieur de la maison d'un aristocrate, un ci-devant gentilhomme, qui conspirait traîtreusement contre la République. L'agent du Comité allait le dénoncer au club, la patrouille se mettait en marche, et faisait irruption dans la maison du conspirateur. On l'arrêtait, malgré les supplications de sa femme et de ses enfants; au tableau suivant on l'apercevait dans sa
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prison où le bourreau entrait, une corde à la main, et le liait pour la dernière toilette.
C'était la fin du petit drame et du boniment de Séraphin qui concluait en ces termes textuels :
« Le misérable va subir le châtiment de ses crimes. Ainsi périssent, citoyens et citoyennes, tous les ennemis de la liberté. Si la chose vous satisfait, faites-en part à vos connaissances et envoyez du monde au théâtre de Séraphin. ...»
Fouquier-Tinville avait écouté distraitement l'à-propos patriotique, son attention étant absorbée, dès les premières scènes, par l'attitude des fillettes dont la mélancolie l'avait intrigué. A l'apparition du policier, bonnet en tête et gourdin à la main, la plus jeune des deux enfants s'était serrée contre sa gouvernante et tapie contre elle; le visage enfoui dans sa capeline de fourrure, elle n'avait plus levé les yeux vers le théâtre. L'autre, au contraire, très absorbée par le drame, n'en perdait aucune des péripéties: autant que Fouquier pouvait, dans la pénombre, distinguer ses traits, il les voyait convulsés par l'émotion; des yeux de la pauvre petite roulaient de grosses larmes qu'elle ne songeait pas à essuyer. Lorsque les soldats se jetèrent sur l'aristocrate pour l'arrêter, elle mit ses deux mains sur sa bouche pour étouffer un cri qu'elle ne put retenir; enfin, quand on vit le prisonnier lié de cordes
par l'exécuteur, Fouquier l'entendit murmurer plaintivement :
— Papa. . . Oh! mon papa. . . . Et elle éclata en sanglots.
La gouvernante la prit dans ses bras.
— Tais-toi, je t'en prie, tais-toi, ma chérie; tu peux nous perdre tous. . . .
Mais comme la représentation était terminée, les spectateurs sortaient en cohue et personne ne remarqua le désespoir des deux fillettes; personne, sauf Fouquier-Tinville, qui sortit derrière elles.
La gouvernante les entraînait rapidement sous les galeries, mais Fouquier, hâtant le pas, les rejoignit au passage du Perron:
— Pardon, citoyenne, fit-il . . une question, je vous prie.
La femme reconnut son voisin du théâtre Séraphin. Une métaphore un peu usée, mais courante à l'époque, gratifiait Fouquier-Tinville d'une face de tigre. Il faut croire que sa physionomie n'était pas, en ce moment-là, si terrible, ou qu'il savait la façonner aux circonstances, car l'officieuse y lut tant d'intérêt véritable et d'attendrissement qu'elle n'hésita pas à s'arrêter.
— J'ai été témoin, continua Fouquier, de l'émotion de ces petites. J'en voudrais savoir la cause. Peut-être . . . ajouta- t-il en baissant la voix et en coulant de droite et de
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gauche des regards inquiets, peut-être ne serait-il pas inutile que je la connusse. . . .
— Oh ! citoyen, c'est bien simple. . . . Toute la faute en est à moi. J'ai voulu distraire ces pauvres enfants qui ont éprouvé hier une grande émotion et le hasard m'a bien mal servie. J'ignorais que le spectacle de Séraphin se terminât par ce drame malencontreux qui n'a fait qu'aviver en elles un tragique souvenir.
— Quel souvenir?
— Leur père a été arrêté hier, comme suspect, et conduit à la Conciergerie. . . .
— A la Conciergerie ? . . .
— Oui, citoyen. . . . Hélas! continua-telle d'un ton plus bas, on craint qu'il ne passe, dans la semaine, devant le tribunal. . . .
— Son nom?
— Alors, vous comprenez, qu'en voyant représentée la scène qui, trop réelle, a désolé hier la maison, ces pauvres enfants aient songé à leur père. . . .
— Son nom, vite? . . .
La femme hésitait; elle craignait d'avoir déjà trop parlé; mais, comme mue par une inspiration subite de tendresse filiale, par un de ces mouvements d'espoir fou qui s'accroche à l'invraisemblable, la plus jeune des fillettes leva vers l'homme en qui elle devinait un protecteur ses yeux pleins de grosses larmes, et dit, toute secouée de sanglots:
go LE NOËL
— Monsieur ... si vous le pouvez . . . faites qu'on nous rende notre papa ... il s'appelle le comte de Courville.
Et ouvrant ses petits bras, elle se jeta au cou de Fouquier-Tin ville qui s'était courbé vers elle pour recevoir sa confidence. Il la serra frénétiquement contre sa poitrine, puis la repoussant brutalement il partit à grands pas et se perdit dans la foule, le long des galeries.
Le lendemain, on apportait au ci-devant hôtel de Courville un pli cacheté sur lequel était écrit:
A Félicité et Laure Courville Pour leur Noël
Et sous ces deux lignes, en manière de signature, un simple prénom: Quentin. C'était l'ordre de mise en liberté du suspect, qui fut, le soir même, rendu aux siens et ne fut plus inquiété tant que dura la Terreur.
L'anedocte, assure-t-on, est authentique; et si les détails en sont fantaisistes, la tradition, du moins, subsiste d'un mouvement de pitié, qui, certain jour, au contact d'un enfant en larmes, amollit le cœur de Fouquier-Tinville. Et l'on ne peut s'empêcher de songer que, dix-huit mois plus tard, quand vint son tour de monter sur cet échafaud qu'il avait tant fatigué, quand il traversa Paris sous les huées, les cris de joie, de haine, de colère, sous le plus effrayant ouragan de bravos vengeurs qui ait jamais