‹ Légendes du Nord-OuestChapitre 9 sur 10 · UNE PRISONNIÈRE PIED-NOIR RACHETEE PAR UN MISSIONNAIRE · texte numérisé non relu

UNE PRISONNIÈRE PIED-NOIR RACHETEE PAR UN MISSIONNAIRE

■ans les guerres que se faisaient jadis entre elles les tribus sauvages du Nord-Ouest, parmi les prisonniers qui tombaient aux mains des vainqueurs, tous n’étaient pas voués au même sort. Les hommes étaient réservés pour être livrés aux tortures raffinées, que seuls ces barbares savaient inventer pour réjouir leurs féroces instincts. Les femmes étaient conduites au camp pour être données aux principaux chefs qui les gardaient pour épouses, ou bien comme esclaves. Si les

chefs ne les réclamaient pas pour eux, elles restaient la propriété de celui qui les avait fait prisonnières, et il pouvait en disposer à son gré.

La tribu des Cris, voisine de celle des Pieds-Noirs, vécut rarement en bons termes avec celle-ci. Quand une campagne ne leur avait pas été favorable, elles se juraient amitié, mais c’était plutôt pour avoir le temps de réparer leurs forces et de se tendre de nouveaux pièges, que par amour de la paix. A la première occasion qui leur paraissait favorable, le serment était oublié et les hostilités recommençaient comme de plus belle.

En vain les missionnaires usaient-ils de toute leur influence pour les détourner de ces guerres injustes et cruelles, jamais ils n’arrivaient à assurer une paix solide entre ces différentes tribus dont la guerre était comme l’élément naturel ; il a fallu attendre, pour obtenir ce résultat, que le christianisme eût fait couler un sang nouveau dans ces natures sauvages.

Le R. P. Lacombe, qui a passé qua-

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rante années de sa vie au milieu de leurs camps, suivant tantôt une tribu, tantôt une autre, a recueilli, dans sa longue carrière apostolique, une foule d’épisodes toutes palpitantes d’intérêt sur les mœurs et les coutumes des indiens du Nord- Ouest. En voici une que nous lui avons entendu raconter nous-même.

Un jour, il se trouvait dans un camp de la tribu des Cris et il y avait là des néophytes qu’il venait instruire ; c’était à l’époque de l’année où les jeunes guerriers faisaient leurs exploits en allant sur les terres de leurs ennemis voler des chevaux, faire des prisonniers et enlever des chevelures. La plupart des jeunes gens étaient absents du camp, les vieillards les attendaient à la porte de leur tente en fumant le calumet.

Tout à coup, quelqu’un du camp les aperçoit au loin sur la prairie, ils reviennent au galop de leurs chevaux, et à leur mine, ils paraissent avoir remporté quelque butin sur leurs ennemis. Tout le monde du camp se lève pour les rece-

voir avec des cris de ioie et chanter avec

eux la victoire. Cependant ils n’ont pas fait de prisonniers, une jeune femme seulement est tombée entre leurs mains, elle est la captive d’un jeune guerrier qui s’est emparé d’elle après avoir tué son mari ; il la tient avec lui sur son cheval.

Aussitôt que la troupe a mis pied à terre, on donne la liberté aux chevaux qui vont paître autour du camp et chacun se prépare à raconter les traits de bravoure de cette attaque. La prisonnière, elle aussi, est laissée en liberté avec les autres femmes, en attendant qu’on dispose d’elle. Mais, à peine a-t-elle aperçu le missionnaire, qu’elle accourt auprès de lui, se jette à ses pieds, saisit sa soutane et lui dit en pleurant : « Mon Père , prends-moi en pitié. Les guerriers Cris ont tué mon mari et m’ont faite prisonnière. Prends ma défense ».

Le missionnaire, tout ému de la confiance que lui témoigne cette malheureuse captive infidèle, comprend qu’elle lui

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demande de la racheter pour la rendre à sa tribu ; il sait que, s’il pouvait réussir à la délivrer des mains de ses ennemis, pour la reconduire à ses parents chez les Pieds-Noirs, ce serait un moyen de s’y rendre très populaire et d’arriver à leur faire accepter la religion catholique.

« — Combien demandes-tu pour cette femme dit-il au guerrier qui l’a faite prisonnière ? Je voudrais l’acheter, si tu veux me la céder. — Je n’ai pas l’intention de la vendre, dit le sauvage avec un air assez hautain ; je veux la garder pour en faire ma femme ; elle m’a coûté trop cher pour la donner ; j’ai exposé ma vie pour m’emparer d’elle.

— C’est bien, dit le missionnaire, gardela, mais vous viendrez encore me supplier pour aller délivrer les vôtres chez les Pieds-Noirs, et je vous refuserai.

Jusqu’à aujourd’hui vous avez été bien aise de recourir à moi pour racheter vos prisonniers. Tu te souviens l’année dernière ce que j’ai fait pour vous autres ; vous n’étiez pas si fiers alors. Quand

l’occasion s’en représentera, je te rappellerai la circonstance d’aujourd’hui et je ne vous écouterai plus.

Les sauvages se regardaient les uns les autres. Les raisons données par le Père les frappaient. Ils se souvenaient des services qu’il leur avait rendus en pareil cas. Les vieillards, plus sages que les jeunes, se mirent à délibérer ensemble. « Le Père a raison, se direntils ; nous n’avons pas d’esprit en lui refusant ce qu’il demande. Quand nous faisons pitié, il nous aide ; il est toujours notre ami. Si nous lui refusons cette femme, il n’ira plus demander nos enfants aux Pieds-Noirs quand ils nous les enlèveront ».

Chez les indiens c’est le conseil des anciens qui l’emporte, et, là-dessus, ils sont plus sages que la plupart des peuples civilisés.

Le jeune guerrier, maître de la prisonnière, n’attendit pas un ordre des chefs pour proposer au missionnaire d’entrer en négociation.

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« — Combien m’ofïres-tu pour cette femme, dit-il au Père ; je vais te la céder, puisque tu tiens tant à l’avoir.

— J’ai ici quatre beaux chevaux, dit le Père, choisis celui que tu voudras, et, de plus, je te donne un habillement complet.

— C’est bon, j’accepte ; ma prisonnière est à toi ».

La pauvre captive ne parlait pas la langue crise, et, par conséquent, ne comprenait encore lien au marché qui venait de se conclure par rapport à elle.

Elle osait à peine croire à son bonheur, quand le Père lui dit en sa langue qu’elle était libre et qu’il allait maintenant prendre soin de son sort pour la rendre à sa famille. Après quelque temps passé dans le camp sauvage, le missionnaire retourna à St-Albert, conduisant avec lui la femme Pied-Noir pour la placer chez les Révérendes Sœurs de Charité, et la faire instruire de la religion catholique.

Comme elle était très intelligente, elle eut bientôt appris ses prières et son

catéchisme. Les religieuses la préparèrent au baptême, et, quand au printemps le Père Lacombe fut prêt à partir pour aller chez les Pieds-Noirs, sa captive rachetée des Cris était aussi rachetée par le sacrement de régénération ; elle était baptisée et elle avait fait sa première communion.

Les bonnes soeurs avaient trouvé dans cette néophyte tant de docilité et de bonnes qualités qu’elles s’étaient attachées à elle, mais cet attachement était réciproque, et quand le moment de retourner vers sa tribu fut arrivé, la pauvre Pied-Noir mêla ses larmes à celles des religieuses.

De la mission de St-Albert pour arriver sur les terres des Pieds-Noirs il y avait plusieurs jours de marche à faire. On voyageait en petite caravane. Le Père avait une voiture sur laquelle il conduisait sa prisonnière qu’il était fier de rendre à sa tribu.

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Dans ses pérégrinations fréquentes à travers les prairies le Père Lacombe portait ordinairement, dans sa voiture, un drapeau blanc qu’il hissait au bout d’une hampe afin de signaler son arrivée quand il approchait d’un camp sauvage.

Dès que les indiens voyaient le drapeau blanc apparaître, ils savaient que le Père Lacombe arrivait, et, de quelque tribu qu’ils fussent, ils allaient au-devant de lui.

On avait déjà une longue distance de parcourue et la caravane entrait sur les terres des Pieds-Noirs, quand, un matin, sur les neuf heures, le guide aperçut des tentes dans la prairie. Le Père aussitôt fit faire halte et hissa son drapeau, puis, armé de sa longue-vue, il chercha à reconnaître de qui était ce camp. Après un moment il aperçut une bande de sauvages qui venaient à sa rencontre :

c’étaient des Pieds-Noirs.

Aussitôt il dit à ses gens qu’il allait attendre là les sauvages, et qu’ils pouvaient profiter de cette halte pour faire paître les chevaux.

Le Père avait donné à sa néophyte le nom de Marguerite, mais, par abréviation, il l’appelait Peggy.

« Peggy, dit-il, voici des gens de ta tribu, tu vas sans doute revoir tes parents, mais il faut leur causer une grande surprise. Tu vas te cacher sous la voiture ; je jetterai une couverte sur toi, et tu ne te montreras que lorsque je t’appellerai ».

Le Père voulait questionner d’abord les parents de Peggy et jouir de la surprise qu’il allait leur causer.

Quand la bande des Pieds-Noirs fut arrivée et que chacun eut échangé des poignées de main avec le missionnaire, celui-ci remarqua parmi eux un homme et une femme manifestant d’un deuil profond. Tous deux s’approchèrent du Père en pleurant et lui dirent : « Mon Père, nous faisons bien pitié maintenant ; l’été dernier un parti de Cris est venu nous surprendre dans un camp et nous a tué beaucoup de monde. Nous avions une fille mariée ; son mari a été tué par

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nos ennemis et elle a été emmenée prisonnière ; nous ne connaissons rien sur son sort, mais nous la pleurons comme morte ; nous ne la reverrons plus. Nous faisons pitié aujourd'hui.

— Croyez-vous, dit le Père, que le Grand-Esprit est assez puissant pour vous rendre, s’il voulait, votre fille ?

— Nous savons que le Grand-Esprit est capable de faire cela, mais il ne le fera pas pour nous.

— Eh bien, vous allez voir comme le Grand-Esprit est bon. Vous allez revoir votre fille ; c’est lui qui l’a conservée : Peggy, dit le Père, viens ici »... En un instant, celle-ci était sortie de sa cachette pour se jeter dans les bras de ses parents. Ceux-ci, frappés par cette apparition subite de leur fille qu’ils croyaient morte, faillirent perdre connaissance. Le missionnaire regrettait presque de leur avoir causé une si forte émotion. La scène était des plus touchantes, tous les assistants pleuraient de joie. Le Père La-

combe était exalté aux nues par les sauvages.

Sa popularité, déjà grande auprès d’eux, ne fit que s’accroître davantage et augmenta son influence dans toute la tribu.

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