‹ Lègendes du Nouveau TestamentChapitre 55 sur 106 · XL. — LA CÈXE · texte numérisé non relu

XL. — LA CÈXE

In supremœ nocte cœnœ

Recumbens cimi fratribus , Observatà lege plene Cibis in legalibus , Cibnm turba? duodena?

Se dat suis manibus.

S. Thoiias Aq.

« La fête des pains sans levain, appelée laPàque, était proche et devait avoir lieu dans deux jours. Alors les princes des prêtres et les docteurs de la loi cherchaient un moyen de se saisir adroitement de Jésus et de le faire mourir: Et ils disaient : — Il ne faut pas que ce soit pendant la fête , de peur qu'il ne s'excite quelque tumulte parmi le peuple....

» Judas Iscarioth était allé trouver les princes des prêtres pour leur livrer Jésus : il leur avait dit : — Que voulez-vous me donner, et je vous le mettrai entre les mains. Us étaient convenus de lui donner trente pièces d'argent....

» Or, Jésus envoya deux de ses disciples, Pierre

et Jean, en leur disant — : Allez nous apprêter ce qu'il faut pour manger la Pâque....

» Et quand l'heure fut venue, il se mit à table, et les douze Apôtres avec lui. Il leur dit : - — J'ai souhaité avec ardeur de manger cette Pâque avec vous , avant que de souffrir

» Pendant qu'ils mangeaient, il prit du pain, et l'ayant béni, il le rompit et le donna à ses disciples en disant : — Prenez et mangez, ceci est mon corps, qui sera livré pour vous. Il prit de môme le calice et, ayant rendu grâces, il le leur donna, en disant : — Prenez et buvez -en tous, car ceci est mon sang, îe sang de la nouvelle alliance , qui sera répandu pour vous et pour beaucoup d'autres, en rémission de leurs péchés. Toutes les fois que vous ferez ces choses, faites-les en mémoire de moi.

» Ensuite Jésus révéla à ses disciples ce qui allait arriver, et il leur dit : — L'un de vous, qui mange avec moi à cette table, me trahira. Les disciples se regardaient l'un l'autre; et chacun d'eux se mit à dire :

» — Est-ce moi, Seigneur?

» L'un d'eux, que Jésus aimait, était penché sur son sein. Pierre lui fit signe de demander au Seigneur qui était le traître. Ce disciple, donc, demanda à Jésus qui était celui dont il parlait. Jésus lui répondit : — C'est celui à qui je vais donner un morceau de pain trempé. Il le donna à Judas Iscarioth, en lui disant : — Faites au plus tôt ce que vous faites.

» Judas , ayant pris le morceau trempé , sortit aussitôt. Il était nuit.

» Jésus, ayant chanté le cantique d'actions de

grâces , s'en alia avec ses disciples au mont des Oliviers (1). »

Voilà le fidèle résumé des textes évangéliques. Il en sortit une légende qui a occupé par sa popularité tous les poètes du moyen âge. C'est la légende du saint Graal (2) , ou du calice dans lequel Notre-Seigneur a institué la sainte Eucharistie.

On trouve des détails remarquables sur ce vase dans les révélations de la sœur Catherine Emmerich, chap. IV de l'introduction à la douloureuse Passion de Notre-Seigneur. Quoique cet ouvrage , si heureusement traduit par M. l'abbé de Cazalès, soit fort répandu , nous croyons utile d'en extraire la description de ce calice , si révéré par nos pères sous le nom du saint Graal.

(( Le calice, apporté par les apôtres, est un vase merveilleux et mystérieux. Il était resté longtemps oublié dans le Temple. Comme on n'avait jamais pu le vendre, à cause de sa matière inconnue, et qu'on n'en faisait pas usage, on l'avait cédé avec d'autres objets qui pouvaient convenir à des amateurs d'antiquités. Il avait été acheté ensuite par une pieuse femme nommé Se raphia, une de celles qui, plusieurs fois, avaient suivi le Seigneur Jésus.

» Ce vase n'avait pas toujours été dans son état actuel. Peut-être était-ce à l'occasion de la cène du Seigneur qu'on avait mis ensemble les différentes

(1) Concordance des quatre évangélistes ; ch. xxvi de saint Matthieu, xiv de saint Marc , xxn de saint Luc , xm de saint Jean.

(2) Graal ou gréai, en espagnol, veut dire vase, comme catitlo en italien.

pièces dont il se composait. Le grand calice était posé sur un plat dont on pouvait tirer encore une tablette, et autour de lui étaient six petits vases. Dans le grand calice se trouvait un autre vase plus petit, au-dessous un petit plat, au-dessus un couvercle arrondi. Dans le pied du calice était assujettie une cuiller qu'on en tirait facilement.

» Le grand calice se composait de la coupe et du pied , qui dut être ajouté plus tard; car ces deux parties sont d'une matière différente. La coupe présente une masse brunie et polie en forme de poire; elle est revêtue d'or, et il y a deux petites anses par où on peut la prendre. Le pied est d'or vierge, artistement travaillé; il est orné d'un serpent et d'une petite grappe de raisin , et enrichi de pierres précieuses. Il est resté dans l'Église de Jérusalem ; d'autres églises se sont partagé les petites coupes qui l'entouraient. »

La sœur ajoute que le grand calice, après avoir été dans l'arche avecNoé, était devenu la propriété de Melchisédech , qui le donna à Abraham, lorsqu'il eut fait avec lui l'offrande du pain et du vin. « Moïse en fut possesseur, dit-elle encore. Il était fait, d'une matière singulière, fort compacte. Il ne semblait pas avoir été travaillé comme les métaux, mais être le produit d'une sorte de végétation. Jésus seul savait ce que c'était. »

Suivant les légendes du saint Graal , Joseph d'Arimathie, lorsqu'il eut vu Jésus mort sur la croix, courut à la maison où il avait célébré la cène et prit le vase dont il s'était servi pour instituer la sainte Eucharistie. Aussitôt après, il vint détacher le corps

du Sauveur, comme Pilate le lui avait permis, et « c'est dans ce calice ou graal qu'il recueillit précieusement les gouttes de sang qui tombaient des plaies. Il conserva toujours avec vénération cette auguste relique, qui conférait à son possesseur les plus grands privilèges, entre autres celui d'être en communication directe avec Dieu (1). »

Si l'on en croyait quelques légendaires, les Juifs , après la mort de Jésus, retinrent Joseph d'Arimathie en prison pendant quarante-deux ans; il ne dut sa délivrance qu'aux victoires de Yespasien ; mais comme il vécut plus de deux siècles, il alla prêcher la religion du Christ en plusieurs contrées et laissa le saint Graal à un de ses neveux (2).

Mais M. Douhaire , dans ses Études sur les apocryphes j rapporte d'autres traditions :

« Après la résurrection, dit-il, Joseph d'Arimathie , inspiré, comme tous ceux qui avaient approché Jésus-Christ, du zèle de la prédication, avait abandonné sa ville natale et s'était mis à annoncer l'Évangile. L'apôtre saint Philippe , lui ayant imposé les mains, l'envoya vers les îles de l'Occident. Il partit aussitôt, et traversant au milieu des périls les monts et les mers, il arriva en Angleterre , moins de dix ans après l'ascension. Il convertit à la foi les peuples de cette île, y fonda des églises et y institua des

(1) M. Francisque Michel, Notice sur le saint Graal.

(2) Le savant que nous venons de citer explique cette longévité. « L'un des premiers missionnaires qui vinrent prêcher l'Évangile en Angleterre se nommait Joseph; il ne fallut pas beaucoup d'efforts pour eu faire le fils de Joseph d'Arimathie.

évêques, avec lesquels il resta longtemps en relation quand d'autres intérêts l'eurent rappelé sur le continent. »

Mais tant de récits populaires s'attachaient à Joseph d'Arimathie et au saint Graal , que les poètes et les trouvères du moyen âge s'en occupèrent à F envi. Pour eux , le saint Graal était doué des vertus les plus merveilleuses. « D'abord il y avait dans sa forme quelque chose de mystérieux et d'ineffable que le regard humain ne pouvait bien saisir, que la langue humaine ne saurait décrire complètement. Pour jouir de sa vue, même imparfaite, il fallait être baptisé. Le Graal rendait lui-même des oracles , miraculeusement figurés à la vue, en caractères écrits sur la surface du vase, et qui disparaissaient aussitôt qu'ils avaient été lus (1). »

Au résumé , les vieux écrivains anglais ajoutent que Joseph d'Arimathie avait créé en Angleterre un ordre de chevalerie qui se consacrait à la garde du saint Graal, et ils font de ce disciple de Notre -Seigneur l'ancêtre du roi Arthus et des chevaliers de la Table Ronde.

Enfin , Gênes et Lyon se sont vantés de posséder le saint Graal. A Gênes, on l'appelle le sacro Catino. Il est conservé dans l'église de Saint-Laurent. C'est un vase hexagone en émeraude, ayant deux anses et long d'un peu plus d'un pied. Il était défendu d'y toucher, sous les plus grandes peines. Mais ce n'est pas le calice. C'est un plat de haute valeur. On croit

(1) M. Douhaire, déjà cité.

up;

irt Marie, ne vous si

qu'il faisait partie des présents que la reine de Saba offrit à Salomon , et que Notre-Seigneur Ta consacré à la cène de sa dernière pàque.

Summi régis cor, a veto....

Quo amore yincebaris , Quo dolore torquebaris , Cum te totum exhaurires Ut te uobis impertires Et nos a morte tôlières ?

S. Bernard.

On lit dans saint Bonaventure que le mercredi, veille de la Cène , Notre-Seigneur soupait avec ses disciples chez Marthe et Marie-Madeleine, et que sa mère et les autres saintes femmes prenaient leur repas du soir dans une autre pièce de la maison. Madeleine, qui les servait, supplia Jésus de daigner faire la Pàque dans sa demeure. Mais Jésus répondit qu'il devait faire cette Pàque à Jérusalem. Madeleine, affligée, alla trouver la mère de Jésus et la supplia de le retenir à Béthanie.

— Mon cher fils, lui dit Marie, ne vous risquez pas en ce moment à Jérusalem, où vous savez que Ton vous tend des pièges. Demeurez avec nous.

— Ma très-chère mère, répondit Jésus, la volonté de mon Père est que je fasse cette Pàque à Jérusalem; et le moment est venu où je dois racheter le monde, en accomplissant tout ce que les prophètes ont annoncé de moi.

Marie et les autres saintes femmes, comprenant qu'il parlait de sa mort, se mirent à pleurer amèrement. Cependant, soumises aux décrets du Père céleste , elles se dirent : — Allons donc aussi faire la Pâque à Jérusalem.

Selon une tradition admise, la mère de Jésus et les saintes femmes firent la Cène avec Jésus-Christ et les Apôtres, mais dans une pièce séparée du Cénacle.

Après la Cène, Jésus s'en alla, comme on le voit dans les saints Évangiles, au Jardin des Oliviers, où, se dépouillant pour ainsi dire de sa divinité, et voulant n'être plus que l'homme de douleurs, il frémit devant les souffrances qu'il devait subir, et plus encore devant l'effrayant assemblage de crimes et d'iniquités que sa mort devait seule expier.

Le calice que l'Ange lui offrait contenait cette monstrueuse et innombrable phalange de tous les forfaits commis dans le monde, depuis la première chute, et encore de tous ceux dont la terre devait gémir jusqu'au dernier jour.

Jésus recula devant tant d'horreurs, et Satan, qui ne cessait de le guetter, faisait passer devant son âme des tableaux toujours plus affreux en lui criant : — Comment prendrez-vous tout cela sur vous?

En même temps, ne sachant pas encore qu'il s'adressait au Fils de Dieu, à Dieu lui-même, il lui cherchait des fautes imaginaires, et comptait le troubler. Il lui dépeignait aussi les supplices et les ignominies qu'on lui préparait; et Jésus s'écria : — Mon âme est triste jusqu'à la mort.

Le démon bondit de joie, se croyant vainqueur.

Jésus dit encore : — Mon Père, vous pouvez tout; éloignez de moi ce calice.

Mais Satan ne triompha pas longtemps, car la grande victime ajouta : — Mon Père, que votre volonté se fasse, et non pas la mienne.

Il tomba en agonie, et des Anges vinrent le soutenir; affermi alors, il prit et embrassa tous nos crimes, toutes nos souillures, toutes nos lâchetés, et d'autres visions s'avancèrent devant lui : c'étaient les brillantes cohortes des Saints, des Martyrs et des Vierges dont son sacrifice allait peupler les cieux. Il se leva, et réveillant ses disciples qui dormaient , il leur dit : — Voici l'heure où le Fils de l'homme va être livré entre les mains des pécheurs; levez-vous et marchons; celui qui me trahit s'avance.

Judas, à qui on avait donné une escouade de gens armés, ne trouvant plus Jésus au Cénacle, courut au Jardin des Olives. En voyant les soldats venir à lui, Jésus leur demanda: — Qui cherchez-vous?

Leur chef répondit : — Jésus de Nazareth.

— C'est moi, répliqua Jésus; et aussitôt ils tombèrent tous le visage contre terre, pendant que Judas donnait à son Seigneur le baiser du traître. Jésus, ému de compassion, lui dit encore: — Mon ami, qu'êtes-vous venu faire ici ?

Comme les soldats, s'étant relevés, voulaient lier Jésus, Pierre indigné prit une épée, frappa un valet du grand prêtre, et lui coupa l'oreille. Jésus l'arrêta et fît comprendre à ses disciples que ce qui se faisait devait se faire; il guérit le valet blessé et tendit les mains aux liens que les soldats lui présentaient.

Nous ne pouvons pas reproduire ici les douloureux tableaux que tout le monde a lus dans les saints Evangiles, mais nous devons rapporter une singulière légende orientale, sur laquelle, malgré son extravagance, beaucoup d'hérésies se sont appuyées.

Cette légende, comme on le verra, est l'ouvrage d'un musulman. Selon d'anciens chroniqueurs, lorsqu'on découvrit, dans une tombe de l'île de Chypre, le corps de saint Barnabé, à qui on donne comme à saint Paul le titre d'Apôtre des Gentils, on trouva sur sa poitrine un Évangile. C'était la copie en grec de l'Évangile de saint Matthieu , et on ne sait ce qu'elle est devenue. Mais, s'appuyant sur cette circonstance, un écrivain musulman publia, sous le titre d'Évangile de saint Barnabé, un récit où il ne donne à Notre- Seigneur, tout en admettant ses miracles, que la seule dignité de grand Prophète.

Il dit que, comme les Juifs, sur l'instigation de Judas, s'avançaient pour prendre Jésus, au Jardin des Olives, quatre Archanges, Michel , Gabriel , Uriel et Raphaël, l'enlevèrent, en même temps qu'ils donnaient ses traits à Judas, si parfaitement ressemblants que les Juifs prirent le traître pour le Seigneur et le livrèrent à Pilate.

Cette ressemblance était si exacte, ajoute-t-il, que la sainte Vierge et les Apôtres y furent trompés , et qu'en voyant le perfide mourir en croix, ils tombèrent dans une désolation extrême.

Les Anges qui gardaient la Vierge Marie en furent attendris, et ils montèrent au troisième ciel, où Jésus avait été transporté, pour lui apprendre ce qui

se passait. Jésus, qui aimait vivement sa mère, demanda à Dieu de lui permettre d'aller la consoler ainsi que ses disciples. Aussitôt les quatre Archanges qui l'avaient tiré des mains des Juifs le déposèrent dans la maison de Marie, où il resta trois jours.

Il y parut entouré d'une telle splendeur, que les Apôtres, les saintes femmes et Marie elle-même tombèrent éblouis et se prosternèrent devant lui. Il les rassura en leur disant : — Ne craignez rien, je suis Jésus, et je n'ai pas souffert la mort, comme vous le croyez; Dieu m'a réservé jusqu'à la fin du monde.

Les quatre Archanges, qui s'étaient tenus invisibles, se firent voir alors et confirmèrent les paroles de Jésus, qui , voyant les assistants aveuglés en quelque sorte de leur éclat, leur couvrit la tête de voiles, afin que les témoins de cette scène pussent soutenir leur présence. Il dit ensuite à sa mère: — Ceux-là sont les ministres de Dieu: Gabriel, qui annonce les secrets de Dieu; Michel, qui combat ses ennemis; Raphaël, qui reçoit les âmes des trépassés (1) ; Uriel, qui au dernier jour doit appeler tous les hommes au jugement.

Le narrateur de cette scène, le prétendu Barnabé, demanda alors au Seigneur la permission de lui faire une question, comme il le souffrait avant qu'il eût quitté la terre, et Jésus l'accueillant avec bonté, il exposa les doutes qui l'inquiétaient sur les causes de la grande douleur que Marie avait dû souffrir, que les Apôtres avaient partagée, et sur les ignominies dont son nom avait été couvert.

(1) Dans les traditions chrétiennes, c'est saint Michel qui remplit les fonctions attribuées ici à l'ange Raphaël.

232 LÉGEXDE

Jésus lui répondit : — Dieu, qui est la pureté même, ne peut voir dans ses serviteurs aucun défaut sans le châtier. Comme ma mère et mes disciples m'avaient aimé d'une affection trop terrestre, Dieu les a affligés ici-bas pour leur éviter l'expiation dans les flammes de l'autre monde. Quoique j'eusse mené une vie innocente, comme les hommes m'avaient nommé Fils de Dieu, Dieu a voulu que je supportasse les ignominies sur la terre, pour m' épargner les railleries des démons au dernier jour. Et l'opprobre dont on a couvert mon nom durera jusqu'à la venue de Mahomet , qui délivrera tous les croyants de cette erreur en la dévoilant.

Quant à Judas, il a mérité sa mort par sa trahison (-1).

L'apocryphe qui nous fournit ces détails dit encore que Jésus, ayant demeuré trois jours avec sa mère et ses disciples, remonta ensuite dans les cieux.

XLIL — LÉGENDE DE JUDAS ISCARIOTH.

Ego sum infelicissimus ille Judas , négocia tor pessimus.

(Légende de S. Brandan.)

On lit dans une histoire apocryphe qu'il y avait à Jérusalem un homme appelé Ruben , de la tribu d'Issachar, marié à une femme que les divers textes nomment Cyborée et Borée. Cette femme eut un songe qu'elle raconta à son mari en s'éveillant : — 11 m'a

(l) Dictionnaire des Apocryphes, t. n, traduction de Fabricius.

DE JUDAS ISCARIOTH. 233

semblé , dit-elle, que j'enfantais un fils très-méchant qui, en grandissant, tuait son père.

— C'est là , dit Ruben , une vilaine et triste illusion de l'esprit malin. Oubliez des choses semblables.

► — Cependant, répliqua Borée , si dans neuf mois j'avais un fils , je croirais que ce songe est une révélation.

Or il arriva que neuf mois après Borée accoucha d'un fils. Sa beauté rassura un peu les deux époux, et pourtant ils ne purent repousser les idées sinistres que le songe leur rappelait. Après avoir hésité un mois sur ce qu'ils devaient faire pour se rassurer sans offenser Dieu, ils mirent l'enfant dans une petite barque, et l'exposèrent au bord de la mer.

Les flots l'emportèrent jusqu'au bourg d'ïscarioth , dont il devait allonger son nom. Ce bourg dépendait de la tribu d'Ëphraïm. La dame du lieu , se promenant alors au bord de la mer, aperçut cette barque que les flots poussaient au rivage, et y voyant un enfant de belle figure , elle se mit à dire :

— Oh ! si je pouvais avoir le bonheur de posséder un si bel enfant, j'aurais au moins un héritier. Car elle était encore stérile. Elle le prit donc et le fit nourrir, du consentement de son mari.

Mais, quelques mois après, elle devint grosse ; et il n'y avait guère qu'un an que Judas était élevé dans sa maison lorsqu'elle accoucha d'un fils. Cette circonstance partagea, sans trop la diminuer, l'affection qu'elle portait à Judas, toujours bien traité. Malheureusement il croissait à la fois en âge et en malice.

Comme il était plus fort que l'enfant de la maison,

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il le tyrannisait, le faisait pleurer souvent, et le battait à tout propos. La dame avait beau corriger sévèrement l'enfant d'adoption, le fils véritable n'en était pas plus heureux. Judas poussa les méchancetés si loin, que la dame fut obligée de lui déclarer qu'il n'était pas son fils , et qu'il devait à la compassion les soins qu'on prenait encore de lui.

Cette révélation irrita Judas, qui, honteux de savoir comment il avait été abandonné dans une petite barque et recueilli quoique inconnu , dissimula sa mauvaise humeur, mais se promit de se venger du fils qu'on lui préférait . Quelques jours après, la dame d'Iscarioth s'étant absentée avec son mari , Judas profita de l'occasion, prit un couteau, et tua le petit garçon qui l'appelait son frère.

A la suite de cette action exécrable il s'enfuit , sachant bien que son crime méritait la mort.

La légende ne dit pas où le jeune monstre se dirigea. Mais on lit clans l'Évangile de l'enfance que, lorsque l'Enfant Jésus, au retour d'Egypte , jouait à Nazareth avec d'autres enfants , il en vint un qui était possédé par Satan. C'était Judas. Toutes les fois que Satan l'agitait, il cherchait à mordre ceux qui se trouvaient près de lui; et, s'il était seul, il mordait ses mains et ses bras. Il s'approcha de Jésus, et ne pouvant, parvenir à le mordre , il lui allongea un coup dans le côté, au lieu même où , sur le Calvaire, un soldat devait le percer de sa lance. L'Enfant Jésus ne se vengea de ce misérable qu'en le délivrant. Le démon qui s'était emparé de lui en sortit sous la forme d'un chien enragé, et s'enfuit.

DE JUDAS ISCARIOTH. 235

Nous ne retrouvons plus Judas que lorsque, devenu grand, il s'est fait domestique de Pilate, dont il avait gagné toute la confiance.

Un jour, dit la légende qui nous a dirigé au début de ce récit, Pilate, regardant de son palais dans un jardin qui en était proche , y admirait un pommier chargé de très-belles pommes. Il appela Judas et lui dit :

— Je meurs d'envie de manger ces belles pommes que voici là -bas. Va m'en chercher, si tu ne veux pas que j'en sois malade.

Or ce jardin appartenait à Ruben , le père même cle Judas, Mais Ruben ne connaissait pas son fils, et Judas ne connaissait pas son père. Il se hâta d'entrer dans le jardin, comme s'il en eût été le maître, et s'empressa de prendre les pommes. Ruben, qui vit qu'on le volait, accourut, traita le domestique de voleur; car, pour avoir les pommes, il coupait les plus belles branches de l'arbre avec son épée.

Bientôt entre eux s'anima une scène qui , d'injures en insultes, devint une lutte où Judas, s'armant d'une pierre , frappa Ruben à la jointure du cou et le tua. Puis il emporta les pommes, et dit à Pilate ce qui venait d'avoir lieu. Pilate étouffa l'affaire. Il fit plus : il donna à Judas tous les biens de Ruben et lui fit épouser sa veuve, qui était encore jeune.

MaisJBorée se désolait , en disant devant son nouveau mari : — Hélas ! je suis la plus malheureuse des femmes, car j'ai perdu mon enfant dans les vagues de la mer. Voilà mon mari qui est mort, et, pour comble de malheur, Pilate nous a unis ensemblé par mariage. Qui êtes-vous?

236 LÉGENDE DE JUDAS ISCARIOTH

Judas, troublé, lui raconta ses aventures, et bientôt il put reconnaître qu'il avait tué son père et qu'il avait épousé sa mère.

. Alors., saisi d'horreur et voulant faire pénitence , Judas dit adieu à sa mère et s'en alla tout droit à Notre Seigneur Jésus-Christ, car on lui avait dit que c'était un grand prophète, et qu'il remettait les péchés.

Quand il fut devant Jésus, il tomba à genoux, confessa ses fautes en pleurant, le priant de les lui pardonner et de le recevoir parmi ses disciples. Jésus y consentit.

Gomme il se montrait plein de zèle et d'attachement , Notre-Seigneur le fit , disent les légendaires , son maître d'hôtel, portant la bourse, achetant tout ce qui était nécessaire à Jésus-Christ et à ses Apôtres; mais, à travers sa pénitence, il prélevait pour lui le dixième de tout l'argent qu'on lui confiait.

On a vu sa trahison et comment il vendit son maître. On verra sa fin un peu plus loin.

Nous devons passer à la légende de Pilate, qui, moins exécrable, a pourtant, dans ses débuts, quelques points qui le rapprochent de Judas.

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