BEAU DÉVOUEMENT D’UN JEUNE MÉTIS FRANÇAIS AU NORD-OUEST
^’anneé 1870 fut remarquable au Nord-Ouest par le terrible fléau de la picote qui décima les tribus des Pieds-Noirs et des Cris. Cette affreuse maladie, qui porte partout l’épouvante et la terreur, produit chez les sauvages des scènes de désolation indescriptibles. Seuls, les missionnaires qui en ont été les témoins peuvent en avoir une
idée.
Les soins hygiéniques que prennent les peuples civilisés pour contrôler les
ravages de cette maladie, ne sont pas même soupçonnés chez les sauvages.
Logés sous de misérables tentes, où la température varie comme en plein air ; exposés nuit et jour aux courants froids des vents qui soufflent presque continuellement sur ces immenses plaines ; dépourvus de tout remède ; manquant souvent de nourriture, on comprend avec quelle rapidité ils deviennent les victimes du fléau de la picote.
Aussi de tous ceux qui en sont atteints, presque pas un seul en échappe. On en a vu qui allaient se jeter dans l’eau froide, pour calmer l’ardeur de la fièvre qui les brûle au commencement de la maladie ; la mort, on se l’imagine bien, suivait de près de telles imprudences ; mais le sauvage est comme un enfant, il fera des choses qui le tueront, du moment qu’il espérera trouver un soulagement passager à son mal.
Un vieux missionnaire, le R. P. Lacombe, qui a passé sa vie dans les missions du Nord-Ouest, et qui se trouvait
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au milieu de ces tribus quand le fléau de la picote les ravagea en 1870, nous a raconté des scènes qui font frémir d’horreur.
Aussitôt que dans une loge quelqu’un était pris par l’épidémie, vite, tous les autres se hâtaient de fuir et abandonnaient le malheureux à son triste sort. C’était partout une véritable épouvante.
Pour tout secours, on laissait au malade étendu sur la terre nue, un petit vase rempli d’eau et une poignée de nourriture. Le pauvre abandonné se résignait à son sort, et quand les petites provisions étaient épuisées, il n’avait plus qu’à attendre la mort, au milieu de souffrances atroces.
Empesté par la corruption dont son corps était couvert; enveloppé d’un essaim de mouches qui le tourmentaient continuellement, ses derniers moments avaient quelque chose d’horrible. Ces cadavres, ainsi abandonnés, devenaient la proie des chiens, quand les missionnaires n’étaient pas là pour les enterrer.
Le R. P. Lacombe a lui-même donné la sépulture à des corps qui avaient été tramés dans des halliers, et dont les chairs tombaient en décomposition. Il fallait un dévouement héroïque pour accomplir un tel devoir de charité.
Pendant que cette épidémie sévissait chez les sauvages au Nord-Ouest, des caravanes de voyageurs, au service de la compagnie de la Baie-d’Hudson, traversaient les prairies pour aller approvisionner les différents forts. En passant dans le voisinage des camps sauvages, ces voyageurs se trouvaient très exposés à contracter la maladie et à la transporter avec eux. Il est vrai qu’on avait soin cette année-là de n’acheter aucune pelleterie des sauvages, de crainte de communiquer la peste.
Toutes les mesures de prudence étaient prises pour empêcher qu’elle ne fût transportée dans la colonie de la Rivière- Rouge, où elle eût causé de terribles ravages ; cependant, malgré tout, la maladie fit des victimes parmi les voyageurs
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qui traversèrent les prairies durant l’épidémie.
Un jeune Métis du nom de Pépin, âgé d’environ seize ans, faisait partie d’une caravane qui revenait du fort Edmonton vers la fin de juillet. Sa mère, qui était veuve et chargée d’une nombreuse famille, demeurait à St-Boniface sur les bords de la rivière Rouge. Au printemps, elle avait laissé partir son fils dans l’espoir qu’il pourrait gagner quelque argent qui lui aiderait à soulager sa misère.
Lorsque la caravane fut sur le point d’entrer dans la colonie de la Rivière- Rouge, à une distance d’à peu près quatre-vingts milles de St-Boniface, le jeune Pépin, qui se sentait mal à l’aise depuis plusieurs jours, fut pris d’une forte fièvre qui l’obligea à se coucher dans une voiture, ne pouvant plus suivre les autres à pied.
Le lendemain, tout son corps commençait à se couvrir de pustules ; il avait la picote.
Quand le soir, la caravane s’arrêta pour camper, ce fut un grand sujet d’embarras que de savoir ce qu’on allait faire du malade. Il restait encore quatre grandes journées de marche à faire pour arriver à St-Boniface (avec des bœufs on ne parcourt ordinairement que vingt milles par jour). Dans la prairie, il n’y avait aucune habitation pour le loger et lui donner les soins que requérait son état. D’un autre côté, le tramer sur une misérable charrette, exposé pendant toute la journée à l’ardeur des rayons du soleil, c’était s’exposer à le rendre presque mort dans la colonie, et à répandre la contagion partout sur son passage. Ce n’est pas une petite reponsabilité que d’introduire un fléau comme celui de la picote au milieu d’une population. Que faire ?
Le jeune homme, qui les entendait délibérer sur son sort, leur dit : « Vous n’avez nul besoin de vous inquiéter à cause de moi. Je ne voudrais pas être la cause de la mort des autres, et je sais
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qu’en entrant dans la colonie, je propagerai la picote dans les familles ; il vaut mieux que je me sacrifie seul.
Vous allez donc m’abandonner ici, et vous continuerez votre voyage sans moi.
Préparez-moi un petit abri avec des feuillages pour me garantir contre les rayons du soleil ; laissez-moi un vase d’eau et un peu de nourriture ; quant au reste, je m’abandonne à Dieu qui aura pitié de moi ; je ne désire qu’une chose : c’est d’avoir le bonheur de voir un missionnaire avant de mourir ».
Les gens de la caravane se sentaient émus de pitié pour ce pauvre malade ; il leur répugnait de l’abandonner ainsi au milieu d’un désert, privé de tout secours. Néanmoins, comme Pépin pressait pour qu’on le déposât à terre, on finit par se rendre à ses instances ; on le coucha à quelque distance du chemin, et la caravane se remit en marche pour la Rivière-Rouge.
Dans la fièvre qui le brûlait, le malade eut bien vite avalé l’eau qu’on lui avait
laissée ; mais, comme il se sentait trop faible ensuite pour aller en chercher de la nouvelle, il dut se résigner à souffrir l’ardeur de la soif qui le dévorait. Ce fut un terrible martyre qu’il endura, car pendant le jour, à cette soif brûlante venait s’ajouter le malaise causé par une chaleur suffocante, et les piqûres de milliers de mouches qui lui couvraient littéralement tout le corps.
Durant trois longs jours et trois longues nuits, il eut à souffrir ces tortures sans pouvoir se donner le plus léger soulagement.
Le quatrième jour, il avait plutôt la mine d’un cadavre en putréfaction que d’un être vivant. Son visage, recouvert d’une épaisse croûte, ne laissait plus apercevoir ni la bouche ni les yeux. La mort approchait ; il en sentait déjà les étreintes, et le prêtre, qu’il demandait à Dieu de lui envoyer, n’arrivait pas.
Confiant dans l’infinie bonté de Dieu qui accepte les souffrances en expiation des fautes, il se résignait à mourir sans
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les secours de la sainte Église, quand tout à coup, il entend une voix qui lui adresse la parole.
Par une providence toute spéciale, le R. P. Lestang, missionnaire à St-Boniface, s’était mis en route peu de jours auparavant pour aller donner une mission au lac Qu’Appelle, et il passait ce matin-là sur le chemin au bord duquel était couché l’infortuné Pépin. Etonné de voir cette petite loge de feuillage à demi séché, le Rev. Père avait voulu s’assurer s’il n’y avait pas là quelqu’un à qui son ministère pourrait être utile, et c’était lui qui adressait la parole au malade.
« Vous êtes un Père, dit Pépin, confessez-moi bien vite, je vais mourir ; j’ai été laissé ici il y a quatre jours, parce que j’ai la picote ».
Malgré toute la répugnance que pou-' vait inspirer la vue d’un tel malade et l’odeur repoussante qui s’échappait de tout son corps, le missionnaire se mit à genoux et entendit la confession du mo-
ribond. Il prit ensuite quelques moments pour le préparer à la mort, et lui donna l’absolution.
« J’ai bien soif, lui dit le malade, pourriez-vous me donner à boire ? voici un petit vase qu’on m’avait laissé rempli, mais il y a longtemps qu’il est vide ».
Le Rév. Père partit aussitôt pour aller puiser de l’eau à une distance d’environ deux arpents ; il se hâta, mais quand il revint le malade venait d’expirer. Ses souffrances étaient finies, le Dieu infiniment bon avait accepté son héroïque sacrifice et lui avait conservé la vie tout juste assez longtemps pour recevoir l’absolution du prêtre.
Le bon missionnaire s’agenouilla pour prier ; puis avant de continuer sa route, il creusa une fosse et y déposa les restes de ce généreux enfant.
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