DE FOUQUIER-T IN VILLE
plu? En quel lieu public son nom murmuré n'eût-il pas fait le vide autour de lui? Quel drame irait-il voir, d'ailleurs? En représentet-on de plus terrifiant que celui qu'il joue chaque jour? Et il marche, le chapeau sur les yeux, à travers la foule, l'air inquiet, un tic nerveux crispant sa joue gauche, et sentant peser sur lui la terreur et la haine du monde entier.
Que vient-il faire là? Peut-être, sortant des Tuileries, où, le soir, il va prendre les ordres des comités, est-il entré, happé par l'invincible attrait du mouvement et du bruit ? Oiseau de nuit descendu de sa tour, il est attiré par ce qui brille et, sous les galeries étincelantes, cet homme de mort se glisse, étonné de se mêler à des vivants et de coudoyer de la joie.
C'était, comme on l'a dit, la nuit de Noël; et quoique la Révolution eût supprimé, officiellement du moins, la messe de minuit et le réveillon, une tradition, vieille de tant de siècles, exigeait qu'on fît ripaille; les broches tournaient, les boudins rissolaient, les mines étaient en fête, et les galeries regorgeaient de gens résolus à se réjouir et à se gaver.
A l'une des arcades voisine du fameux 113, un aboyeur glapit :
— Entrez, entrez, petits et grands, au théâtre du citoyen Séraphin! Vous y verrez les ombres chinoises, animées, articulées et
impalpables ! Le citoyen Séraphin représentera, ce soir, le Pont cassé qui sera suivi du drame patriotique de la Belle et la Bête. Entrez! On commence, c'est l'instant de prendre ses places. . . .
L'aboyeur parcourait la galerie, clamant son annonce. Sous la porte étroite du petit théâtre que désignait une grosse lanterne carrée garnie de silhouettes engageantes, des enfants accompagnés, qui de leurs parents, qui d'une gouvernante ou d'un domestique, — on disait alors un officieux — se pressaient contre le guichet du minuscule théâtre, serrant leurs têtes blondes, s'entassant, ravis, avec des yeux d'avance extasiés. Le théâtre des ombres chinoises, que Séraphin avait naguère fondé à Versailles, était, depuis quelques années, installé au Palais-Royal, où sa vogue était sans rivale. Tous les enfants de Paris rêvaient de ce spectacle magique, et, chaque soir, la petite salle était si régulièrement envahie par une assistance de fillettes en jupes courtes, de garçonnets aux jambes nues, voire de marmots à peine sortis du maillot qu'on l'avait plaisamment nommée le Théâtre des vrais Sans-Culottes.
Au moment précis où la barrière s'ouvrait et où le flot de bambins s'engouffrait dans le théâtre, Fouquier-Tinville tournait l'angle de la galerie. Devant ce moutonnement de fronts joyeux, derant ce trépignement de tous ces
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petits êtres angoissés du plaisir mystérieux qui les attend, le passant sinistre s'arrêta. Depuis une heure qu'il rôdait sous les galeries, une lueur s'était allumée dans son âme sombre. Noël! C'était Noël! . . . Quel homme peut se targuer que ce mot n'évoque pas en son esprit quelque fantôme? Il est si rayonnant de la poésie du passé, si plein des croyances qui berçaient la misère de nos pères, qu'il semble apporter à chacun de nous quelque senteur lointaine, une bouffée de parfum sain et frais qui repose des relents de la vie.
Et, sans doute, Fouquier-Tinville songeait. Lui aussi avait été un bambin comme ceuxci; il avait eu des années heureuses, d'espérances, de foi enfantine et naïve. Il avait connu des Noëls joyeux. Il y a des heures où tout homme, fût-il le plus flétri et le plus déchu, revoit, comme à travers la buée d'un rêve, l'endroit où il a vécu enfant, la chambre bien close, le jardin en fleurs; où il entend, assourdis, des bruits jadis familiers, un timbre d'horloge, les cloches d'autrefois, le son d'une voix aimée. . .
Fouquier, le chapeau rabattu sur le visage, s'approcha du guichet, prit un billet et entra au théâtre Séraphin.
Il se plaça au dernier rang, sur une banquette, dans un coin. Il se trouvait bien là ; l'obscurité
était complète et, dans cette nuit opaque, sûr que sa présence ne pouvait être soupçonnée, il entendait frétiller autour de lui tous les enfants entassés, n'osant élever la voix, à cause du noir, mais frémissants d'impatience, de bonheur, de curiosité et de peur.
Un orgue joua l'air de Marlborough — et toutes les petites mains, d'enthousiasme, applaudirent. Puis un grand carré lumineux se dessina dans l'ombre et, tout aussitôt, un silence se fit, un silence religieux, absolu, que troublait à peine le souffle de toutes les petites bouches haletantes qu'on devinait béantes d'une admiration déjà acquise.
Les trois coups sont frappés et, derrière le cadre lumineux, s'élève une voix, — la voix de Séraphin ! — annonçant le début du spectacle.
— Citoyens et citoyennes, nous allons avoir l'honneur de représenter devant vous le drame du Pont cassé. Attention au premier tableau. . . . Il vous représente le moulin Joli, à gauche; au milieu du théâtre se trouve le pont de pierre qui va être le sujet de la pièce. ... A droite, barbote une bande de canards. . . . Ces volatiles, comme vous le savez, citoyens et citoyennes, sont amphibies, c'est-à-dire qu'ils vivent aussi à leur aise dans l'eau que sur terre. . . .
Tel débutait, intégralement noté, le texte de cette farce, vieille comme la France et dont la
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naïve intrigue a passionné et fait rire tant de générations. Séraphin avait adapté habilement cet antique scénario au cadre de ses ombres chinoises; à peine avait-il parlé que l'on vit, sur le transparent lumineux, se mouvoir, en silhouettes finement profilées, la bande des canards; ils s'avancèrent, formant cortège, agitant la queue, lissant leurs plumes; les uns plongeaient, d'autres battaient des ailes, et le mécanisme de ces découpures était si ingénieusement agencé, qu'on voyait l'eau jaillir et les roseaux se courber. Et la roue du moulin tournait, et la barque de Lucas se balançait près de la rive, et dans la salle c'était un bonheur, un enthousiasme, des battements de mains. . . . Les enfants, tassés sur les banquettes, trépignaient d'admiration et de contentement aux péripéties du drame et, quand on vit les pierres du pont crouler à l'eau sous les coups de pioche de Lucas, quand le père Nicou héla le passeur récalcitrant, toutes les petites voix de l'assistance reprirent allègrement en chœur le fameux couplet :
Les canards l'ont bien passé, Tire lire, lire . . .
La joie des petits gagnait « les grandes personnes; » il y avait là des hommes graves, des mamans, des « officieuses » qui semblaient s'amuser pour leur propre compte. Le vieux sergent de l'ancienne garde française, chargé
du bon ordre de la salle, et qui, pourtant, assistait deux fois par soirée au spectacle, paraissait singulièrement ravi. Fouquier- Tinville lui-même, tapi sur la dernière banquette, s'était déridé, stupéfait d'apprendre que, dans cette ville qu'il terrorisait, où il ne fréquentait jamais qu'avec la haine, la peur ou la mort, il y avait encore place pour tant de rires et tant de joie.
Il y eut un entr'acte. On ralluma les chandelles et Séraphin, en personne, sortant du théâtre, parut dans la salle: il avait pour habitude de faire, à la façon des baladins de l'ancienne foire, une quête « parmi l'honorable société, » et ce n'était point là le moindre attrait de la représentation. Des regards d'extase suivaient cet homme au nom céleste, encore qu'il fût bossu et contrefait, tandis que, de sa jambe torse, il escaladait les banquettes, secouant sa sébile. Les yeux émerveillés ne perdaient pas un de ses mouvements et c'est avec un mélange de crainte superstitieuse et d'admiration passionnée que les bambins lui présentaient le gros sou de bronze bien serré dans leurs petites mains.
Fouquier s'aperçut alors que, devant lui, se trouvaient deux fillettes de dix à douze ans, en compagnie d'une gouvernante. Seules, ces deux enfants paraissaient ne prendre aucune part à l'entrain communicatif de l'assistance. Serrées contre leur compagne, elles gardaient