HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
RUE GARANCIERE. 8.
DU
Jam nova progenies cœlo demittitur alto.
Virgile.
Lorsque le moment fixé par ia bonté de Dieu pour la rédemption de la race humaine fut arrivé enfin , les traditions des origines du monde étaient altérées, mais n'étaient pas perdues.
Chez tous les peuples, à travers les égarements de l'idolâtrie, on retrouve l'idée d'un Dieu suprême et unique. On retrouve partout aussi le dogme, un peu confus peut-être, de la Trinité, et, à côté de ce dogme, l'espoir d'une intervention divine, qui relèvera l'homme déchu.
Les docteurs chinois enseignaient que le premier homme, placé dans une terre de délices, s'en était fait chasser pour avoir voulu pénétrer trop loin dans ia science. Ils tenaient cette tradition de No ou Noé, de qui ils descendaient. Ils attendaient un réparateur, « comme les fleurs attendent la rosée. »
L'Hindoustaii représentait, comme une espérance, Wischnou écrasant la tête du serpent infernal.
Les Persans, qui faisaient de leur second principe Ahriman une créature d'Ormuzd, le dieu souverain, annonçaient qu' Ahriman serait un jour vaincu par Mithra , fils d'Ormuzd, toujours représenté sous les traits d'un beau jeune homme.
Les Égyptiens avaient, quoique voilées, des traditions pareilles, et, comme les druides des Gaules, ils honoraient la vierge qui devait enfanter.
Indépendamment des prophètes sacrés, Dieu avait assez souvent répandu sa lumière sur des hommes étrangers au peuple choisi. Balaam avait annoncé qu'un Sauveur naîtrait du sang de Jacob. Zoroastre, à peu près vers le même temps, prédisait qu'une vierge enfanterait un fils , qui serait signalé par une étoile.
Chez les Grecs, Socrate (dans Platon) attend Celui qui doit « nous relever et nous apprendre comment nous devons nous conduire à l'égard de Dieu et des hommes. »
Virgile- et Horace, à l'époque où Jésus-Christ va descendre des parvis éternels, hâtent de leurs vœux ce grand événement, en déclarant qu'un Dieu peut seul mettre un terme aux misères humaines.
Sans doute, les Grecs et les Romains tenaient ces lumières des Sibylles, qui, par une faveur de Dieu, avaient prophétisé le Messie, son humble naissance, ses miracles, sa passion et son triomphe.
Nous ne faisons pas ici un livre de science, et nous ne fatiguerons pas le lecteur par de longues discus-
sions sur ces traditions, révélées par Dieu même clans tout le cours des temps. Ceux qui les rejetteraient repoussent sans doute aussi la révélation première, qui a fait d'Adam un homme; nous ne leur opposerons que quelques mots de Schmitt (1) :
a Évidemment, dit-il, l'homme, à l'origine, avait besoin d'un secours surnaturel pour se servir de sa raison. Je suis convaincu que les premiers hommes, dans l'état où les supposent quelques prétendus philosophes, ne se seraient jamais élevés jusqu'à l'usage de la parole; que, par conséquent, l'espèce humaine entière n'aurait fait, dans la suite des siècles, aucun pas vers la perfection.
» Que clis-je, la suite des siècles? Avant qu'ils se fussent écoulés, les hommes, livrés à ce déplorable abandon, auraient péri ; péri avec des grincements de dents, accablés, décimés, au milieu des cris du désespoir, de la rage, n'échangeant entre eux qu'un dédain amer et le grossier témoignage de leurs brutales passions.
» On ne saurait donc comprendre que l'homme qui réfléchit puisse cependant mettre en doute la participation de Dieu à notre civilisation primitive, m
Or , cette révélation , fidèlement conservée par Moïse, était assez importante et assez auguste pour se maintenir parmi les hommes. Mais un seul peuple, fidèle à Dieu malgré ses écarts, la garda intacte^ jusqu'à l'accomplissement cle la promesse , pendant
(i) La Rédemption du genre humain annoncée par les traditions et les croyances de tous les peuples ; traduit de l'allemand d& H. J. Schmitt, par M. R. A. He>tjo>.
que les groupes qui s'éloignaient de Dieu L'altéraient jusqu'à la travestir, et l'entouraient de superfluités et de fables.
Nous avons rassemblé sommairement , dans les . Légendes de l'Ancien Testament, les accessoires les plus saillants que des traditions , plus ou moins authentiques et souvent douteuses, ont attachés aux grands noms et aux grands faits de l'ère ancienne ; nous avons dû signaler aussi les excentricités que les rabbins ont parsemées dans cette histoire du genre humain, avec les exagérations orientales.
Beaucoup de faux évangiles , et une multitude d'apocryphes, nous fournissent ici d'amples et de plus gracieux matériaux. Nous les avons coordonnés et résumés de manière à en écarter l'ennui. Nous éviterons les légendes absurdes et les contes plats, et nous aurons assez de récits charmants.
Quoique les apocryphes et les commentaires de l'Orient soient la source du plus grand nombre de nos légendes , le lecteur ne doit pas croire que nous osions admettre rien de ce que l'Église condamne. D'ailleurs, personne n'en aura regret; — car ce que l'Église condamne n'a, outre ses inconvenances, rien de poétique, rien de beau, rien qui mérite qu'on s'y arrête.
Nous devons peut-être recueillir ici quelques notes sur les Sibylles. C'étaient, chez les anciens, des femmes enthousiastes , qui ont laissé une grande renommée ; et les paroles de plusieurs d'entre elles
ont un cachet respectable, Ou il faut admettre qu'elles ont été inspirées, ou il faut refuser à plusieurs des saints Pères un crédit qu'ils méritent pourtant.
Quelques critiques pensent qu'elles ont connu les livres des prophètes. Saint* Jérôme, dont l'autorité a sa valeur, croit qu'elles avaient reçu du Ciel le don de prophétie, en récompense de leur chasteté. Enfin, l'Église romaine les a admises dans l'ornementation de ses temples; elle a tenu compte aussi de leur témoignage (1).
Les Sibylles sont au nombre de dix, selon Yarron; d'autres savants en comptent douze :
1°La sibylle de Perse, nommée Sambèthe. On l'a dite fille de Noé. Elle a prédit un réparateur puissant, qui naîtrait d'une vierge (2) et son triomphe sur Satan. On la peint écrasant un serpent.
2° La sibylle Libyenne. Elle s'est élevée contre l'idolâtrie ; elle condamne les peuples qui mettent leur espoir en des dieux de pierre ou d'airain. Elle annonce un sauveur qui se chargera de tous nos crimes. On la peint tenant un flambeau allumé.
3° La sibylle de Delphes, fille, dit-on, de Tirésias. Elle a célébré la grandeur de ce dieu qui naîtra d'une vierge (3) pour relever l'homme déchu. Elle a décrit
(1) Notamment dans la première strophe de la séquence de l'office des morts :
Dies irœ ! dies illa Solvet sœclum in favillà Teste Da\id cum Sibyllà.
(2) Ille Deus castà nascetur virgine magnus.
(3) qui virgineâ conceptus ab alvo
Prodibit sine contactu maris.
les ignominies de la passion. On la peint tenant à la main une couronne d'épines.
4° La sibylle d'Erythrée. Eusèbe et saint Augustin sont persuadés qu'elle connaissait les livres de Moïse. Elle a parlé de l'incarnation et des peines de la sainte enfance de Jésus ( I ). On lui attribue des vers dont les premières lettres forment , par acrostiche : « Jésus-Christ, fils de Dieu. » On la peint une rose à la main, ou bien tenant dans ses bras l'enfant Jésus, avec deux anges à ses pieds. .
5° La sibylle Cimmérienne a prophétisé la sainte enfance et l'adoration des Mages (2). Elle a parlé de la sainte Vierge plus clairement encore que la précédente, et Suidas rapporte qu'elle l'a nommée par son nom.
6° La sibylle de Samos. On la peint avec un berceau, parce qu'elle a décrit la sainte enfance (3). Elle annonçait que les Juifs crucifieraient un juste, qui serait le vrai Dieu.
7° La sibylle de Cumes. C'est la plus célèbre. Elle a prophétisé clairement sur les mystères de la ré-
(1) Cerno Dei matrem qui se demïsit ab alto Ultima felices référant cum tempora soles , Hebreâ quem virgo feret de stirpe decorâ , In terris multum teneris passurus ab annis.
(2) Militia? seternœ Regem sacrata virgo cibabit Lacté suo , per quem gaudebunt pectore summo Omnià, et eoo lucebit sydus ab orbe Mirificum. Sua dona Magi cum laude ferentes Objicient mirrhamque , aurumque, et tliura sabaea.
(3) Hune poterunt clarum vivorani tangere Regem Humano quem virgo sinu in viola ta fovebit.
demption ; elle a prédit les grands honneurs de la sainte Vierge (1).
8° La sibylle ïïeilespontine a prédit aussi la naissance virginale de Notre-Seigneur, l'extrême pureté de sa mère, et les détails de la passion. On la représente avec une croix.
9° La sibylle Phrygienne annonçait très-clairement qu'un Dieu s'incarnerait dans le sein d'une vierge ; que ce mystère serait annoncé par un ange à l'heureuse mère ; que l'enfant divin expierait nos crimes (2), et qu'après sa mort salutaire il ressusciterait glorieux. On la peint avec un étendard à la main.
4 0°La sibylle Tiburtine ou Albunée a prédit qu'une vierge de Nazareth enfanterait à Bethléem un Dieu incarné (3), qui serait le dominateur du monde, après avoir subi des outrages et des soufflets. On lui donne un gantelet pour emblème.
\\ 0 La sibylle d'Épire a aussi annoncé la venue du Sauveur.
\ 2° La sibylle Égyptienne a chanté les sombres
(1) Ut voluit (Deus) nostrà vestitus carne decenter, In cunctis similis , castam pro matre puellam Deliget. Hœc alias famâ praecesserit omnes.
(2) Virginis in corpus voluit demittere cœlo
Ipse Deus prolem, cum nunciet Angélus almse Matri, quâ miseros contracta sorde lavaret.
(3) Verax ipse Deus dédit hœc mihî numina fandi Carminé , quod sanctam potui monstrare puellam Concipiet quae Nazareis in finibus iilum
Quern sub carne Deum Bethlemica rura vidébunt. O nimium felix. ! cœlo dignissima j&ater Quœ tantam sacro lactabit ab ubere prolem !
mystères de la passion, la flagellation, la trahison de Judas. On la peint avec un fouet à la main.
Pierre Petit, dans son traité De Sibylla, imprimé à Leipzig en 1 686, prétend qu'il n'y a jamais eu qu'une Sibylle, celle de Cumes, dont on a partagé les actions et les voyages.
Ce qui a donné lieu, selon lui, à cette multiplicité, c'est que la mystérieuse prophétesse a prophétisé en plusieurs lieux. Mais c'est là une idée de savant à système.
D'autres prétendent que les oracles des Sibylles se sont perdus, et que ce qui nous en reste est supposé ou du moins altéré et interpolé. Ce n'est pas ici le lieu de discuter cette question, non plus que celle qui attribue les vers des Sibylles à des gnostiques du deuxième siècle de notre ère. C'est contraire à l'antiquité. Virgile , dans sa quatrième églogue , parle d'après la sibylle de Cumes :
Ultima Cumsei venit jani cârminis setas. . . . Jam nova progenies cœlo demittitur alto.
Quel est donc cet enfant qui va descendre du ciel?
Depuis que Luther et Calvin, et ceux que leur école a trompés, sont venus dessécher l'histoire et semer l'aride doctrine du doute sur les vieux récits, — en commençant par l'histoire sainte, qu'ils ont voulu priver de la lumière des traditions, et en poursuivant leur méthode dans le^s autres contrées des domaines historiques, — repoussant les légendes, les chro-
niques, les souvenirs, les monuments, — ils ont amené ce fait, que l'histoire sainte présentée au vulgaire a été timide et décolorée; que les vies des saints sont devenues tronquées et froides ; que l'histoire profane n'a plus été qu'une arène où, de thèse en thèse, à force d'éclectisme clans les faits, on n'a guère laissé qu'un squelette informe. Tout ce que croyaient nos pères a été soumis au creuset d'une critique orgueilleuse, qui dévore et consume , et qui jamais n'a rien produit.
Dans les choses humaines , on regardait autrefois l'histoire comme une muse. On la réduit aujourd'hui au personnage d'un greffier, qui arrange ses récits en procès-verbaux et les dépouille de tout ce qui en faisait la vie et la parure. Les livres d'histoire qu'on nous donne depuis un siècle ne sont donc souvent que des dissertations académiques ; les légendes des saints, des notes peureuses. Dans la vie même de Notre Seigneur Jésus-Christ, des écrivains éminents, comme le P. de Ligny, ont marché en discutant et en tremblant devant les censeurs. La légende de la sainte Vierge, — dont les Évangélistes ont révéré l'humilité au point d'indiquer seulement les circonstances de sa vie qu'ils ne pouvaient taire, — est donc ainsi méconnue à la plupart des lecteurs.
Il en est différemment de la vie de Notre-Seigneur. Les Évangélistes nous en ont fidèlement conservé toutes les grandes circonstances. Mais saint Jean déclare lui-même, à la fin de son Évangile, que les choses qui ne sont pas écrites formeraient de nombreux volumes.
Nous ne prétendons pas pour cela que les apocryphes et les légendaires possèdent une autorité suffisante pour imposer la foi à leurs récits ; cependant on trouve chez eux beaucoup de faits qui ont été admis par nos pères comme des traditions respectables. C'est ce choix que nous présentons: et quand ces faits sont bizarres, nous avons soin d'en aviser le lecteur.
Mais comment s'est-il fait qu'on ait plié si longtemps devant le système glacé que nous exposions tout à l'heure ? Est-ce que saint Jérôme, saint Cyrille, saint Augustin, saint Jean Chrysostome, saint Jean Damascène, saint Germain de Constantinople. saint Éphrem, saint Anselme , saint Bonaventure . saint Thomas d'Aquin, saint Bernard, saint Dominique et vingt autres grands noms ne sont plus des autorités vénérables? Est-ce que devant leur foi, devant leurs études consciencieuses , devant les monuments des vieux siècles, devant les traces si vives que la Palestine a conservées, nous devons baisser la tète sous le joug des discussions négatives ? îl semblerait que la réforme, qui a détruit les travaux des artistes par toute l'Europe et reculé de trois siècles la marche des arts, ait laissé tomber aussi son marteau de plomb sur les écrivains.
Le moment d'une autre renaissance est peut-être venu: déjà plus d'un écrit catholique l'a signalée; et nous pensons trouver aussi des sympathies pour cette rapide revue des légendes qui s'attachent à la vie de Notre-Seigneur et à celle de la sainte Vierge.
Nous ne prétendons pas imposer comme incontes-
PRÉAMBULE. jj
tables tous ces témoignages pieux , malgré leur sainteté, ni toutes ces traditions glorieuses, malgré les circonstances qui les soutiennent. Il nous semble que l'épidémie ne nous a pas entièrement épargné, et que nous avons peur aussi. Nous ne présentons donc comme articles de foi que ce qui est admis, reçu et prescrit par la sainte Église ; mais nous croyons qu'il est bon de conserver ces petits faits merveilleux, que des saints ont recueillis , que les arts chrétiens ont illustrés, 'que l'Église, notre mère, n'a pas repoussés, quoique son extrême prudence ne lui ait pas permis d'en établir la foi.
Dans les détails qui relèvent ici particulièrement la gloire et les prérogatives de Marie, nos lecteurs ne perdront jamais de vue la supériorité infinie de Dieu sur elle. En adorant le Seigneur, en honorant Marie (1), ils ne confondront pas les hommages; ils n'oublieront pas que, dans sa splendeur, Marie, si puissante et si glorifiée, si compatissante et si bonne, n'est pourtant que la plus élevée, la plus pure et la plus sainte des créatures; et que si elle est notre mère bien-aimée, c'est Dieu qui nous la donne.
(1) Sit in honore Maria, Deus adoretur ! (Saint Épiphane.)