‹ Légendes du Nord-Ouest [microforme]Chapitre 15 sur 17 · CUT SPER "027 SEE SCENE TT · texte numérisé non relu

CUT SPER "027 SEE SCENE TT

mélodie dans ce qu’on pourrait appeler des cris plutôt qu’un chant. Les hommes formaient d’abord un cercle au milieu duquel un indien accroupi, tenant un tam-tam à la main, battait la cadence. En arrière se plaçaient les femmes et les enfants, puis, en dehors, autour du cercle, venaient les chiens au nombre d’unc quarantaine. Chaque animal, selon son registre, devait contribuer à fortifier le chœur.

Les paroles mises en musique étaient cellesci: Va yaya--ah a a a ya ya. Comme on peut en juger, c’est facile à retenir. Le maître d'orchestre donne le ton et bat la cadence ; il commence par pousser un eri très haut, v. &.: le sol au-dessus de la portée de musique; puis, en notes saccadées, il descend par tierces comme dans une gamme mineure, s0/ e st Bo Arrivé sur le sol, une octave plus bas, il répète la même note sept à huit fois, 507 s07 soi la sol sol sol ; de là il fait une quarte descendante : 7é au-dessous des lignes. Ce zé, il le

tient bien une demi-minute en trémolo,

Aie

Pour obtenir le trémolo, il se bat les côtés avec ses coudes, à l'instar d’un coq qui se prépare à chanter en battant les ailes. Il faut être sauvage pour prolonger ces chants, d’une monotomie désespérante, pendant des heures et des heures, et même pendant toute une nuit. Quelquefois les chiens, ahuris par la persévérance de leurs maitres, se mettent de la partie et poussent des hurlements affreux. Imaginez 40 chiens hurlant sur tous les tons, au milieu d’une centaine de jongleurs qui poussent des cris à fendre l'air, et vous n’aucez pas de peine à croire que le diable vient vite, Pendant au moins quinze Jours, J'ai encendu ce vacarme tous Les soirs. Ma chambre ù l’évôché de St-Boniface était au second ; cs RE étage, et vis-à-vis ma fenêtre, 11 y avait une avaut-couverture assez peu inclinée pour permettre de s’y étendre à l'aise. Quand la soirée / » 1 ; / était belie et chaude, comme elles le sont gé- / is : : à 1: A — néralement au mois de septembre dans ce pays-

là, je m’étendais en dehors et J'écoutais le

Es

bruit du camp; c'était du nouveau pour moi.

Vous comprenez que plus tard, trois ans après, je n'aurais pas fait un pas pour entendre pareille cacaphonie.

Dès que la bande fut au grand complet, et que les joris en médecine, comme on appelle les jongleurs, furent arrivés, on se mit en frais de construire la loge où devaient s’opérer les merveilles de la diablerie et servir de pandé: monium aux manitous.

Je ne sais pas si elles ont toujours la même forme et les mêmes proportions, mais je parle de celle que j'ai vue

On trace d’abord un cercle plus ou moins rond, d'environ vingt pieds de diamètre. De pied en pied, à la circonférence, on fiche en terre de longues gaules flexibles qu'on fait converger vers le centre, de manière à former un dôme un peu aplati. Ensuite, on couvre tout ce treillage avec de larges écorces de bouleau, et, pour toute ouverture, on laisse

au ras de terre une petite porte, juste assez

se

large pour permettre à un homme d'entrer sous la loge, Un grand morceau de cuir ou de bouleau fermera ce petit passage, La construction de cette loge prend toute une journée de travail. Maintenant, quand tout est prôt pour l'évocation des manitous, c’est le mo:

ment solennel. Les jongleurs, qui sont adonnés à l: sorcellerie depuis longtemps, ont la preséance ; ils entrent les premiers, les autres viennent prendre place à la suite, selon la renommée qu’ils ont acquise dans la tribu. Quand le dernier de ceux qui doivent prendre part à cette cérémouie est entré, la porte se ferme, ou plutôt, le rideau se rabat et les profanes s’éloignent,; défense expresse est faite au commun des mortels de s'approcher de ce lieu sacré. Les mystères qui vont s’opérer là ne sont que pour les invités ; tout comme chez les franc-maçons. Dès le premier jour, cependant, au risque de recevoir un maléfice sur le dos, je ne pus résister à la curiosité d’aller

sur le théâtre d’un congrès si nouveau pour

moi. Je voulais voir de près cette grande loge, et même jeter un œil indiscret à l’intérieur si la chose était possible.

Je n'avais pour me rendre au camp que ia rivière Rouge à traverser et quelques pas à faire sur la côte, Avant que j'y fusse arrivé, le chant était déjà commencé à l’intérieur de la loge. Autour, mais à distance, les femmes et les enfants étaient assis tranquilles, à la porte de leur tente, comme si rien d’extraordinaire ne se passait.

Je pris ma route vers la prairie, et je passai anssi près que possible de la grande loge.

Les jongleurs étaient assis en rond, à un pied de distance les uns des autres. Au milieu du rond se tenait le batteur de tambour. Son tam-tam ressemble à un tambour de basque, moins les grelots. Il frappe en battant toujours la même cadence ta ta... ta ta... ta ta.

Le chant des jongleurs pendant toute la

durée de l’évocation n'est qu'une émission de

le

voix sur la même note, yô hô! yô hô! C’est un peu l’4 40, des Grecs.

Pour réussir dans leur sorcellerie, les jongleurs s'imposent le jeûne le plus sévère et le plus rigoureux. Pendant deux jours et deux nuits, ils ne prennent aucun repos et chanter continuellement. A la fin du second jour.

exténués de fatigue et dévorés par la soif, il: tirent la langue comme des chiens essoufilt:

par une longue course ; les yeux leur sortent de la tête et toute leur figure prend une expression qui donnerait une idée des réprouvé: dans leurs tourments.

Pour rien au monde, les jongleurs ne vou:

draient omettre la plus petite partie de ce que leur prescrit leur rituel diabolique; parce qu’alors, le manitou ne viendrait pas leur porter la précieuse médecine avec laquelle ils opèrent toutes sortes de merveilles, et qui leur vaudra les présents des autres sauvages, Le démon vient:l en effet leur porter quel-

que chose ? ils Le prétendent ét l'alirment; ce

qu'il y a de certain, c'est qu'à la fin de la ‘onglerie, les sorciers distribuent une drogur qu'ils nomment la grande médecine, et que tous les sauvages reçoivent avec respect pour s’en servir dans le besoin.

Les jongleurs, tous entrés dans la loge par une petite porte, n’en sortent maintenant que par le toit. La jonglerie finie, la médecine reçue du manitou, on commence à défaire le haut de la loge en enlevant les lisières d’é: corce dont on s’est servi pour la couvrir Aussitôt que l’ouverture est assez grande pour permettre aux jongleurs de communiquer par là ave les profanes demeurés au dehors, ils co nn ncent à prouver la force de leur médecine, Pour recevoir une parcel:: le ce don du

manitou, il faut offrir un présent quelconque

au sorcicr. Les uns lui donnent du tabac, les

autres du thé, celui-ci une couverte, celui-là du plomb ou de la poudre. La médecine, enveloppée bien précieusement dans un linge,

est d’abord présentée sous le nez de l'acqué-

reur, pour que celui-ci ressente immédiate.

ment l'effet de sa puissance. A peine a-t-il reniflé l'odeur de cette drogue, u’il commence à être agité par tout son corps ; il fait des contorsions ridicules, étend les bras, se jette en arrière, saute, danse et finit par se rouler à terre, Toutes ces grimaces sont-elles des choses de convention, réglées d'avance avec le jongleur, ou bien, est-ce l'effet d'un muléfice qui cause ces mouvements ridicules, je n’en sais rien; mais, je sais que, pendant toute une avant-midi, j'ai été témoin de ces scène: rotesques, et que tous les sauvages du camp auraient donné jusqu’à leur chemise (ceux qui en avaient une) pour posséder l’inappréciable médecine du manitou. Après que la médecine est distribuée, on commence dans tout le camp la grande danse d’action de grâces pour le succès obtenu. La danse se continue jusqu'au soir. [1 n’y a rien de hideux comme ce spectacle. Les sorciers, la figure toute défaite par leur

long jeûne et leur veille prolongée, l'œil ha-

gard, la langue sortie de ln bouche, ont l'air d’une bande d’esprits infernaux, animant des squelettes pour une danse macabre. Toute la journée on entend le même chant monotone :

Ja ja, et la même cadence battue sur le tambour. Le soir, tout le monde est à moitié mort ; on mange et on boit, surtout si on à des liqueurs fortes; puis, on se plonge dans Île sommeil pour au moins vingt-quatre heures.

La grande médecine se fait tous les trois ans, mais à mesure que la civilisation chrétienne pénètre chez les sauvages, toutes ces {êtes paiennes disparaissent, et aujourd’hui il n’y a plus guère que les Sauteux du lac Rouge et les Pieds-Noirs de l’ouest qui se livrent à ces superstition.

Beaucoup de voyageurs, qui ont écrit sur les moœenrs des sauvages, et qui ont été témoins de leurs fêtes, ont nié l’existence de la sorcellerie chez eux; ils ont prétendu que les Jongleurs n'étaient ni plus ni moins que des

charlatans, qui trompaient ceux qui étuent

assez simples pour croire à toutes ces grimaces If peut bien se faire que parmi le grand nombre de ceux qui cherchaient à passer pour des sorciers, quelques-uns ne l’étaient guère et n'opéraient rien de merveilleux; cependant, trop de gens sérieux affirment avoir été te:

moins de faits vraiment inexplicables, pou qu'il ne soit pas téméraire de nier toute in tervention diabolique chez les jongleurs.

En voici quelques-uns qui m'ont été racontés par des gens qui en avaient été les témoins oculaires et auriculaires,

Un jour, un métis, qui avait perdu ses chevaux dans la prairie, les cherchait en vain depuis une semaine, lorsqu'un de ses amis lui dit: “Va doncæonsulter le vieux chef sauvage qui n'est pas loin d’iei; si tu lui fais un cadeau de tabac, il te dira immédiatement où sont tes chevaux.—J'y ai bien pensé déjà, dit-il, mais je crains que ce ne soit pas permis.

—Oht! quel mal y a-t4127 1 va consulter son

munitou, et celui-ci lui dira où se trouve la

bande des chevaux, car du train que nous som. mes partis, nous ne les trouverons nas de sitôt.

Le métis sentait qu’une telle démarche était blâmable; mais l'ennui d’avoir perdu une dizaine de chevaux fit taire chez lui tout scrupule, et 1l se dirigea vers le campement du vieux sauvage. (C'était vers l’heure du midi, le temps était parfaitement beau; pas un nuage n'apparaissait au firmament.

Mon parent, dit-il au chef sauvage, en arri.

vant à sa loge, je viens te orier de faire ta jonglerie pour me dire où sont les chevaux que J'ai perdus; tiens! voici du tabac pou payer ta peine.C'est bien facile, lui répondit. il; donne-moi seulement le temps de prépare ma loge de médecine et tu sauras immédiatement où sont tes chevaux.”

La loge de médecine est une petite tente tout étroite, pouvant à peine donner place à un homme, et dans laquelle le sorcier consulte son manitou. Les préparatifs durèrent quel-

ques minutes, et le jongleur s’enferma

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Le métis et son compagnon regardaient attentivement ce qui allait se passer. Tout à coup, ils aperçoivent des étincelles de feu briller comme des étincelles électriques, au faite de la petite tente; celle-ci s’agite violem: ment,et,en même temps, la foudre éclate avec une telle violence que les deux métis 6pou:

vantés se préparaïientà prendre la fuite, quand le jongleur, la figure toute bouleversée et ruisselante de sueur, #’élança dehors et leu annonça que sa médecine avait réussi : “Allez dans telle direction, dit-il, à telle distance auprès d’une petite rivière, vous trouverez vos chevaux réunis, il n’en manque pas ur seul. En effet, quelques heures plus tard, les deux métis retrouvaient leurs chevaux Juste.

ment à l’endroit indiqué.

Quelqu'un dira que peut-être le sauvage avait eu connaissance de cette bande de che:

vaux et qu'il n'était pas besoin d’être sorcier pour dire où elle était. Il peut se faire qu'il

en fût ainsi, mais le coup de foudre et l'éclair

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en plein soleil, ce n’était pas le sauvage qui faisait cela. La semaine suivante, le métis me racontant lui-même ce fait, me disait qu’il avait été tellement effrayé, que pour rien au monde il ne voudrait à l'avenir consulter un jongleur.

Ces jongleurs ou faiseurs de médecine font quelquefois pour prouver leur puissance, des choses fort triviales et fort burlesques.

Dans un fort de l'extrême nord, un jongleur s'était vanté un jour, devant un bourgeois, de pouvoir avaler des balles de plomb autant que celui-ci pourrait lui en fournir, et de les renvoyer par l’autre extrémité du tube digestif en moins de deux secondes. C'était une expérience un peu étrange à faire; n’importe, le bourgeois accepta le dé$ et résolut de sacrifier un sac de balles pour avoir le plaisir de voir comment allait opérer le sorcier. Le bourgeois était un nommé M. Rowand; il avait pour commis un anglais du nom de Henry

Fisher. Il appela son commis pour l'aider et

1 en même temps pour servir de témoin dans € l'expérience qu'il allait faire, “Prends un plat, 1 lui dit-il, et place-toi de manière à recevoir n les balles à mesure qu’elles sortiront, après Y que je les aurai fait avaler au sauvage” Dépouillé de ses vêtements, le corps penché en 1 avant, les mains appuyées sur les genoux, le SF | jongleur se plaça entre le bourgeois et le | commis et leur dit qu’il était prêt à commena cer. [Ilouvre la bouche et M. Rowand lui lance le une balle dans le gosier. “ Guette bien, dit-il 1€ à Fisher, et prends garde qu’il nous triche. D —La voici déjà, répond le commis; envoyez- 1 en une autre.” M. Rowand répète l’essai deux X- fois, trois fois, douze fois et toujours la balle €; | passe comme dans un canon de fusil pour 0 tomber dans le plat de Fisher, “Changeons de ir | rôle, dit M. Rowand à son commis, viens Le | prendre ma place et Je vais prendre la tienne; il il faut que je m’assure par moi-même que nous ry ne sommes pas joués ; je ne suis pas d'humeur et

à me laisser voler par ce coquin-là,”

ré RE ms

L'expérience se continua avec le même succès, au grand désappointement de M. Rowand qui perdait ainsi un beau sac de balles, marchandise très précieuse dans les forts de l'extrême nord. Pour le sauvage, c'était une aubaine magnifique, et il allait repartir content comme un prince, quand il entendit, tout à coup, les sons d’un instrument de musique, qui semblaient venir de la poche des habits de M. Rowand. Il n'avait jamais rien entendu de semblable ; il s'arrêta, puis demanda ce que cela signifiait. “Oh ! lui dit M. Rowand, c’est mon manitou qui est en colère contre toi parce que tu m'emportes toutes mes balles; il te menace de sa vengance si tu ne me les remets pas.”

Ces sons étaient produits par une petite musique automatique que possédait M. Rowand, et dont il avait monté le ressort à l’insu du jongleur. Sachant bien que le sauvage ne pourrait pas s'expliquer ce stratagème, 1l

s’avisa de lui dire que c'était un manitou et

que celui-ci le ferait mourir à moins qu'il ne voulût lui rendre les balles.

Le pauvre sauvage, effrayé, se hâta de s'exécuter pour avoir la vie sauve; mais M. Rowand et son commis demeurèrent très persuadés qu’il avait cependant bien égihimement gagné le sac de balles.

Il n’y a pas de doute que chez les sauvages infidèles, ceux qui s’adonnent à la grande magie font un pacte avec le démon. C'est un puissant moyen de les tenir dans l'infidélite ; car comme les jongleurs jouissent d’une grande influence auprès des leurs, ils réussissent toujours à paralyser l'influence du missionnaire : on peut dire qu'ils jouent dans un camp le rôle des magiciens de Pharaon à la cour du roi d'Egypte. Le démon en se prôtant facilement aux opérations des jongleurs y trouve largement son compte. Tous les sauvages ont un manitou particulier auqu1 ils ont une grande confiance. Ils le représen-

tent toujours sous une figure de bête ou de

rs se ' . = AR MN a dau + INT TT RTE n Re re U a — EE = ae re nee EE Ne

134 LÉGENDES DU NORD-OUEST, | plante. Tantôt c’est un quadrupède : un ours,

un loup, un renard ; tantôt c’est un oiseau ou

une chauve-souris.

Ils n’adoptent ce manitou qu’à la suite d’un

rêve pendant lequel il leur est apparu. Dès

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que ce rêve a eu lieu, le sauvage le raconte et choisit son manitou. Souvent ce sera l'ori-

| gine du nom que portera ce sauvage. Si

le manitou apparu est un ours, on appellera

le sauvage : l'ours. Ils sont persuadés que ce

On voit bien ici la tromperie du démon qui

se substitue à l’ange gardien.

| | manitou ou esprit les accompagne partout.

Quand un sauvage infidèle vient à mourir,

ses parents ont soin de mettre sur sa tombe

son arc et ses flèches, ou encore son fusil, s’il

en a un,afin qu’il puisse faire bonne chasse

dans le pays des âmes. Le paradis pour les

sauvages, ce sont de grandes et belles prairies

toutes couvertes de gibier, L'unique bonheur

rêvé par eux consiste à avoir de la chasse en abondance. On dépose aussi un peu de nourriture sur la tombe du sauvage, afin qu’il ne jeûne pas en se rendant au pays des âmes.

Chez la tribu des Montagnais on détruisait autrefois tout ce qui avaitappartenu au défunt. Laissait-il en mourant une grande quantité de belles fourrures, elles étaient sacrifiées comme le reste et les parents n'auraient pas osé en vendre la plus petite parcelle.

Lorsque la maladie faisait des ravages chez cette tribu, les traiteurs de pelleteries éprouvaient un grand dommage, parce que des centaines et centaines de belles fourrures se trouvaient perdues pour eux.

La première année après la conversion des Montagnais, les vieux traiteurs ne savaient trop comment témoigner leur reconnaissance aux missionnaires qui avaient aboli cette superstitieuse coutume.

En 1846, il y avait à l’île à la Crosse un vieux trafiquant qui ue vivait que pour le

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poil. L'année précédente il avait vu d’un très mauvais œil l'arrivée de deux missionnaires, te Père Taché et monsieur Laflèche.

‘“ Que viennent-ils faire ici, ces deux man-

geurs de lard? répétait-il souvent. Ils vont

mettre mes sauvages hors de service” Le bonhomme s'imaginait que les sauvages une fois chrétiens ne feraient plus la chasse ; or comme ul estimait plus une peau Je castor que l’âme l'un sauvage, il déplorait amèrement l’arrivée des deux prêtres.

La Providence se chargea de lui prouver que la religion ne nuit à rien, pas plus à la chasse qu’au reste. Pendant l’hiver, la chasse fut plus abondante que jamais et des tas de pelleteries étaient entassés dans les cabanes Jcs sauvages, quand au printenips ‘a maladie se déclara dans la tribu. IL y eut beaucoup de mortai.té dans toutes les familles. Le vieux traiteur était désolé non pas de la inort des sauvages mais de tous ces monceaux de pelle-

teries que le feu allait détruire, La seule pen-

6e de ce désastre lui arrachait l'âme. “ Ah!

nous allons être ruinés, disuit-il, quel dommage !” Il ignorait que les missionnaires, en prêchant l’évangile, avaient détruit les superstitions. Pas une seule fourrure ne fut brûlée ; les sauvages les portèrent toutes au magasin du traiteur qui déclara n’avoir jamais eu un paruil retour. “ Ah! disait-il dans son bonheur, ces missionnaires-là, c'est une bénédiction ; ils ont

bien fait de venir, sans eux nous étions ruinés.”

Les sauvages voient du surnaturel partout.

Une chose qu’ils ne peuvent ni s'expliquer ni comprendre est invariablement l'effet d’un manitou. Un bruit insolite les frappe: c’est un manitou qui parle. Un cours d’eau fait entendre un bouillonnement un peu extraordinaire : c’est le rapide du diable, ou le jac du diable. De là ces noris de diable donnés à certains endroits ‘es lacs et des rivières dans

tout le Nord-Ouest,

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Sur les bords du lac Supérieur, tout près du fort Arthur, il y a un énorme rocher trè:

élevé, qui a la forme d’un géant couché sur son lit Les sauvages ont appelé ce rocher:

le géant qui dort. Pour eux, c’est un dieu qui garde cet endroit. Dans le lac Winnipeg il y a une île que les sauvages n’osent pas regarder quand ils passent vis-à-vis en canot. Ils sont sous l'impression qu'il leur arriverait malheur s'ils s’arrêtaient pour jeter les yeux de ce côté. Ils ne voudraient pas pour tout au monde y aborder.

Si l’on veut les questionner en passant, ils ne répondent que lorsque le canot est loin de l’île. Enfin les sauvages infidèles sont comme les païens d'autrefois, ils voient des divinités qui président à tout dans la nature.

Dans sa loge qui n°à tout au plus que quinze pieds de diamètre, le sauvage a sa famille et ses chiens. Le milieu est occupé par le feu allumé pour cuire les aliments, en sorte qu’il

reste peu de place autour de l’âtre pour ius-

LÉGENDES DU NORD-OUEST, 139 taller toute sa famille, Quand une loge a été plantée au même endroit pendant quelques semaines, elle a absolument besoin d’être transportée plus loin à cause de lu saleté qui s’est accumulée dedans et autour.

Qu'on juge de la répugnance qu'éprouve un pauvre missionnaire à séjourner sous un pareil abri.

On comprend que sa vie est une suite de

sontinuels renoncements à la nature,

L: sauvage n'apporte pas plus de soin à l'apprêt de sa nourriture qu’à la tenue de sa loge et de ses habits; il avale autant de saleté que de substance nutritive. Il lui faut voir préparer ses repas pour en avoir une idée. Quand un animal sauvage a été abattu, il n’est pas plus tôt écorché que chacun en veut goûter sa part; les chiens ne sont pas exclus du festin. Comme il n’y a ni crochets ni étaux

pour suspendre la viande, les morceaux trais

pe

nent ça et Ià sur la terre jusqu'à ce qu’on les mette au feu dans une chaudière qui sert à plus d’un usage profane.

J'ai vu une fois une cuisinière indienne qui se préparait à faire bouillir des intestins de veau, Avec un couteau bien aiguisé elle fendait les gros boyaux, les secouait fortement, et, sans plus d’apprêts, les jctait dans la chaudière sur le feu. Le bouilion prenait, on put se l’imaginer, des teintes fort nuancées ct peu appétissantes,

Il ya un mets qu'on exporte du Nord-Ouest en Angleterre et dont les gourmets, paraît-il: sont très friands; on appelle ce mets, grarsse de moelle. Cette graisse enfermée dans des vessies, est extraite des gros os des animaux sauvages. Cette substance grasse est, dit-on, très délicate. Je veux bien le croire, mais, connaissant la manière dont les sauvages la préparent, Je n'ai jamais voulu en goûter. Un missionniure, M. J. B. Thibault, qui avait été

plus d’une fois témoin de la malpropreté qui

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présidait à la fabrication de la graisse de moelle, prenait plaisir, un jour, à raconter cela à un vieux bourgeois de la compagnie de la Baie d'Hudson. Celui-ci, écœuré, appela sa femme et lui dit: “Catherine, je te défends de me servir de la graisse de moelle à l'avenir. Ah! ces sauvages-là, ils vont nous empoisonner” Le même missionnaire, M.J. B.Thibault, s'étant égaré dans une de ses courses apostoliques, demeura cinq jours sans prendre de nourriture. Le cinquième jour, exténué de faim et de fatigue, il arriva à la loge d’un Montagnais et raconta sa triste aventure. J'ai faim, dit-il à une vicille sauvagesse, donne-moi de Ja viande que je mange.— Attends-moi, Père, dit-elle, je vais te préparer cela, mais il ne faut pas que tu manges beaucoup, car tu vas être malade et tu pourrais en mourir. En attendant.que je te prépare un peu de bouillon, je vais te donner deux bouchéesde viande que Je mâcherai d'abord pour qu'elle passe

mieux dans ton estomac afubli. Et voilà la

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vieille à mustiquer de la viande avec ses dents. Quand elle l’eut broyée bien fine et mêlée de salive, elle mit le tout dans le creux de sa main peur faire une petite boulette, puis elle dit au missionnaire: “ Ouvre la bouche.” Il fallait avoir bien faim pour se résigner à obéir et à recevoir sur la langue une pareille pilule. M. Thibault avala la pilule comme remède, mais il n’eut pas le courage d’en prendre une seconde.

Vous voyez, mes jeunes lecteurs, comme la vie du missionnaire serait dure si elle n’était adoucie par la pensée des âmes qu’il mène au ciel, et par celle de lu riche couronne qu’il recevra à la fin de sa carrière. C’est cette pensée qui anime son courage et qui va jusqu’à faire préférer ses misères et ses privations à tout ce que le monde pourrait lui offrir

d'agréable et de plus doux pour 12 nature,

RE

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