XVIN. — LÉGENDES DE LA SAINTE ENFANCE
Qu'il se prononce avec douceur !
Qu'il est ravissant de l'entendre!
A le méditer qu'il est tendre , Jésus , nom divin du Sauveur !
{Traduit de S. Bçrnard.)
On a dit que l'Enfant Jésus était resté sept ans en Egypte, avec Marie et Joseph. Mais il est évident que, revenant de l'exil après la mort d'Hérode, il n'a guère pu y rester que deux ou trois ans (;1 ). L'Ange du Seigneur vint mettre un terme alors aux souffrances
(1) Quelques-uns ne l'ont durer ce séjour qu'un an. (M. Menghi-d'Arvilie, 5e exercice.)
de la sainte Famille sur cette terre étrangère. Il apparut en songe à Joseph :
(( Levez-vous, lui dit-il , prenez l'Enfant et sa Mère, et retournez au pays d'Israël; car ceux qui cherchaient l'Enfant pour le faire périr sont morts.
» Joseph, s' étant levé, prit l'Enfant et sa mère, et s'en revint dans le pays d'Israël (1). »
Ce retour fut un autre voyage très-pénible, d'abord, dit saint Bonaventure, à cause du dénûment de la sainte Famille; ensuite par rapport à Jésus, qui était déjà trop grand pour être porté, et trop petit pour faire la route sans secours (2).
Jésus a toujours aimé les bergers ; c'est d'eux qu'en naissant il a reçu les premiers hommages. Dans ce retour d'Egypte, les légendaires racontent que, rencontrant un jour, en des lieux dépouillés d'ombrage, de pauvres bergers qui gardaient leurs troupeaux, il planta en terre trois de leurs houlettes, qui devinrent aussitôt trois beaux arbres chargés de feuillage, de fleurs et de fruits. On montrait encore ces arbres célèbres au sixième siècle.
« Ayant appris qu'Archélaùs régnait en Judée à la place d' Lié rode, son père (3), Joseph craignit d'y
(1 Saint Matthieu, chap. n, > . 19-21.
(2) Sic magnus est ut portari non valeat , et sic parvus quod per se ire non possit.
(3) Archélaiïs, fils d'Hérode le Bourreau, succéda à son père lorsque Jésus avait trois ans. Il commença son règne en faisant massacrer trois mille Juifs. Ils n'étaient coupables que de murmures contre l'ordre impie qui avait fait mettre à mort les Israélites dont le zèle avait arraché l'aigle de Jupiter en cuivre doré placée sur le portail du Temple. A la suite de ce massacre , il fut obligé d'aller à Rome pour se justifier. Auguste lui ôta la moitié du royaume que lui avait laissé son père; et,
aller. Guidé parmi avertissement du Ciel, qu'il reçut durant son sommeil, il rentra dans la Galilée et s'arrêta à Nazareth. Ainsi s'accomplirent encore deux prophéties : — J'ai rappelé mon fils de l'Egypte; — et : — Il sera appelé le Nazaréen (1). »
Rentrés (2) dans les humbles demeures qu'ils avaient du abandonner pour un temps, Joseph et Marie reprirent leur vie de travail. Ils n'avaient pas d'autre fortune. Les ennemis des chrétiens leur reprochaient, dans les deux premiers siècles, que Marie, qu'ils honoraient comme la Mère de Dieu, était une femme qui avait vécu en travaillant de ses mains. C'était la vérité; et il est doux, dit Fénelon , « de se représenter l'auguste Reine du ciel tantôt faisant elle-même les habits de sa famille, suivant la coutume des femmes juives, tantôt allant puiser de l'eau pour les besoins domestiques, selon l'exemple des plus illustres femmes des patriarches; tantôt apprêtant les doux repas que devaient faire avec elle son époux et son Fils bien -aimé. Combien cet exemple doit ennoblir aux yeux des femmes chrétiennes les modestes travaux qui leur sont confiés ! »
On croit que Joseph faisait des jougs, des charrues, des barques et d'autres ouvrages de charpentier. « Et il voyait l'Enfant, son divin maître pourtant, lui
peu après, sur d'autres plaintes fondées qui lui parvinrent contre ce tyran, il l'exila à Vienne, dans les Gaules, où il mourut quand l'Enfant Jésus avait six ans. Archélaùs avait régné peu de temps.
(1) Saint Matthieu, chap. 11, y. 22-28. — Osée, chap. xi, y. 2.
(2) Les martyrologes anciens fixent au 7 janvier la rentrée de la sainte Famille à Nazareth.
obéir et le seconder, ouvrir et fermer la boutique, l'aider à scier le bois, manier avec lui le rabot et la hache, ramasser les copeaux et ranger la maison (I). »
Les légendaires racontent que, quand l'Enfant Jésus eut sept ans, un jour qu'il jouait avec des enfants de son âge , il vit ces enfants faire avec de l'argile détrempée de petites figures de chiens, de loups et d'ânes. Il se mit à faire, lui, de petits oiseaux ; et il dit à ses jeunes compagnons : — Je vais ordonner à ces figures de marcher, et elles marcheront.
Les autres se dirent : Est-ce qu'il est le fils du Créateur?
Cependant il commanda à ses petits oiseaux d'argile de marcher, et ils marchèrent-, il les rappela, et ils revinrent. Il leur ordonna de voler, de manger, de boire; ce qu'ils firent.
Les autres enfants, effrayés de ce prodige, s'enfuirent chez leurs parents, qui leur dirent : Évitez désormais cet enfant , car c'est un enchanteur.
Un jour des enfants, peut-être plus intelligents que ceux dont nous venons de parler, s'étant trouvés rassemblés autour de Jésus, le proclamèrent leur roi.
Avec leurs vêtements, qu'ils mirent sur un petit tertre, ils lui firent un trône. Ils le couronnèrent d'une couronne de fleurs, et se rangèrent en ligne à sa droite et à sa gauche, comme des satellites. Ils arrêtaient les passants et leur disaient : Venez saluer notre- roi, afin que vous obteniez un bon voyage.
(t) Saint Alphonse de Liguori , Exercice de piété en l'honneur de saint Joseph; après Gerson.
Ces jeux les occupaient, lorsqu'ils virent passer des hommes qui portaient sur une espèce de litière un enfant étendu et immobile. Cet enfant, qui ne respirait plus, était allé avec ses petits camarades chercher du bois sur la montagne. Ayant trouvé un nid de perdrix, iî y avait plongé la main pour en enlever les œufs; alors un serpent caché dans le nid l'avait mordu, et quand les autres enfants étaient accourus à ses cris, ils l'avaient trouvé mourant.
Ils l'emportaient donc à sa famille.
Mais quand ils arrivèrent à l'endroit où trônait le Seigneur Jésus, les enfants qui l'avaient proclamé roi allèrent au-devant d'eux et leur dirent : Tenez saluer notre roi.
Quoique le chagrin où étaient ces pauvres passants ne leur permit guère de se prêter à ce jeu, ils se laissèrent entraîner devant Jésus, qui leur demanda pourquoi ils portaient ainsi cet enfant. Ils répondirent qu'un serpent l'avait mordu , et qu'il se mourait.
— Allons ensemble, répliqua Jésus, et tuons ce serpent.
Les parents du moribond suppliaient les autres enfants de les laisser passer. Mais ils répondaient : N'avez-vous pas entendu ce que le roi a dit : Allons et tuons le serpent ? Et ils firent rebrousser chemin à la litière.
Lorsqu'ils furent arrivés au nid de perdrix, et qu'ils eurent dit au Seigneur Jésus que c'était là que se cachait le serpent, il l'appela-, et le serpent vint, baissant la tète, Jésus lui dit : Ya et suce tout le poi-
son que tu as répandu dans les veines de cet enfant. Le monstre rampa jusqu'à sa victime et reprit tout le poison qu'il avait vomi; après quoi il creva.
Et Jésus touchant l'enfant de sa main, il se leva pleurant, mais guéri.
— Ne pleure plus, lui dit Jésus, tu seras un jour mon disciple.
Cet enfant était Simon le Cbananéen, qui devint un des apôtres.
Une femme avait deux enfants gravement malades. L'un vint à mourir, et l'autre allait le suivre, lorsque leur mère, le prenant dans ses bras, courut à Marie et lui dit tout en larmes : 0 maîtresse, venez à mon secours! J'avais deux enfants, l'un est mort, et je vais perdre l'autre. -
En même temps elle montrait le petit moribond, dont les yeux étaient déjà fermés, et s'écriait : Seigneur, vous êtes miséricordieux; vous m'aviez donné deux fils; vous m'en avez retiré un; Seigneur, laissez-moi l'autre.
Marie, émue de compassion, dit à la pauvre mère : Placez votre enfant dans le lit de mon fils. Dès qu'elle l'eut fait, le moribond se ranima aussitôt et demanda à manger. Sa mère, comblée de consolation, se répandit en actions de grâces; et l'enfant guéri ainsi fut plus tard saint Barthélémy, l'un des apôtres de Notre-Seigneur.
Cependant Jésus grandissait, et Joseph le menait par la ville à ses différents travaux, qui réussissaient toujours. Jusque-là il n'avait pas encore fréquenté l'école. Or, il y avait à Jérusalem un maître d'école
fort célèbre, appelé Zachée, qui reprocha à Joseph de laisser grandir son fils dans l'ignorance, et voulut l'avoir. Mais Jésus n'eut pas plutôt mis le pied dans son école, qu'il parut supérieur à ses condisciples et à son maître lui-même.
— 0 Joseph! reprenez votre fils, s'écria le pauvre Zachée; je ne suis qu'un ignorant devant lui.
Joseph le reprit donc, et l'adressa à un autre professeur, qui eut aussi la confusion de se reconnaître son inférieur en savoir.
Un troisième maître lui donna un livre, pour voir comment il lisait. L'Enfant Jésus, au lieu de lire simplement le texte sacré qu'il avait sous les yeux, se mit à en exposer la doctrine d'une manière si claire, et à enseigner si vivement les grandeurs de Dieu, qu'on voyait bien que l'Esprit-Saint parlait par sa bouche.
Le maître et les autres auditeurs tombèrent à genoux et l'adorèrent. Et le maître d'école dit à Joseph : Ce n'est pas un disciple, mais un maître que vous m'avez amené.
Un autre jour, et lorsque Jésus avait huit ans, il y avait au bord de la route qui va de Jéricho au Jourdain une caverne dans laquelle une lionne avait fait ses petits; et personne n'osait passer près de là. Jésus, revenant de Jéricho, marcha droit à cette caverne et y entra à la vue de ceux qui l'accompagnaient et qui avaient gagné le large. Ceux qui s'étaient peu éloignés le voyaient au milieu des petits lionceaux qui lui léchaient les pieds. Ceux qui s'étaient enfuis, ne le voyant plus, disaient : S'il est .dévoré par les
lions, c'est qu'il a fait de grandes fautes, lui ou ses parents.
Jésus, connaissant leurs pensées, sortit dehors avec la lionne et ses lionceaux, les mena au Jourdain, dont les eaux se séparèrent devant ses pas, et les ramena à leur caverne, en leur recommandant de ne point faire de mal aux hommes.
Puis il dit aux témoins de ce prodige : Les bêtes féroces reconnaissent leur Seigneur; les hommes, faits à l'image de Dieu, ne le reconnaissent pas.
Joseph fit, avec Marie et Jésus, un voyage à Capharnaûm. En arrivant dans cette ville, ils n'entendirent parler que d'un événement qui occupait tout le monde-, c'est qu'un homme riche et bienfaisant de cette cité, nommé aussi Joseph, venait de mourir, et tout le monde le pleurait. Jésus dit à son père nourricier : Pourquoi vous, qui êtes si compatissant, n'allez-vous pas an secours d'un homme de bien qui porte votre nom ?
Joseph répondit : Je n'ai ni la puissance ni les moyens de lui rendre la vie.
— Prenez le suaire qui couvre votre tête, dit Jésus; allez, et posez-le sur le visage du mort en lui disant : Que le Christ te glorifie!
Joseph courut à la maison du mort, posa sur son visage le suaire qu'il portait sur sa tête, et lui dit : Que Jésus te glorifie! Aussitôt le mort se leva, et s'empressa d'aller à la recherche de Jésus pour l'adorer.
XïX. — JÉSUS PARMI LES DOCTEURS.
Ave, dulcis mater Christi,
Xatum lugens inclytum.
O quam tristis quœsivisti
Triduo jam pérditum !
Hujus memor ô doloris ,
Christum fac inveniain , Et inventum , per ainoris
Nexum , sempér teneam .
(Offic. parvum de VII dolor.)
Jésus avait douze ans lorsque eut lieu îe seul événement de ses jeunes années que l'Evangile ait rapporté.
Joseph et Marie allaient tous les ans à Jérusalem pour la fête de Pâques. Auguste ayant exilé Archélaùs à Vienne dans les Gaules, et réduit la Judée en province romaine, Joseph et Marie, qui n'avaient plus de crainte, et qui savaient que Jésus pouvait supporter cette longue route , l'emmenèrent avec eux.
Ces voyages sacrés se faisaient par grandes troupes, les hommes allant ensemble et les femmes en groupes séparés. Jésus marchait sans doute au milieu de ses jeunes parents, les fils d'Alphée et de Zébéclée, que l'Évangile", selon le génie de la langue hébraïque, a nommés ses frères, quoiqu'ils ne fussent que ses cousins.
Après qu'ils eurent mangé l'agneau pascal et que les jours de la fête furent passés, les parents de Jésus reprirent le chemin de la Galilée. «Mais l'Enfant de-
mettra à Jérusalem , sans que son père et sa mère s'en aperçussent (1). » Pensant, chacun à part sans doute, qu'il était avec quelqu'un de leur compagnie, ils marchèrent cette première journée jusqu'au soir et ne cherchèrent Jésus qu'à la couchée. C'était, diton , à Cérée , qui est à quatre ou cinq lieues de Jérusalem. Ne rayant point trouvé , et personne de leur connaissance ne l'ayant vu, ils retournèrent à la ville, fort inquiets, s'informant de lui avec anxiété.
« Depuis les paroles de Siméon , dit le père Engelgrave (2) , Marie portait dans son cœur le glaive douloureux. Elle prévoyait et savait toutes les souffrances que devait embrasser son fils. En l'allaitant, elle avait songé au fiel et au vinaigre qu'on devait lui présenter sur le Calvaire. Lorsqu'elle le portait et qu'il étendait ses petits bras, elle le voyait en croix. Lorsqu'elle l'enveloppait de langes, elle pensait aux cordes qui devaient le lier un jour. Elle ne pouvait contempler ses pieds et ses mains sans frémir à l'idée des clous. Si elle le baisait , elle était troublée du baiser du traître. S'il dormait enfin, elle le voyait mort. »
Elle était ainsi frappée sans relâche de toutes les douleurs attendues. Mais elle n'avait point prévu et ne s'expliquait pas cette angoisse de sa perte , qu'elle supportait seule avec Joseph. Dans leur humilité , ils craignaient d'avoir mérité ce malheur inouï par quelque offense. Et leur peine dura trois jours. *
(1) Saint Luc, chap. n, y. 43-45.
(2) Dominica infra octavam Nativitatis, et sanctae Brigitte Révélationes.
Ce ne fut qu'après trois jours de recherches que Marie et Joseph retrouvèrent Jésus sous le portique du Temple, où s'assemblaient les docteurs de la loi , assis au milieu d'eux , les écoutant , les interrogeant , et tenant tous ceux qui l'entendaient ravis en admiration de sa sagesse et de ses réponses.
Mais qui avait pris soin du divin Enfant pendant ces trois jours ? On apprend dans les Révélations de la sœur Emmerieh qu'il avait été recueilli par une pieuse femme nommée Séraphia. Elle trouvera plus tard la récompense de son hospitalité , en recevant sur un suaire, clans le chemin du Golgotha, l'empreinte révérée de la sainte face du Sauveur marchant à la mort.
« A sa vue , Joseph et Marie furent remplis de joie et d'étonnement ; et sa mère lui dit : Mon Fils, pourquoi avez-vous agi de la sorte avec nous? Voilà que nous vous cherchions, votre père et moi, dans une grande affliction (\). »
Non pas que Marie, dans cette représentation tendre, ait voulu , comme l'ont dit des hérétiques, reprendre Jésus. Elle ne faisait que lui exposer sa douleur (2).
Elle venait de nommer Joseph, son père. Jésus , dans sa réponse mystérieuse ? parle de son Père véritable :
«Mais pourquoi me cherchiez-vous ? dit-il à Joseph et à Marie avec douceur. Ne saviez-vous clone
(1) Saint Luc, chap. n, y. 4G-4S.
(2) Xon erat increpatio. sed amorosa conquestio. (Dionys. Carth.
pas qu'il faut que je m'occupe des choses qui regardent mon Père ?... »
« Ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait là. Sa mère cependant conservait en son cœur toutes ces choses.
» Et Jésus, s'étant levé, s'en retourna avec eux à Nazareth ; — et il leur était soumis (S). »
Ainsi ce Dieu à qui les Anges et les puissances des cieux obéissent était soumis à Marie.
« De ces deux choses, ou l'étonnante humilité du fils, ou l'éminente élévation de la mère, admirez, dit saint Bernard , celle qui vous frappera davantage. Pour moi , l'une et l'autre me surprennent et sont à mes yeux de grands prodiges. Qu'un Dieu obéisse à une femme , c'est une humilité sans exemple. Qu'une femme commande à un Dieu , c'est un degré de gloire qui n'a point d'égal. »
« Depuis ce jour, dit en finissant ses récits l'Evangile de l'Enfance , Jésus cacha ses mystères et vécut dans la retraite jusqu'à sa trentième année. Alors le Père éternel révéla publiquement sa mission, en faisant entendre du ciel ces paroles : — Celui-ci est mon Fils biemaimé, en qui réside toute ma complaisance. El en même temps le Saint-Esprit apparut au-dessus de lui sous la forme d'une colombe d'entière blancheur. »
(l) Saint Luc, chap. n, y. 49-51.