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LE CHAPELET CHEZ LES MÉTIS

Bongtemps avant l’arrivée des missionnaires au Nord-Ouest, des voyageurs canadiens avaient apporté dans ce pays des objets de piété, et s’ils n’en avaient pas enseigné l’usage aux femmes indiennes qu’ils avaient épousées, la connaissance de ces objets ne leur était pas étrangère.

Un commis de la Baie d’Hudson, M.

George Fleury Deschambault, monté très jeune dans les pays du Nord, et mort à un âge avancé, possédait encore à la fin de sa vie le chapelet qu’il avait reçu de M. Roque, supérieur du collège de Mont-

réal, au jour de sa première communion.

Ce chapelet existe encore ; il est devenu une relique de famille.

Monsieur Deschambault fit, dans le Nord, de nombreux voyages pour la traite des pelleteries ; il porta toujours avec lui son chapelet et jamais il n’eut la malchance de l’égarer. Il le récitait tous les jours et même on assure qu’il le faisait réciter à ceux qui demeuraient avec lui.

Pendant les nombreuses années qu’il passa au service de la compagnie de la Baie d’Hudson, loin de tous secours religieux, son chapelet fut sa sauvegarde contre le danger d’y perdre la foi, et son unique consolation dans l’isolement où il se trouva très souvent. Sa fidélité à le réciter lui valut non seulement la grâce de garder la foi, mais lui mérita aussi les secours pour demeurer fervent catholique, malgré le milieu protestant dans lequel il vécut.

Sur la fin de sa carrière, son chapelet

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était encore son arme favorite. Frappé par la mort lorsqu’il revenait de l’église, il tomba au milieu d’un champ qu’il traversait. Ceux qui allèrent à son secours le trouvèrent avec son chapelet à la main. Il eut le bonheur avant d’expirer, de recevoir les derniers sacrements de la main de Sa Grandeur Mgr Taché.

D’autres catholiques, dans ces pays sauvages, imitèrent la belle pratique de M. Deschambault.

Madame Lajimonière, la première canadienne qui vint à la Rivière-Rouge (1806), emporta avec elle son chapelet, qu’elle aussi récitait tous les jours. Elle racontait dans sa vieillesse que, grâce à cette pratique, elle avait été délivrée plus d’une fois de dangers imminents.

Un jour, une bande de sauvages cris, qui s’étaient mis en campagne pour aller lever des chevelures, trouvèrent Madame Lajimonière seule dans une petite loge, au milieu de la prairie ; ils l’auraient probablement massacrée, comme les étrangers qu’ils rencontraient ; mais, l’ayant

vue à genoux dans sa tente, récitant pieusement son chapelet, ils la respectèrent et passèrent outre.

Un monsieur Rowand, qui fut, pendant de nombreuses années, bourgeois dans la compagnie de la baie d’Hudson, avait comme d’autres emporté son chapelet au Nord-Ouest. Pendant cinquante ans qu’il voyagea, il le portait toujours avec lui dans ses courses ; seulement, il le mettait au fond de sa valise. A ceux qui préparaient sa malle, il avait soin de dire : « N’oubliez pas d’y mettre mon chapelet ». Il sentait que c’était une protection.

La première fois qu’il se départit de cet objet de piété, ce fut pour le donner à une de ses filles. Mais on dirait que cette séparation lui fût fatale. Il se mettait en route pour un long voyage, à peine avait-il fait quelques lieues, qu’il fut frappé de mort subite.

Les premiers missionnaires : Mgr Provencher et M. Dumoulin, avaient apporté avec eux, entre autres objets de piété, des

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chapelets, quand ils vinrent à la Rivière- Rouge. Ils enseignèrent aux métis à réciter cette prière et on peut dire que cette dévotion fut chère aux premiers néophytes de ces missions. Dans leurs voyages de chasse à la prairie, hommes et femmes portaient un chapelet ; ils ne furent pas tous aussi soigneux de cet objet que l’avait été M. Deschambault.

Dieu sait combien il s’en perdit sur les chemins suivis par les bandes de chasseurs ; cependant ils n’étaient pas lents à les remplacer par des neufs dès qu’ils pouvaient s’en procurer, et ils ne marchandaient jamais sur le prix. En attendant, ils se servaient quelquefois d’une petite ficelle, sur laquelle ils faisaient autant de nœuds qu’il y a de grains au chapelet. C’était un moyen ingénieux de se guider.

Voici un fait bien touchant de la confiance que ces bonnes âmes avaient à la récitation du chapelet ; je l’ai entendu raconter moi-même à la Rivière-Rouge, et j’ai connu intimement l’un des person-

nages dont il est question dans ce récit.

La seconde année après l’arrivée de M. Dumoulin à Pembina, en l’année 1820, trois hommes et une femme étaient campés par un beau soir d’automne sur les bords de la rivière au Sel, à trente milles environ au sud des frontières américaines.

Deux de ces hommes venaient d’arriver du Canada. Ils avaient entrepris de venir à la Rivière-Rouge, pour y voir un de leurs cousins, Joseph Dauphinais, rendu depuis deux ans dans les pays d’en haut ; il y était déjà marié à une métisse, et c’était cette femme qui était campée avec eux.

Les nouveaux arrivés étaient Pratte et Jenthon, tous deux de Berthier, diocèse de Montréal.

Leur intention n’était pas de se fixer dans le pays ; ils voulaient tout simplement y passer l’hiver et retourner au Canada au printemps.

La chasse à cette époque était très abondante à la prairie, et Pembina se

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trouvait pour ainsi dire entouré de troupeaux de bufïalos ; à deux ou trois journées de marche de ce poste, on les rencontrait par bandes innombrables. Dauphinais conduisait ses deux cousins à la prairie pour leur donner une idée du genre de vie que menaient les chasseurs.

Une première nuit passée sous la tente au milieu de ces immenses solitudes, impressionnait vraiment l’âme du voyageur. Les prairies, alors, n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui ; la civilisation en a banni tout le cachet de leur sauvage grandeur.

Quand l’indien en était seul le maître et qu’il les parcourait en tous sens, comme un grand seigneur son domaine, elles avaient une majesté qui causait un sentiment de frayeur et dont les plus hardis ne pouvaient pas toujours se défendre.

Nos trois chasseurs étaient assis auprès de leur tente plantée là pour la nuit et causaient ensemble du pays natal.

Quand ils eurent bien fumé et fini de

raconter toutes leurs nouvelles, ils laissèrent leur feu s’éteindre et allèrent se reposer. Une robe de buffle étendue sur l’herbe servait de lit. Pratte et Jenthon eurent bientôt fermé l’œil. Quand on a marché toute une journée à la prairie, on dort plus profondément, couché sur le sol, que le délicat citadin sur l’édredon le plus mollet.

Dès que Dauphinais vit ses compagnons endormis, il se leva sans bruit, raviva les charbons à demi éteints, et se mit à genoux pour faire sa prière.

La femme de Dauphinais ne s’était pas encore couchée. A quelques pas de la tente, à demi cachée dans l’obscurité, elle tenait en ses mains un chapelet, qu’elle récitait pieusement.

Quand Dauphinais eut terminé sa prière, moins longue que celle de sa femme, mais non moins fervente, il alluma sa pipe et continua à veiller auprès du feu. Il était là depuis quelques minutes lorsque Pratte, qui dormait peut-être un peu inquiet, s’éveilla. Il fut surpris de

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voir son ami assis auprès du feu, au lieu d’être à dormir sous sa tente. « — Que fais-tu donc là ? lui demanda-t-il. Estce que tu ne te couches pas cette nuit ?

— J’attends, lui répondit-il, que ma femme ait fini de réciter son chapelet ; çà lui prend du temps, d’ailleurs il est prudent de se tenir ici sur ses gardes, car nous sommes dans le pays des Sioux, et à chaque instant ces sauvages peuvent nous surprendre. Ce sont des voisins dont il faut se défier. Ils sont toujours en course pour surprendre des ennemis et pour eux tout étranger est un ennemi.

A l’heure où l’on s’v attend le moins, ils fondent sur nous. Il est prudent de veiller pour ne pas être attaqués à l’improviste. Repose-toi cette nuit, et demain ce sera ton tour pour faire sentinelle ».

Cette déclaration ne donnait guère à Pratte l’envie de dormir ; l’idée de se voir exposé à tomber sous le scalpel d’un Sioux, n’était pas un calmant. Il sentit le besoin de se mettre sous la garde de

Dieu et de ne pas se coucher comme un païen. Rien n’éveille la foi comme l’imminence d’un danger, il se mit donc à genou, fit une fervente prière, puis, un peu rassuré par le sang-froid de Dauphinais, il ferma l’œil de nouveau.

Dès que le jour parut, Dauphinais éveilla ses amis et leur dit : « Hier soir je vous ai avertis que nous sommes sur les terres des Sioux et, par conséquent, exposés à chaque instant à rencontrer ces dangereux ennemis. Je n’ai pas besoin de vous répéter que nous devons nous tenir sur nos gardes. Aujourd’hui, nous avons besoin de chasser, mais il ne serait pas prudent de laisser ma femme seule sous la tente. Je vais partir avec Jenthon, tandis que Pratte restera au camp. Nous serons de retour ce soir, pas trop tard ».

Les deux chasseurs n’étaient pas moins exposés au danger que ceux qui restaient pour garder la tente. Que pouvaient faire deux hommes contre une bande de sauvages, ou même contre deux ou trois

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en embuscade, et rampant sous l’herbe comme des serpents ?

Malgré tout, ces amis espéraient bien se revoir le soir tous les quatre sous la tente.

La chasse fut heureuse. Le soir venu, Dauphinais et Jenthon revenaient, portant sur leur dos une charge de viande choisie dans les meilleures parties de l’animal abattu. A cette époque d’abondance, le chasseur ne prenait du buffalo que les parties les plus grasses et les plus délicates, le reste était abandonné aux carnassiers de la prairie.

En traversant un petit ruisseau desséché qui se trouvait sur leur route, les deux chasseurs remarquèrent des pistes d’homme toutes fraîches.

En les examinant, Dauphinais remarqua qu’elles venaient tout droit du camp où il avait laissé sa femme avec Pratte.

« Ces traces, dit-il à Jenthon, ne mj&ç;A<j ~fj;rc disent rien de bon. Les Sioux ne r"

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pas loin ; ce sont eux qui ont passéqpar/ i \

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ici. Je crains fort qu’ils n’aient découvert notre tente et n’aient fait quelque mauvais coup. Hâtons-nous d’arriver ».

Hélas ! les soupçons de Dauphinais n’étaient que trop fondés. En approchant de l’endroit d’où ils étaient partis le matin, les deux voyageurs furent surpris de ne voir apparaître personne.

Tout était silencieux autour de la tente ; le feu était éteint et rien n’annonçait la présence d’un être vivant.

Comme il se faisait tard, et que déjà les ombres du soir couvraient la prairie, ils ne purent constater le malheur qui venait de frapper leurs amis que lorsqu’ils furent arrivés auprès de la tente.

Le premier objet qui frappa leurs regards fut le cadavre ensanglanté de Pratte qui gisait sur le sol à la porte de la tente. Il était complètement dépouillé de ses vêtements ; son corps était tout percé de flèches, et sa chevelure avait été enlevée. La femme était disparue, les Sioux l’avaient faite prisonnière et l’avaient emmenée avec eux.

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A la vue de cette scène d’horreur, nos deux chasseurs hésitèrent un moment avant que de prendre aucune détermination. La nuit était trop avancée pour se mettre à la poursuite des sauvages ; d’ailleurs dans quelle direction les trouverait-on ? Ils se décidèrent à attendre là jusqu’au jour. Le matin, ils creusèrent une fosse où ils déposèrent le corps de leur infortuné compagnon, puis ils partirent pour aller à la recherche des Sioux et reprendre, s’il était possible, la prisonnière qu’ils avaient emmenée.

Longtemps ils marchèrent sans rien découvrir, ils désespéraient presque de les rejoindre, quand sur la fin de la deuxième journée, ils aperçurent leur camp sur le bord d’un lac.

Dauphinais ne savait trop quel accueil on allait lui faire, mais il était décidé à tout braver pour reprendre sa femme.

En apercevant les deux chasseurs, le chef du camp sioux vint au-devant d’eux et sans leur donner le temps d’expliquer

leur arrivée, il leur dit : « Je sais ce que vous cherchez ; vous êtes à la recherche de la femme que nos guerriers ont fait prisonnière ; déjà elle est retournée chez elle. Nous ne lui avons fait aucun mal ». En même temps, il leur raconta en détail la scène qui avait eu lieu les jours précédents.

Voici comment les choses s’étaient passées.

Pendant l’absence de Dauphinais et de Jenthon, des Sioux errant dans la prairie avaient aperçu la tente où étaient Pratte et la femme de Dauphinais.

Croyant que c’étaient des ennemis, ils les avaient attaqués en poussant des cris.

Pratte au lieu de donner des signes d’amitié avait cherché à se défendre, mais il était bientôt tombé mortellement blessé par les flèches.

Les Sioux, après l’avoir dépouillé de ses habits, s’étaient enfuis, emmenant avec eux la femme prisonnière.

Une fois rendus dans leur camp, ils l’avaient donnée en garde à deux in-

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diens qui devaient la surveiller pour qu’elle ne s’évadât pas.

Pendant le jour, elle ne pouvait pas facilement s’échapper ; en pleine prairie, on l’eût bien vite aperçue et reprise. La nuit seule lui offrait quelque chance ; malheureusement, le surcroît de précautions que prirent les Sioux lui ôta bientôt tout espoir de salut. Le soir on enveloppait la prisonnière dans une couverte, et sur les bords de cette couverte on faisait coucher ses deux gardiens. Le moindre mouvement qu’elle voulait faire donnait l’éveil à ces deux sauvages et ainsi, humainement parlant, il lui était impossible de s’évader.

Elle avait sur elle son chapelet ; ce fut ce qui la sauva. Avec une ferveur et une confiance qui obtiennent des miracles, elle se mit à prier la très sainte Vierge de lui faire trouver un moyen de sortir de cette captivité.

Ses gardiens l’entendaient murmurer tout bas des mots qu’ils ne comprenaient pas ; puis ce chapelet qu’elle égrenait

entre ses doigts les intriguait beaucoup ; au bout de quelques heures, ils n’eurent plus de doute qu’elle faisait de la magie et qu’elle appelait sur leur tête toutes les vengeances de son grand manitou.

Ils se communiquèrent leurs craintes et résolurent de laisser partir leur prisonnière dès qu’elle ferait mine de vouloir leur échapper. Un peu avant le jour, madame Dauphinais voulut tenter un effort pour sortir de l’espèce d’étui dans lequel on l’avait mise. Elle fut fort étonnée de voir que ses gardiens ne remuaient pas ; elle les crut profondément endormis et confiante dans le secours de Dieu, elle parvint à se glisser hors de la tente. Une fois libre, elle presse son chapelet sur son cœur et prend sa course vers un marais voisin.

Les sauvages firent semblant de ne pas s’apercevoir de cette fuite, de crainte d’attirer sur eux la colère des manitous. Ils levèrent le camp sans s’occuper de ce que deviendrait leur prisonnière échappée.

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Dauphinais retourna en grande hâte à Pembina avec son compagnon Jenthon, et à leur arrivée ils eurent la joie de trouver madame Dauphinais déjà rendue.

Exténuée de fatigue et de faim, elle était parvenue à se traîner jusque chez elle.

Au bout de quelques semaines, remise de ses frayeurs et de ses fatigues, elle donna le jour à un fds qui fut en 1870, membre du Conseil législatif à Manitoba.

tu

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