‹ Légendes du Nord-OuestChapitre 10 sur 10 · GENRE DE VIE DU SAUVAGE · texte numérisé non relu

GENRE DE VIE DU SAUVAGE

'n dédiant ces petites légendes aux jeunes enfants des écoles, j’ai exprimé le vœu d’en voir quelques-uns, parmi eux, devenir un jour missionnaires au Nord-Ouest.

Quoique ce grand territoire soit ouvert à la civilisation chrétienne, depuis soi¬

xante et quinze ans déjà, et que les missionnaires l’aient parcouru en tous sens, il reste encore, hélas ! un grand nombre d’indiens qui n’ont pas voulu recevoir le bienfait de l’évangile ; et dont les yeux sont toujours obstinément fermés aux lumières de la foi. Ils ont gardé leurs

superstitions païennes, et à côté de tribus chrétiennes, ils vivent et meurent dans l’infidélité. Il faut donc des missionnaires pour faire rentrer au bercail du père de famille ces brebis retardataires et vagabondes. C’est à faire connaître le misérable état du pauvre sauvage que je consacre ce dernier chapitre. Puisse cette description éveiller dans le cœur de mon jeune lecteur un sentiment de pitié et lui inspirer le désir d’aider le missionnaire de ses prières et de ses aumônes en attendant que Dieu l’appelle lui-même à la sublime vocation d’apôtre !

J’ai dit que la vie du sauvage était une vie misérable et tout homme civilisé qui vit quelque temps auprès de lui l’avouera comme moi. Les écrivains qui ont voulu peindre l’indien avec des couleurs brillantes et, poétiques, nous prouvent qu’ils ne l’ont jamais connu et surtout qu’ils ne l’ont jamais fréquenté. Chez le sauvage, tout est répugnant pour l’homme civilisé.

HUITIÈME LÉGENDE

Il est vrai que le sauvage né au désert, ne sent pas comme nous tout ce que son genre de vie a de pénible. Habitué dès son enfance aux misères et aux fatigues de cette vie nomade ; élevé dans la malpropreté des loges et des camps ; n’ayant aucune connaissance du confort de la vie civilisée, il reste sans point de comparaison pour mesurer le malheur de sa triste existence ; aussi, il ne déplore pas trop le sort que lui a fait la nature. Mais il en est autrement pour le missionnaire.

Pour lui la vie sauvage sera toujours un martyre ; il ne se fera jamais à l’étroite tente sous laquelle il s’abrite quand il s’arrête le soir ; il aura toujours de la répulsion pour les guenilles sales dont le sauvage se couvre, pour la vermine qui le dévore et pour la nourriture nauséabonde dont il sert ses repas. S’il s’est rencontré parfois des êtres abrutis par la débauche, qui se sont faits sauvages pour donner libre carrière à leurs passions, ils font exception ; l’homme qui garde le sentiment de sa noblesse ne se fera jamais

sauvage, et s’il embrasse ce genre de vie, ce ne sera que comme le missionnaire, par vertu et par héroïsme, pour gagner des âmes à Jésus-Christ.

Les indiens du Nord-Ouest, depuis les bords du grand lac Supérieur jusqu’au pied des montagnes Rocheuses, se rattachent à six tribus principales qui sont, les Sauteux, les Cris, les Assiniboines, les Pieds-Noirs, les Montagnais et les Esquimaux. Les Sauteux et les Cris sont des branches détachées de la grande famille des Algonquins qui habitaient autrefois les bords du Saint-Laurent ; on en trouve la preuve dans l’affinité de langage qui existe entre ces tribus. Le Sauteux diffère très peu de l’Algonquin ; les mots dans les deux langues ont presque invariablement les mêmes racines et les mêmes terminaisons; en sorte qu’un missionnaire qui possède l’Algonquin, comprend assez facilement le sauteux. Ce sont ces deux tribus des Cris et des Sauteux

HUITIÈME LÉGENDE

qui ont été évangélisées les premières quand les missionnaires ont pénétré dans le Nord-Ouest. En l’année 1832, Mgr Provencher commença à établir des missions sauvages pour les Sauteux. Un prêtre canadien, M. G. Belcourt, fut exclusivement chargé de ce genre de ministère. Une mission sauvage fut fondée sur l’Assiniboine à la Baie St-Paul ; l’autre sur la rivière Winnipeg à l’endroit appelé Wabassimong. Cependant, malgré le zèle déployé par Monseigneur Provencher et ses missionnaires, les Sauteux ne profitèrent guère des soins qu’on leur prodigua. Peu à peu ils s’éloignèrent de la mission où l’on avait bâti une chapelle, et reprirent le chemin du désert. Leurs rapports avec les blancs, coureurs des prairies et des bois, produisaient sur eux un mauvais effet, que toutes les leçons des missionnaires ne pouvaient pas détruire. Ces sauvages, rebelles à la grâce, devinrent ivrognes et débauchés, et vers 1846 la mission de Wabassimong tombait complètement.

Depuis lors, ces sauvages ont été visités dans leurs camps par des missionnaires qui, chaque année, ont réussi à en baptiser quelques-uns.

Les missionnaires qui se sont le plus occupés des Sauteux après M. Belcourt, sont les RR. PP. Lestang, Allard et Marcoux.

En 1842, Monseigneur Provencher, voyant le peu de succès qu’obtenaient ses missionnaires auprès des Sauteux, résolut de porter le flambeau de la foi chez d’autres tribus qui seraient plus dociles.

M. J.-Bte Thibault, jeune prêtre, qui venait de se dévouer pour les missions, se mit en route pour un voyage de 900 milles du côté des montagnes Rocheuses.

Partout sur son passage, les sauvages de la tribu des Cris le reçurent comme un envoyé du ciel. Il baptisa chez eux un grand nombre de petits enfants, et annonça aux adultes la parole de l’évangile. Les bonnes dispositions qu’il rencontra partout lui firent prendre la détermination d’aller, l’année suivante,

HUITIÈME LÉGENDE

établir une mission permanente chez ces tribus de l’ouest. C’est à partir de cette époque que la religion a été prêchée aux Cris et aux Montagnais. De ces deux tribus, c’est la dernière qui a le mieux correspondu à la grâce ; elle est toute chrétienne tandis qu’il reste encore un grand nombre de Cris dans l’infidélité.

La tribu des Pieds-Noirs a été la plus rebelle de toutes à la parole des missionnaires ; néanmoins, depuis vingt-six ans, on a baptisé chez eux en moyenne 200 sauvages, soit enfants soit adultes. Les Esquimaux n’ont encore reçu que quelques visites, mais ils paraissent peu disposés à écouter la parole de Dieu.

De tous les sauvages du Nord-Ouest, les Esquimaux sont les plus sales et les plus dégoûtants. Il faut plus qu’un dévouement ordinaire pour se faire missionnaire chez eux ; il faut de l’héroïsme et des forces physiques peu communes.

Il est très difficile à un européen de se faire à leur nourriture qui consiste en poisson et en huile de phoque. D’un

autre côté, leur logement sous des tentes de glace et la rigueur du climat en hiver ne sont supportables que pour ceux qui sont nés sous ces latitudes. Les Montagnais vivent exclusivement de chasse et de pêche. Leurs terres situées au nord du 55e degré de latitude, sont fréquentées par d’immenses troupeaux de rennes, dont la chair est excellente.

C’est aussi le pays des belles fourrures, mais il est impropre à la culture. Le missionnaire, qui accompagne les Montagnais dans leurs marches doit se résigner à ne manger que du poisson, ou de la viande de renne séchée sans aucun assaisonnement. Quant au pain, il est inutile d’en parler ; c’est un luxe inconnu des Montagnais.

Avant que les blancs se fussent emparés du pays des sauvages au Nord- Ouest, ceux-ci menaient tous la vie nomade. Vivant tous du produit de la chasse, ils suivaient le gibier et les animaux sauvages. Chaque tribu avait ses terres de chasse sur lesquelles une tribu

HUITIÈME LÉGENDE

voisine ne devait pas mettre le pied.

Un tel empiètement était regardé comme un casus belli.

Toutsauvages et barbares qu’ilsétaient, ils reconnaissaient sur ce point les mêmes droits que les peuples civilisés.

Les mœurs de ces sauvages se sont considérablement modifiées depuis plus d’un demi-siècle ; aussi ils ont complètement perdu cette humeur guerrière qui les caractérisait autrefois.

Aux temps passés, deux choses remplissaient la vie de l’indien, la guerre et la chasse. On pourrait dire que jamais une paix solide ne régnait d’une tribu à une autre. Certaines tribus en particulier se portaient l’une à l’autre une haine implacable. Les Sauteux et les Sioux emportaient cette haine en naissant, et, jusqu’à ces derniers temps, ils ont toujours cherché à se faire le plus de mal possible. Leurs terres de chasse étaient limitrophes. Ce voisinage

occasionna une multitude de crimes entre ces deux tribus. Dieu sait combien de chevelures ils se sont enlevées les uns aux autres. Enfin leur rage allait si loin qu’ils mangeaient quelquefois les prisonniers qu’ils capturaient dans une campagne. En l’année 1866, les Sauteux à St-Boniface dévoraient à belles dents les membres d’un Sioux qu’ils avaient pris à Fort-Garry.

Malgré les ténèbres dans lesquels ces peuples étaient plongés, tous cependant reconnaissaient un bon et un mauvais esprit ; mais leur culte s’adressait plutôt au mauvais qu’au bon. Le bon n’ayant aucune malice ne pouvait songer à leur nuire ; ils en concluaient qu’il suffisait de le laisser à son penchant pour le bien. Quant au mauvais esprit, il en était autrement. Pour celui-ci il fallait bien prendre garde de l’irriter, de peur de s’attirer sa vengeance ; aussi ils travaillaient à l’apaiser et à se le rendre

HUITIÈME LÉGENDE

propice par tous les moyens possibles.

Quand le temps de la chasse arrivait, par exemple, il fallait adoucir le mauvais manitou de peur qu’il n’éloigna le gibier et les animaux sauvages. Pour obtenir ses faveurs, les chasseurs s’imposaient de rudes pénitences. Ils jeûnaient rigoureusement pendant plusieurs jours ; quelquefois ils allaient jusqu’à pratiquer des pénitences corporelles très douloureuses, comme se faire des incisions sur les bras et sur les jambes : tout cela pour apaiser le mauvais manitou.

Ce manitou avait son ministre dans la tribu, lequel était chargé de communiquer immédiatement avec lui. On appelait ces hommes les jongleurs ou les faiseurs de médecine. Pendant les voyages que faisaient les sauvages en canot sur les lacs, si le bon vent venait à manquer pour aller à la voile, alors un jongleur jetait à l’eau un bout de tabac pour avoir un vent propice.

Un vieux métis français, qui avait été pendant longtemps guide dans

les voyages, racontait le fait suivant.

« Quand nous traversions le grand lac Winnipeg (qui a cent lieues de long) il arrivait souvent que nous étions obligés de le passer à la rame, faute de vent pour aller à la voile. Un sauvage, qui pratiquait la magie et qui était réputé très fort en diablerie, conduisait une berge au milieu des nôtres. Tout à coup, sans que nous sentissions la moindre brise souffler, la voile du sauvage s’enflait et sa berge filait devant nous. Il avait jeté dans le lac un bout de tabac à son manitou, et celui-ci lui donnait du vent. Comment la chose se faisaitelle ? Nous ne le comprenions pas, et cependant nous constations ce fait de nos yeux. Evidemment cette brise n’était que pour lui, car nos voiles restaient collées au mât ».

Un phénomène étrange opéré par les jongleurs, c’est celui de pouvoir se délier instantanément après avoir été garrottés avec de grosses cordes. Le jongleur invitait quelqu’un, n’importe qui, à le lier

HUITIÈME LÉGENDE

solidement et à faire tous les tours et tous les nœuds qu’il voudrait pour assurer qu’il était bien solidement lié. On lui attachait d’abord les mains derrière le dos ; ensuite on lui ficelait les jambes depuis les pieds jusqu’aux genoux, de manière qu’il ne pouvait remuer ni les jambes ni les bras. Avec une autre corde on lui serrait les bras autour du corps, en sorte qu’il était littéralement impossible de faire usage de ses mains.

Ainsi garrotté, on le jetait dans sa loge préparée exprès aussi étroite que possible. Une fois enfermé et laissé seul, le jongleur commençait à appeler son manitou. Celui-ci ne se faisait pas attendre. Sa présence se manifestait par un tremblement imprimé à la loge et par quelques étincelles de feu qu’on voyait briller au sommet. Tout à coup le jongleur débarrassé subitement de ses liens, les lançait dehors ; puis lui-même, ruisselant de sueur, venait se montrer aux siens ébahis ; ce qui étonnait le plus, c’est que pas un nœud n’était défait et

que le jongleur était sorti de ses cordes sans les dénouer. Etait-ce un tour de passe-passe ou un effet diabolique ? Personne ne le savait. Ce succès obtenu par le jongleur lui donnait une influence illimitée dans le camp. Ceux-là, on les appelait des forts en médecine.

Il se rencontrait de ces magiciens qui se vantaient de pouvoir jeter des maléfices et même de faire mourir un homme à distance simplement par des incantations.

Un anglais, M. Hearn, qui passa un hiver au fort York sur les bords de la baie d’Hudson, raconte le fait suivant dont il garantit la véracité, en ayant été luimême témoin.

Un jour, un sauvage, campé auprès du fort, vint lui demander de vouloir bien lui dessiner, sur une écorce de bouleau, le portrait d’un indien qu’il lui désigna, et que M. Hearn connaissait l’ayant vu plusieurs fois au fort.

Ne sachant pas quel usage le sauvage voulait faire de ce portrait M. Hearn se

HUITIÈME LÉGENDE

rendit facilement à la requête, et traça le plus fidèlement possible le portrait demandé.

Quand il fut terminé, il le remit au sauvage qui aussitôt alla le porter à un jongleur campé avec lui aux portes du fort. Curieux de savoir ce qui allait se passer et ce qu’on allait faire du portrait, M. Hearn se rendit immédiatement au camp.

Le jongleur, payé pour faire sa sorcellerie, plaça devant lui l’écorce de bouleau et se mit à appeler son manitou pour maudire et frapper de mort l’individu dont il avait le portrait. Ensuite, armé d’un poinçon, il perça la figure deux ou trois fois en pleine poitrine, tout comme pour poignarder quelqu’un. M. Hearn, croyait peu à l’effet que le jongleur attendait de son maléfice, mais quelle ne fut pas sa surprise quand il apprit quelques jours plus tard que le sauvage voué à la mort par le jongleur était tombé subitement, juste au moment où s’opérait la magie dirigée contre lui. Etait-ce pure coïncidence ou bien le maléfice avait

il eu son effet par l’intervention du démon ? Toujours est-il que le sauvage était mort.

A ceux qui ne veulent rien voir de surhumain dans ce fait, nous pouvons citer l’histoire de Balaam payé par le roi Balac pour maudire le peuple de Dieu.

Le roi Balac était persuadé qu’en le maudissant il pourrait le détruire facilement, voilà pourquoi le Seigneur envoie un ange pour défendre à Balaam de le maudire. Tous les peuples païens avant et depuis Jésus-Christ ont cru à la puissance des maléfices, et cette croyance est enracinée chez toutes les peuplades sauvages.

Les jongleurs ou faiseurs de médecine sont appelés auprès des malades pour les guérir par la magie. Ils usent de remèdes naturels, tels que racinages, écorces, feuillages dont ils font avaler les décoctions, mais ils ont toujours soin de prononcer sur ces remèdes des mots magiques qui doivent leur donner de l’efficacité.

Quelquefois les jongleurs pratiquent

HUITIÈME LÉGENDE

sur le malade une opération assez curieuse qu’on appelle le soufflage. Cette opération consiste à souffler dans la bouche, les narines ou les oreilles du patient ; ou bien le magicien pratique de petites incisions dans la peau, y applique sa bouche et souffle de toutes ses forces pour y introduire l’air. Il prétend que c’est la vie qu’il fait pénétrer par là. Si après cela le malade meurt, c’est toujours de sa faute bien entendu et non de celle du médecin.

D’autres fois ces jongleurs s’amusent dans un camp à mystifier les profanes par des tours de passe-passe. Ils avalent, par exemple, une règle de trois pieds de long, sans qu’on puisse découvrir par où ils la font disparaître ailleurs que dans leur bouche.

Le terme « jonglerie » chez les sauvages n’a pas la même signification que chez les blancs. Pour l’indien, faire la jonglerie, c’est se mettre en rapports immédiats avec les esprits, soit bons, soit méchants.

Le sauvage infidèle est persuadé qu’il a toujours auprès de lui un manitou familier qui l’accompagne partout ; c’est à lui qu’il s’adresse quand il veut obtenir une faveur extraordinaire, comme la guérison d’une maladie, ou encore, pour retrouver un objet perdu.

ii y a des jongleries qui se font avec beaucoup de solennité, pour de grandes circonstances, et alors, toute une tribu y prend part. Les jongleurs, jeunes et vieux, se rendent de très loin à ces assemblées, qui ont lieu ordinairement au commencement de l’automne. En l’année 1866, lorsque j’arrivai à la Rivière-Rouge, je fus témoin d’une grande jonglerie donnée par les Sauteux, justement sur l’emplacement de la ville de Winnipeg.

Les sauvages, venus du lac des Bois et du bas de la rivière Rouge, avaient planté leurs loges à peu près où se trouve aujourd’hui la gare du Northern Pacific ; on y comptait une soixantaine de loges. De l’évêché de St-Boniface, où j’étais, il m’était facile d’examiner ce camp avec

HUITIÈME LÉGENDE

une lunette ; d’ailleurs la distance n’était que d’une douzaine d’arpents. Comme je n’avais jamais vu de sauvages, je ne manquai pas cette occasion de suivre les préparatifs de leur incantation.

Les familles indiennes arrivaient les unes après les autres, et il s’écoula bien une quinzaine de jours avant que le camp des invités fût au grand complet. Pendant ce temps-là, tous les jours étaient employés à chanter et à danser, mais c’était le soir, à la nuit tombante, que le concert éclatait avec son brio. Ceux qui n’ont jamais assisté à un concert sauvage ne peuvent guère se faire une idée de leur chant. Malgré que je fusse bien exercé à copier un air sur simple audition, il me fallut cinq ou six jours pour saisir une espèce de mélodie dans ce qu’on pourrait appeler des cris plutôt qu’un chant. Les hommes formaient d’abord un cercle au milieu duquel un indien accroupi, tenant un tam-tam à la main, battait la cadence. En arrière se plaçaient les femmes et les enfants, puis,

en dehors, autour du cercle, venaient les chiens au nombre d’une quarantaine.

Chaque animal, selon son registre, devait contribuer à fortifier le chœur.

Les paroles mises en musique étaient celles-ci : Y a y a y a — ah a a a y a y a. Comme on peut en juger, c’est facile à retenir. Le maître d’orchestre donne le ton et bat la cadence ; il commence par pousser un cri très haut, v. g. : le sol au-dessus de la portée de musique ; puis, en notes saccadées, il descend par tierces comme dans une gamme mineure, sol ré si sol. Arrivé sur le sol, une octave plus bas, il répète la même note sept ou huit fois, sol sol sol la sol sol sol ; de là il fait une quarte descendante : ré audessous des lignes. Ce ré, il le tient bien une demi-minute en trémolo. Pour obtenir le trémolo, il se bat les côtés avec ses coudes, à l’instar d’un coq qui se prépare à chanter en battant les ailes. Il faut être sauvage pour prolonger ces chants, d’une monotonie désespérante, pendant des heures et des heures,

HUITIÈME LÉGENDE

et même pendant toute une nuit. Quelquefois les chiens, ahuris par la persévérance de leurs maîtres, se mettent de la partie et poussent des hurlements affreux. Imaginez 40 chiens hurlant sur tous les tons, au milieu d’une centaine de jongleurs qui poussent des cris à fendre l’air, et vous n’aurez pas de peine à croire que le diable vient vite. Pendant au moins quinze jours, j’ai entendu ce vacarme tous les soirs. Ma chambre à l’évêché de St-Boniface était au second étage, et vis-à-vis ma fenêtre, il y avait une avant-couverture assez peu inclinée pour permettre de s’y étendre à l’aise. Quand la soirée était belle et chaude, comme elles le sont généralement au mois de septembre dans ce pays-là, je m’étendais en dehors et j’écoutais le bruit du camp ; c’était du nouveau pour moi.

Vous comprenez que plus tard, trois ans après, je n’aurais pas fait un pas pour entendre pareille cacaphonie.

Dès que la bande fut au grand complet, et que les forts en médecine, comme on

appelle les jongleurs, furent arrivés, on se mit en frais de construire la loge où devaient s’opérer les merveilles de la diablerie et servir de pandémonium aux manitous.

Je ne sais pas si elles ont toujours la même forme et les mêmes proportions, mais je parle de celle que j’ai vue.

On trace d’abord un cercle plus ou moins rond, d’environ vingt pieds de diamètre. De pied en pied, à la circonférence, on fiche en terre de longues gaules flexibles qu’on fait converger vers le centre, de manière à former un dôme un peu aplati. Ensuite, on couvre tout ce treillage avec de larges écorces de bouleau, et, pour toute ouverture, on laisse au ras de terre une petite porte, juste assez large pour permettre à un homme d’entrer sous la loge. Un grand morceau de cuir ou de bouleau fermera ce petit passage. La construction de cette loge prend toute une journée de travail. Maintenant, quand tout est prêt pour l’évocation des manitous, c’est

HUITIÈME LÉGENDE

le moment solennel. Les jongleurs, qui sont adonnés à la sorcellerie depuis longtemps, ont la préséance ; ils entrent les premiers, les autres viennent prendre place à la suite, selon la renommée qu’ils ont acquise dans la tribu. Quand le dernier de ceux qui doivent prendre part à cette cérémonie est entré, la porte se ferme, ou plutôt, le rideau se rabat et les profanes s’éloignent ; défense expresse est faite au commun des mortels de s’approcher de ce lieu sacré. Les mystères qui vont s’opérer là ne sont que pour les invités ; tout comme chez les franc-maçons. Dès le premier jour, cependant, au risque de recevoir un maléfice sur le dos, je ne pus résister à la curiosité d’aller sur le théâtre d’un congrès si nouveau pour moi. Je voulais voir de près cette grande loge, et même jeter un œil indiscret à l’intérieur si la chose était possible.

Je n’avais pour me rendre au camp que la rivière Rouge à traverser et quelques pas à faire sur la côte. Avant que j’y

fusse arrivé, le chant était déjà commencé à l’intérieur de la loge. Autour, mais à distance, les femmes et les enfants étaient assis tranquilles, à la porte de leur tente, comme si rien d’extraordinaire ne se passait.

Je pris ma route vers la prairie, et je passai aussi près que possible de la grande loge.

Les jongleurs étaient assis en rond, à un pied de distance les uns des autres. Au milieu du rond se tenait le batteur de tambour. Son tam-tam ressemble à un tambour de basque, moins les grelots. Il frappe en battant toujours la même cadence ta ta... ta ta... ta ta.

Le chant des jongleurs pendant toute la durée de révocation n’est qu’une émission de voix sur la même note, yô hô ! yô hô ! C’est un peu Vio io, des Grecs.

Pour réussir dans leur sorcellerie, les jongleurs s’imposent le jeûne le plus sévère et le plus rigoureux. Pendant deux jours et deux nuits, ils ne prennent aucun repos et chantent continuelle-

HUITIÈME LÉGENDE

ment. A la fin du second jour, exténués de fatigue et dévorés par la soif, ils tirent la langue comme des chiens essoufflés par une longue course ; les yeux leur sortent de la tête et toute leur figure prend une expression qui donnerait une idée des réprouvés dans leurs tourments.

Pour rien au monde, les jongleurs ne voudraient omettre la plus petite partie de ce que leur prescrit leur rituel diabolique ; parce qu’alors, le manitou ne viendrait pas leur porter la précieuse médecine avec laquelle ils opèrent toutes sortes de merveilles, et qui leur vaudra les présents des autres sauvages. Le démon vient-il en effet leur porter quelque chose ? ils le prétendent et l’affirment ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’à la fin de la jonglerie, les sorciers distribuent une drogue qu’ils nomment la grande médecine, et que tous les sauvages reçoivent avec respect pour s’en servir dans le besoin.

Les jongleurs, tous entrés dans la loge par une petite porte, n’en sortent main-

tenant que par le toit. La jonglerie finie, la médecine reçue du manitou, on commence à défaire le haut de la loge en enlevant les lisières d’écorce dont on s’est servi pour la couvrir. Aussitôt que l’ouverture est assez grande pour permettre aux jongleurs de communiquer par là avec les profanes demeurés au dehors, ils commencent à prouver la force de leur médecine. Pour recevoir une parcelle de ce don du manitou, il faut offrir un présent quelconque au sorcier. Les uns lui donnent du tabac, les autres du thé, celui-ci une couverte, celui-là du plomb ou de la poudre. La médecine, enveloppée bien précieusement dans un linge, est d’abord présentée sous le nez de l’acquéreur, pour que celui-ci ressente immédiatement l’effet de sa puissance. A peine a-t-il reniflé l’odeur de cette drogue, qu’il commence à être agité par tout son corps ; il fait des contorsions ridicules, étend les bras, se jette en arrière, saute, danse et finit par se rouler à terre. Toutes ces grima-

HUITIÈME LÉGENDE

ces sont-elles des choses de convention, réglées d’avance avec le jongleur, ou bien, est-ce l’efîet d’un maléfice qui cause ces mouvements ridicules, je n’en sais rien ; mais, je sais que, pendant toute une avant-midi, j’ai été témoin de ces scènes grotesques, et que tous les sauvages du camp auraient donné jusqu’à leur chemise (ceux qui en avaient une) pour posséder l’inappréciable médecine du manitou. Après que la médecine est distribuée, on commence dans tout le camp la grande danse d’action de grâces pour le succès obtenu. La danse se continue jusqu’au soir. Il n’y a rien de hideux comme ce spectacle. Les sorciers, la figure toute défaite par leur long jeûne et leur veille prolongée, l’œil hagard, la langue sortie de la bouche, ont l’air d’une bande d’esprits infernaux, animant des squelettes pour une danse macabre. Toute la journée on entend le même chant monotone : y a ya, et la même cadence battue sur le tambour.

Le soir, tout le monde est à moitié mort ;

on mange et on boit, surtout si on a des liqueurs fortes ; puis, on se plonge dans le sommeil pour au moins vingt-quatre heures.

La grande médecine se fait tous les trois ans, mais à mesure que la civilisation chrétienne pénètre chez les sauvages, toutes ces fêtes païennes disparaissent, et aujourd’hui il n’y a plus guère que les Sauteux du lac Rouge et les Pieds-Noirs de l’ouest qui se livrent à ces superstitions.

Beaucoup de voyageurs, qui ont écrit sur les mœurs des sauvages, et qui ont été témoins de leurs fêtes, ont nié l’existence de la sorcellerie chez eux ; ils ont prétendu que les jongleurs n’étaient ni plus ni moins que des charlatans, qui trompaient ceux qui étaient assez simples pour croire à. toutes ces grimaces. Il peut bien se faire que, parmi le grand nombre de ceux qui cherchaient à passer pour des sorciers, quelques-uns ne l’étaient guère et n’opéraient rien de merveilleux ; cependant, trop de gens sé-

HUITIÈME LÉGENDE. 127

rieux affirment avoir été témoins de faits vraiment inexplicables, pour qu’il ne soit pas téméraire de nier toute intervention diabolique chez les jongleurs.

En voici quelques-uns qui m’ont été racontés par des gens qui en avaient été les témoins oculaires et auriculaires.

Un jour, un métis, qui avait perdu ses chevaux dans la prairie, les cherchait en vain depuis une semaine, lorsqu’un de ses amis lui dit : « Va donc consulter le vieux chef sauvage qui n’est pas loin d’ici ; si tu lui fais un cadeau de tabac, il te dira immédiatement où sont tes chevaux. — J’y ai bien pensé déjà, dit-il, mais je crains que ce ne soit pas permis.

— Oh ! quel mal y a-t-il »? Il va consulter son manitou, et celui-ci lui dira où se trouve la bande des chevaux, car du train que nous sommes partis, nous ne les trouverons pas de sitôt.

Le métis sentait qu’une telle démarche était blâmable ; mais l’ennui d’avoir perdu une dizaine de chevaux fit taire chez lui tout scrupule, et il se dirigea vers le

campement du vieux sauvage. C’était vers l’heure du midi, le temps était parfaitement beau ; pas un nuage n’apparaissait au firmament.

« — Mon parent, dit-il au chef sauvage, en arrivant à sa loge, je viens te prier de faire ta jonglerie pour me dire où sont les chevaux que j’ai perdus ; tiens ! voici du tabac pour payer ta peine. — C’est bien facile, lui répondit-il ; donne-moi seulement le temps de préparer ma loge de médecine et tu sauras immédiatement où sont tes chevaux ».

La loge de médecine est une petite tente tout étroite, pouvant à peine donner place à un homme, et dans laquelle le sorcier consulte son manitou. Les préparatifs durèrent quelques minutes, et le jongleur s’enferma.

Le métis et son compagnon regardaient attentivement ce qui allait se passer. Tout à coup, ils aperçoivent des étincelles de feu briller comme des étincelles électriques, au faîte de la petite tente ; celle-ci s’agite violemment, et,

HUITIÈME LÉGENDE

en même temps, la foudre éclate avec une telle violence que les deux métis épouvantés se préparaient à prendre la fuite, quand le jongleur, la figure toute bouleversée et ruisselante de sueur, s’élança dehors et leur annonça que sa médecine avait réussi : « Allez dans telle direction, dit-il, à telle distance auprès d’une petite rivière, vous trouverez vos chevaux réunis, il n’en manque pas un seul ». En effet, quelques heures plus tard, les deux métis retrouvaient leurs chevaux justement à l’endroit indiqué.

Quelqu’un dira que peut-être le sauvage avait eu connaissance de cette bande de chevaux et qu’il n’était pas besoin d’être sorcier pour dire où elle était. Il peut se faire qu’il en fût ainsi, mais le coup de foudre et l’éclair en plein soleil, ce n’était pas le sauvage qui faisait cela. La semaine suivante, le métis me racontant lui-même ce fait, me disait qu’il avait été tellement effrayé, que pour rien au monde il ne voudrait à l’avenir consulter un jongleur.

Ces jongleurs ou faiseurs de médecine font quelquefois pour prouver leur puissance, des choses fort triviales et fort burlesques.

Dans un fort de l’extrême nord, un jongleur s’était vanté un jour, devant un bourgeois, de pouvoir avaler des balles de plomb autant que celui-ci pourrait lui en fournir, et de les renvoyer par l’autre extrémité du tube digestif en moins de deux secondes. C’était une expérience un peu étrange à faire ; n’importe, le bourgeois accepta le défi et résolut de sacrifier un sac de balles pour avoir le plaisir de voir comment allait opérer le sorcier. Le bourgeois était un nommé M. Rowand ; il avait pour commis un anglais du nom de Henry Fisher. Il appela son commis pour l’aider et en même temps pour servir de témoin dans l’expérience qu’il allait faire. « Prends un plat, lui dit-il, et place-toi de manière à recevoir les balles à mesure qu’elles sortiront, après que je les aurai fait avaler au sauvage ». Dépouillé de

HUITIÈME LÉGENDE

ses vêtements, le corps penché en avant, les mains appuyées sur les genoux, le jongleur se plaça entre le bourgeois et le commis et leur dit qu’il était prêt à commencer. Il ouvre la bouche et M.

Rowand lui lance une balle dans le gosier. « — Guette bien, dit-il à Fisher, et prends garde qu’il nous triche.

— La voici déjà, répond le commis ; envoyez-en une autre ». M. Rowand répète l’essai deux fois, trois fois, douze fois et toujours la balle passe comme dans un canon de fusil pour tomber dans le plat de Fisher. « Changeons de rôle, dit M. Rowand à son commis, viens prendre ma place et je vais prendre la tienne ; il faut que je m’assure par moi-même que nous ne sommes pas joués ; je ne suis pas d’humeur à me laisser voler par ce coquin-là ».

L’expérience se continua avec le même succès, au grand désappointement de M.

Rowand qui perdait ainsi un beau sac de balles, marchandise très précieuse dans les forts de l’extrême nord. Pour le sau-

vage, c’était une aubaine magnifique, et il allait repartir content comme un prince quand il entendit, tout à coup, les sons d’un instrument de musique, qui semblaient venir de la poche des habits de M. Rowand. Il n’avait jamais rien entendu de semblable ; il s’arrêta, puis demanda ce que cela signifiait. « Oh ! lui dit M. Rowand, c’est mon manitou qui est en colère contre toi parce que tu m’emportes toutes mes balles ; il te menace de sa vengeance si tu ne me les remets pas ».

Ces sons étaient produits par une petite musique automatique que possédait M.

Rowand, et dont il avait monté le ressort à l’insu du jongleur. Sachant bien que le sauvage ne pourrait pas s’expliquer ce stratagème, il s’avisa de lui dire que c’était un manitou et que celuici le ferait mourir à moins qu’il ne voulût lui rendre les balles.

Le pauvre sauvage, effrayé, se hâta de s’exécuter pour avoir la vie sauve ; mais M. Rowand et son commis demeu-

HUITIÈME LÉGENDE

rèrent très persuadés qu’il avait cependant bien légitimement gagné le sac de balles.

Il n’y a pas de doute que chez les sauvages infidèles, ceux qui s’adonnent à la grande magie font un pacte avec le démon. C’est un puissant moyen de les tenir dans l’infidélité ; car comme les jongleurs jouissent d’une grande influence auprès des leurs, ils réussissent toujours à paralyser l’influence du missionnaire : on peut dire qu’ils jouent dans un camp le rôle des magiciens de Pharaon à la cour du roi d’Egypte. Le démon en se prêtant facilement aux opérations des jongleurs y trouve largement son compte.

Tous les sauvages ont un manitou particulier auquel ils ont une grande confiance. Ils le représentent toujours sous une figure de bête ou de plante. Tantôt c’est un quadrupède : un ours, un loup, un renard ; tantôt c’est un oiseau ou une chauve-souris.

Ils n’adoptent ce manitou qu’à la suite d’un rêve pendant lequel il leur est appa-

ru. Dès que ce rêve a eu lieu, le sauvage le raconte et choisit son manitou. Souvent ce sera l’origine du nom que portera ce sauvage. Si le manitou apparu est un ours, on appellera le sauvage : Vours. Ils sont persuadés que ce manitou ou esprit les accompagne partout.

On voit bien ici la tromperie du démon qui se substitue à l’ange gardien.

Quand un sauvage infidèle vient à mourir, ses parents ont soin de mettre sur sa tombe son arc et ses flèches, ou encore son fusil, s’il en a un, afin qu’il puisse faire bonne chasse dans le pays des âmes. Le paradis pour les sauvages, ce sont de grandes et belles prairies toutes couvertes de gibier. L’unique bonheur rêvé par eux consiste à avoir de la chasse en abondance. On dépose aussi un peu de nourriture sur la tombe du sauvage, afin qu’il ne jeûne pas en se rendant au pays des âmes.

Chez la tribu des Montagnais on dé-

HUITIÈME LÉGENDE

truisait autrefois tout ce qui avait appartenu au défunt. Laissait-il en mourant une grande quantité de belles fourrures, elles étaient sacrifiées comme le reste et les parents n’auraient pas osé en vendre la plus petite parcelle.

Lorsque la maladie faisait des ravages chez cette tribu, les traiteurs de pelleteries éprouvaient un grand dommage, parce que des centaines et centaines de belles fourrures se trouvaient perdues pour eux.

La première année après la conversion des Montagnais, les vieux traiteurs ne savaient trop comment témoigner leur reconnaissance aux missionnaires qui avaient aboli cette superstitieuse coutume.

En 1846, il y avait à l’île à la Crosse un vieux trafiquant qui ne vivait que pour le poil. L’année précédente il avait vu d’un très mauvais œil l’arrivée de deux missionnaires, le Père Taché et monsieur Laflèche.

« Que viennent-ils faire ici, ces deux

mangeurs de lard ? répétait-il souvent.

Ils vont mettre mes sauvages hors de service ». Le bonhomme s’imaginait que les sauvages une fois chrétiens ne feraient plus la chasse ; or comme il estimait plus une peau de castor que l’âme d’un sauvage, il déplorait amèrement l’arrivée des deux prêtres.

La Providence se chargea de lui prouver que la religion ne nuit à rien, pas plus à la chasse qu’au reste. Pendant l’hiver, la chasse fut plus abondante que jamais et des tas de pelleteries étaient entassés dans les cabanes des sauvages, quand au printemps la maladie se déclara dans la tribu. Il y eut beaucoup de mortalité dans toutes les familles. Le vieux traiteur était désolé non pas de la mort des sauvages mais de tous ces monceaux de pelleteries que le feu allait détruire. La seule pensée de ce désastre lui arrachait l’âme. «Ah! nous allons être ruinés, disait-il, quel dommage » ! Il ignorait que les missionnaires, en prêchant l’évangile, avaient détruit les su-

HUITIÈME LÉGENDE

perstitions. Pas une seule fourrure ne fut brûlée ; les sauvages les portèrent toutes au magasin du traiteur qui déclara n’avoir jamais eu un pareil retour. « Ah! disait-il dans son bonheur, ces missionnaires-là , c’est une bénédiction; ils ont bien fait de venir, sans eux nous étions ruinés ».

Les sauvages voient du surnaturel partout. Une chose qu’ils ne peuvent ni s’expliquer ni comprendre est invariablement l’effet d’un manitou. Un bruit insolite les frappe : c’est un manitou qui parle. Un cours d’eau fait entendre un bouillonnement un peu extraordinaire:

c’est le rapide du diable, ou le lac du diable. De là ces noms de diable donnés à certains endroits des lacs et rivières dans tout le Nord-Ouest.

Sur les bords du lac Supérieur, tout près du fort Arthur, il y a un énorme rocher très élevé, qui a la forme d’un géant couché sur son lit. Les sauvages

ont appelé ce rocher : le géant qui dort. Pour eux, c’est un dieu qui garde cet endroit. Dans le lac Winnipeg il y a une île que les sauvages n’osent pas regarder quand ils passent vis-à-vis en canot. Ils sont sous l’impression qu’il leur arriverait malheur s’ils s’arrêtaient pour jeter les yeux de ce côté. Ils ne voudraient pas pour tout au monde y aborder.

Si l’on veut les questionner en passant, ils ne répondent que lorsque le canot est loin de l’île. Enfin les sauvages infidèles sont comme les païens d’autrefois, ils voient des divinités qui président à tout dans la nature.

Dans sa loge qui n’a tout au plus què quinze pieds de diamètre, le sauvage a sa famille et ses chiens. Le milieu est occupé par le feu allumé pour cuire les aliments, en sorte qu’il reste peu de place autour de l’âtre pour installer toute sa famille. Quand une loge a été plantée au même endroit pendant quelques semaines, elle a absolument besoin d’être transportée plus loin à cause de la saleté

HUITIÈME LÉGENDE

qui s’est accumulée dedans et autour.

Qu’on juge de la répugnance qu’éprouve un pauvre missionnaire à séjourner sous un pareil abri.

On comprend que sa vie est une suite de continuels renoncements à la nature.

Le sauvage n’apporte pas plus de soin à l’apprêt de sa nourriture qu’à la tenue de sa loge et de ses habits ; il avale autant de saleté que de substance nutritive. Il lui faut voir préparer ses repas pour en avoir une idée. Quand un animal sauvage a été abattu, il n’est pas plus tôt écorché que chacun en veut goûter sa part ; les chiens ne sont pas exclus du festin. Comme il n’y a ni crochets ni étaux pour suspendre la viande, les morceaux trament çà et là sur la terre jusqu’à ce qu’on les mette au feu dans une chaudière qui sert à plus d’un usage profane.

J’ai vu une fois une cuisinière indienne qui se préparait à faire bouillir des in-

testins de veau. Avec un couteau bien aiguisé elle fendait les gros boyaux, les secouait fortement, et, sansplus d’apprêts, les jetait dans la chaudière sur le feu. Le bouillon prenait, on peut se l’imaginer, des teintes fort nuancées et peu appétissantes.

Vous voyez, mes jeunes lecteurs, comme la vie du missionnaire serait dure si elle n’était adoucie par la pensée des âmes qu’il mène au ciel, et par celle de la riche couronne qu’il recevra à la fin de sa carrière. C’est cette pensée qui anime son courage et qui va jusqu’à faire préférer ses misères et ses privations à tout ce que le monde pourrait lui offrir d’agréable et de plus doux pour la nature.

Page 1