DE L'APPARITION DE SAINT JEAN-BAPTISTE AUX LIMBES
Et tu..., propheta Altissimi..., preeibis ante faciem Domini parare vias ejus.
(Cantique de Zacharie.)
On donna aussitôt aux deux morts du papier, et ils écrivirent, chacun en un lieu séparé, le récit qui va suivre :
« Seigneur Jésus -Christ, Dieu et Sauveur, résurrection et vie des morts, permettez-nous d'écrire, comme on nous en a conjurés en votre nom , ce que nous avons vu après votre mort sur la croix.
» Or, nous étions tous avec nos pères dans le séjour des ténèbres, lorsque tout à coup nous fûmes enveloppés d'une splendeur dorée, qui surpassait l'éclat du soleil. Adam, le père de tout le genre humain, et avec lui les patriarches, les prophètes et tous les justes, se sont écriés avec joie :■ — Ce que nous voyons, c'est l'accomplissement des promesses de l'auteur de la lumière.
» — C'est, dit Isaïe, la lumière même du Père, le Fils de Dieu, que j'ai annoncé lorsque j'étais sur la terre des vivants.
» Siméon, notre père, s'approcha de nous en nous disant avec allégresse : — Glorifiez le Fils de Dieu, que j'ai reçu nouveau-né dans mes mains en m'écriant : Maintenant, je puis mourir sans trouble, puisque mes yeux ont vu le Sauveur et la lumière du monde.
» Toute la multitude des justes se levait, dans les transports de la sainte espérance, lorsque nous vîmes s'avancer vers nous un homme vêtu comme un ermite; tous lui demandaient : — Qui êtes -vous? Il répondit : — Je suis Jean , la voix et le prophète du Très-Haut, celui qui le précède afin de préparer ses sentiers. Je l'ai baptisé dans le Jourdain; j'ai vu l'Esprit-Saint descendre sur lui en forme d'une colombe, et une voix des cieux m'a crié : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé , dans lequel je me complais. » En ce moment, je le précède encore ici et je vous annonce sa prochaine arrivée.
» Adam, notre père, dit tout ému à son fils Seth : — Raconte à tes descendants, les patriarches, les prophètes et les justes, ce que tu as appris de l'Archange Michel lorsque je t'envoyai aux portes du Paradis, afin d'obtenir du Seigneur qu'il permit à son Ange de te donner de l'huile de l'arbre de miséricorde pour en oindre mon corps.
» Seth, s'approchant alors des patriarches, leur parla ainsi :
)) Moi, Seth, comme je priais devant le Seigneur à
la porte du paradis, je vis paraître devant moi Michel, l'Ange du Seigneur, qui me dit : Je suis envoyé vers toi, moi qui préside sur le genre humain. Seth, ne prie pas ainsi dans les larmes, et ne demande pas l'huile de l'arbre de miséricorde , car ton père ne peut en obtenir qu'aux derniers jours, quand le monde aura cinq mille cinq cents ans (1). Alors le Fils de Dieu descendra sur la terre; il ressuscitera Adam et tous les saints; il oindra de l'huile de sa miséricorde tous ceux qui croiront en lui, et les introduira avec Adam dans le paradis... »
Diables d'enfer, horribles et cornus, Gros et menus , aux regards basiliques, Infâmes chiens, qu'êtes-vous devenus?...
Bossus , tortus , serpents diaboliques , De jour en jour vos pratiques perdez ; Venez à moi, maudits esprits damnés!...
(Le mystère de la Passion.)
« Pendant que tous les saints tressaillaient d'allégresse, et c'était à l'heure où Jésus allait mourir, Satan , prince de la mort , dit au prince des enfers : — Apprête-toi à saisir Jésus, qui se dit glorieusement le Christ et le Fils de Dieu, et qui avait peur de mourir, puisqu'il a dit : — Mon àme est triste jusqu'à la mort! Fortifions-nous cependant pour le retenir prisonnier, puisqu'il s'apprête, au dire du nommé Jean, à venir nous expulser d'ici.
(l) La chronologie des Hébreux donnait au monde 5,500 ans quand commença l'ère chrétienne.
» Cet homme, au reste, poursuivit-il, m'a fait bien des torts. Ceux que j'avais tués il leur rendait la vie ; ceux dont j'avais désarticulé les membres, il les leur renouait par sa seule parole et les renvoyait emportant leur lit sur leurs épaules. ïl y en a d'autres que j'ai rendus aveugles, et je me réjouissais de l'espoir qu'ils se casseraient la tête contre les murs ou qu'ils se jetteraient à l'eau; et cet homme, venu je ne sais d'où , leur rend la lumière par ses paroles. Il ordonne à un aveugle-né de se laver les yeux avec de l'eau et de la boue à la fontaine de Siloé , et cet aveugle retrouve la vue. Je dus enfin m' éloigner des lieux qu'il protégeait , et , rencontrant un beau jeune homme, j'entrai en lui et y fis ma demeure. J'ignore comment il vint à le savoir; il arriva où j'étais et m'intima l'ordre de sortir. Étant sorti et ne sachant où me rendre, je lui demandai la permission d'entrer dans des pourceaux, ce que je fis^ et je les étranglai (I).
)> Le prince du Tartare dit alors à Satan : — Quel est ce prince si puissant qui craint cependant la mort? Tout ce qu'il y a de plus fort sur la terre m'est assujetti, aussitôt que tu me l'as amené. Si donc tuas tant de pouvoir , quel peut être ce Jésus , qui craint la mort et s'oppose à toi ? S'il est si puissant dans son humanité, sois sûr qu'il est tout-puissant dans sa divinité. Lorsqu'il a paru craindre la mort, il a voulu te tromper, et malheur à toi éternellement!
». Satan répliqua : — Je vois que tu hésites à saisir
(1) Ces détails plus circonstanciés sont d'Eusèbe ; M. Alfred Maury les a cités.
Jésus, ton ennemi et le mien. Pour moi , je l'ai tenté ; j'ai soulevé contre lui mon peuple juif; j'ai élevé contre lui la persécution; j'ai mis du fiel et du vinaigre à ses lèvres , j'ai préparé le bois et les clous pour le crucifier. Sa mort est proche , et je te l'amènerai.
» Le prince de l'enfer reprit : — Tu viens de me dire qu'il m'a arraché des morts. Quelques-uns des saints qui sont ici ont fait ce miracle; mais ils l'ont obtenu par leurs prières, et c'est le Dieu tout-puissant qui leur accordait cette faveur. Or Jésus a opéré lui-même ce prodige par sa seule parole. C'est lui sans doute qui a rendu la vie à Lazare , mort depuis quatre jours, et que déjà je détenais ici.
)> — C'est lui-même , dit Satan.
» — Eh bien , je t'en conjure, poursuivit le prince du Tartare, ne l'amène pas ici, car lorsque j'ai entendu la parole impérieuse qui nous arrachait Lazare, j'ai tremblé et tous mes ministres se sont troublés avec moi; nous avons vu ce Lazare nous échapper avec la vitesse de l'aigle. Je reconnais maintenant que Jésus est le Dieu fort , le Sauveur du genre humain. S'il vient ici, il délivrera tous ceux que je tiens renfermés clans ces Limbes... »
His fretus armis , victor aheneos Postes revulsit claustraque ïartari , Cœtusque captivos piorum In patrias revocavit arces.
(Hymnus invent. S. Crucis.)
Attollite, portas, principes, vestras, et elevamini, portœ aeternales ; et introibit Rex glorise ! (Psaume XXIII.)
(( Comme le prince du Tartare reprochait à Satan son imprévoyance , et que les deux abominables chefs s'injuriaient cruellement, les saints,. dont l'allégresse faisait contraste avec les hurlements de l'enfer, entendirent tout à coup une voix semblable à la voix du tonnerre et de l'ouragan (1), qui disait : « Princes, enlevez vos portes; disparaissez, portes éternelles, et le Roi de gloire entrera. »
» En entendant cette voix, le prince du Tartare, furieux contre Satan, le chassa en lui disant: Va-t'en combattre ce Roi de gloire.
» Il dit en même temps à ses odieux ministres : Fermez les solides portes d'airain; poussez les verrous de fer, et résistons vaillamment, si nous ne voulons pas être captifs nous-mêmes.
» Mais les saints criaient au prince de l'enfer : Ouvre tes portes , pour l'entrée du Roi de gloire. David rappelait qu'il avait annoncé ce triomphe.
(1) On cite un discours attribué à saint Épiphane où cette voix tonnante est attribuée à Gabriel, à Michel, et à une escorte d'archanges qui accompagnaient Jésus.
Isaïe répétait ce qu'il avait dit sur la terre dans ses prophéties : Mort, où est ta victoire? mort, où est ton aiguillon? La voix tonnante se fit entendre une seconde fois : — Princes, enlevez vos portes; disparaissez, portes infernales, et le Roi de gloire entrera.
» Le prince de l'enfer, plus épouvanté, demanda, comme s'il n'eût rien su : Quel est ce Roi de gloire ?
» David lui répondit : Je connais ces paroles qui te troublent; car je les ai prophétisées sous l'inspiration de i' Esprit-Saint. Ce Roi de gloire est le Seigneur fort et puissant, le Seigneur tout-puissant dans le combat. Et maintenant, prince immonde, ouvre tes portes au Roi' de gloire.
» Comme il achevait ces mots les portes se brisèrent et disparurent , et le Seigneur Jésus, dans sa forme humaine , s'avança , illuminant les ténèbres éternelles, rompant les liens qui n'étaient pas encore brisés , et relevant tous ceux qu'il rachetait par sa vertu invincible.
» Le prince de la mort, le prince de l'enfer et leurs cruels officiers, accablés par l'éblouissante lumière qui entourait Jésus, s'écrièrent : — Vous nous avez vaincus ! qui êtes-vous donc , Vous que le Seigneur envoie pour nous confondre? Vous que la corruption n'a pu atteindre et qui renversez notre puissance ? Vous, si grand et si petit, si humble et si élevé, chef suprême sous l'apparence d'un serviteur? Roi de gloire mort et vivant ! Vous que la croix a tué , qui êtes descendu mort dans le sépulcre, et qui entrez ici vivant! Toute la création a tremblé à votre mort, quia ébranlé les astres; et, seul libre entre les morts,
vous venez vivant troubler nos contrées. Qui êtesvous donc, Vous qui rompez les liens des captifs et qui inondez de lumière ceux qui gémissaient dans les ténèbres du péché ?
» Et tous les démons^ s'humiliant avec terreur, disaient : D'où êtes-vous sorti, ô Jésus, homme si puissant et si pur ? Jamais la terre ne nous a envoyé un Mort tel que vous. Seriez-vous donc ce Jésus dont on disait que par sa mort sur la croix il recevrait une puissance sans bornes ?
m Alors le glorieux Seigneur, foulant aux pieds la mort, priva l'enfer de sa puissance et rassembla les justes autour de lui, pendant que le prince du Tartare accablait Satan de ses reproches :
— » 0 prince de perdition et chef de destruction, lui disait-il, dérision des anges de Dieu, ordure des justes, qu' as-tu voulu faire ici? Tu as tout mis en œuvre pour crucifier le Roi de gloire , dans la ruine duquel tu nous promettais de si riches dépouilles. Ignorant et insensé, qu'as-tu fait? nos empires sont perdus , et la race humaine, au lieu de nous craindre, nous insultera désormais.
» Jésus cependant avait pris Adam par la main, et il dit : Venez à moi, tous mes saints, qui avez été faits à ma ressemblance. Et les justes, se prosternant devant Jésus, chantèrent :
» Vous voici donc, Rédempteur du monde! vous avez accompli ce que nous ont annoncé vos prophètes. Vous avez, par votre croix, racheté les vivants; et par votre mort sur la croix, vous venez nous retirer des domaines de la mort. Seigneur^
comme vous avez placé dans le ciel votre croix, en signe de votre gloire , comme vous en avez fait, en la laissant sur la terre, le signe de la rédemption, que la croix soit encore aux enfers le signe de votre victoire! »
» Jésus alors, étendant la main, fit le signe de la croix sur Adam et sur tous les saints. Puis, tenant la main droite d'Adam, il sortit des Limbes; et tous les saints le suivirent.
» En ce moment le prophète David s'écria : « Chantez au Seigneur un cantique nouveau, car il a fait des prodiges. Sa droite a triomphé; son bras sacré nous délivre; il a manifesté qu'il est notre Sauveur ; sa justice se révèle aux yeux de toutes les nations (1). »
» La multitude des justes répondit : « Que sa louange soit dans la bouche de tous les saints. Amen (2). »
» Alors le prophète Habacuc s'écria aussi : « Vous êtes venu pour le salut de votre peuple, pour la délivrance de vos élus. »
» Et les saints répondirent : « Bénie soit la lumière qui vient au nom du Seigneur ! »
m De même, tous les prophètes rappelaient des passages de leurs anciens chants.
» Le Seigneur, tenant toujours Adam par la main, le remit à l'archange Michel ; et tous les justes le suivirent. (Michel était, selon le Talmud, le pontife souverain, chargé dans les cieux de présenter à Dieu
(1) Psaume XCVII.
(2) Psaume CXLVIII.
les âmes des saints.) Il les introduisit dans la gloire du paradis. Et deux hommes des anciens jours vinrent à leur rencontre. Gomme ils leur demandaient, surpris de les voir là en corps et en âme, qui ils étaient, l'un d'eux leur répondit : Je suis Enoch, que la parole de Dieu a transporté ici, et celui qui est avec moi est Élie le Thesbite, qu'un char de feu a enlevé de la terre. Nous n'avons pas encore subi la mort ; mais nous sommes réservés pour les jours de l'Antéchrist, armés de signes et de prodiges pour le combattre et mourir dans cette lutte. Après trois jours et demi passés dans les mains de la mort, nous serons ici enlevés de nouveau.
v Comme Enoch achevait de parler, il survmt un autre homme, vêtu misérablement, et portant sur son dos les marques de la croix. Les saints lui demandèrent qui il était, car il avait l'air d'un voleur, et pourquoi il portait les traces de la croix sur ses épaules. Il leur répondit : — Vous remarquez avec raison que j'ai été un larron; et j'ai fait beaucoup de mal sur la terre. Les Juifs m'ont crucifié avec Jésus; voyant les merveilles qui s'accomplirent sur la croix, je crus qu'il était le Créateur et le Dieu tout-puissant; je détestai mes crimes; je le priai de se souvenir de moi, lorsqu'il serait rentré dans son royaume céleste. Aussitôt il me répondit : Vous serez aujourd'hui dans le paradis avec moi. En me donnant les signes de la croix, il me dit encore : — Allez; si l'Ange qui garde le paradis hésite à vous laisser entrer, montrez-lui ces saintes marques en lui disant : Jésus- Christ, le Fils de Dieu, mort sur la croix, m'envoie
à vous. L'Ange me fit donc entrer et me dit : Placezvous ici jusqu'à ce que le père Adam s'avance, suivi de tous les justes ses fils.
» Lorsqu'ils eurent entendu le larron, les patriarches s'écrièrent : — Soyez béni, Dieu tout-puissant, Père des miséricordes, qui avez pardonné à cet homme tous ses péchés et l'avez rétabli en grâces.
» Ce sont là les divins mystères que nous avons vus et entendus; et le Seigneur Jésus nous a ressuscités, pour trois jours seulement, afin que nous célébrions la Pâque avec nos parents. Selon son ordre, excepté à vous, nous n'avons parlé à personne. Paix à vous, par le Seigneur Dieu Jésus-Christ, Sauveur de nous tous. Amen. Amen. Amen! »
Ayant terminé leurs écrits, Charinus donna le sien aux mains d'Anne, de Caïphe et de Gamaliel; Leucius donna ce qu'il avait écrit aux mains de Nicodème et de Joseph d'Arimathie. Et tout à coup ils furent transfigurés; leurs vêtements devinrent d'une blancheur éblouissante, et ils disparurent.
On compara alors leurs récits, qu'ils avaient tracés en silence dans deux pièces séparées; et à la grande admiration de ceux qui les conférèrent, ils se trouvèrent tellement conformes l'un à l'autre, qu'il n'y avait pas même une lettre qui différât.
Les chefs des Juifs, qui avaient obtenu ces précieuses révélations, les communiquèrent à la Synagogue, qui en éprouva une stupéfaction extrême. Pilate lui-même reconnut alors que Jésus, qu'il avait livré à la mort, était le Fils de Dieu.