LUI. — LÉGENDES
Qusenam lingua tibi , ô lancea débitas Grates pro merito est apta rependere ?
Christi vivificum namque aperis latus Unde ecclesia nascitur.
(Officium Rom.)
Dans un livre intitulé « La Passion de Notre-Sei- » gneur Jésus-Christ, faite et traitée par le bon maître » Gamaliel , Nicodemus , son neveu , et le bon cheva- » lier Joseph d'Arimathie, translatée du latin enfran- » çais , 1 497, » on lit ceci, que nous citons, comme le titre , en orthographe régulière :
« Après que Jésus-Christ fut trépassé , Anne et Caïphe et plusieurs autres des Juifs allèrent autour de la croix voir s'il était mort. »
Or, dit saint Jean, de peur que les corps des crucifiés ne demeurassent à la croix le jour du sabbat , parce que c'en était la veille, et que ce sabbat était le plus solennel de tous , les Juifs demandèrent à Pilate qu'on leur rompit les jambes, et qu'on les ôtàt de là. Il vint donc des soldats qui rompirent les jambes au premier et pareillement à l'autre qu'on avait crucifié avec Jésus. Puis étant venus à lui et voyant qu'il était mort, ils ne lui rompirent point les jambes.
Mais « Caïphe dit au centurion qui avait été témoin de la mort de Jésus qu'il lui perçât le côté d'un coup de lance. Le centurion répondit qu'il n'en fe-
rait rien pour tout au monde , car il avait vu les grandes merveilles qui avaient éclaté à la mort de Jésus-Christ , merveilles qui , avant cette mort , n'avaient jamais eu lieu; et il était chrétien.
» Il y avait près de lui un Juif nommé Longin, qui était presque aveugle. Un officier romain lui dit : Veux-tu recouvrer la vue? — Oui, dit-il , s'il se peut faire. L'officier lui mit à la main une longue lance, la lui dirigea au côté de Notre-Seigneur, et lui dit : Pousse fort. Ce que fit Longin.
» Aussitôt il sortit , du côté de Notre-Seigneur, du sang et de l'eau, qui découlèrent le long du bois de la lance jusqu'aux mains de l'aveuglé. Après qu'il en eut touché ses yeux, il recouvra aussitôt la vue, à la grande admiration de ceux qui l'entouraient.
» Les Juifs reconnurent à ce nouveau miracle qu'ils avaient à tort fait mourir Jésus-Christ. Joseph d'Arimathie recueillit le précieux sang qui jaillissait du côté de Jésus, et emporta la lance à Jérusalem. »
On sait que le centurion qui commandait l'escouade des soldats romains présents à la Passion, ayant entendu le cri que poussa Jésus en mourant , cri qui déchira le voile du temple, fit trembler la terre et ouvrit les tombeaux, s'écria : — Celui-là est le Fils de Dieu!
Il se fit chrétien et refusa l'argent que les Juifs lui offraient pour se taire.
Les légendaires très-souvent le confondent avec Longin, quoiqu'ils fassent deux personnages. Mais ils quittèrent tous deux le service militaire , et tous deux, à en croire les légendes, se retirèrent dans la Cappadoce. Jacques de Voragine dit que Longin y
mena la vie monastique pendant vingt-huit ans, qu'il y convertit beaucoup d'âmes à la foi chrétienne , et qu'il termina sa vie par le martyre.
La carrière du centurion fut plus rapide. M. Douhaire l'a si bien analysée dans ses études sur les apocryphes, que nous le suivons de préférence, quoiqu'il l'appelle aussi Longin. Au reste, il se pourrait que ce fût son nom , car il y a des historiens qui donnent à l'autre le nom d'incisius et le nom de Ligarius.
Longin (le centurion) avait proféré le cri : Celui-là est le Fils de Dieu. Néanmoins on l'avait chargé de garder le tombeau du Christ; et « il avait rejeté les propositions des Juifs, qui voulaient acheter à prix d'or son silence sur la résurrection. Pilate et les prêtres en conçurent un profond ressentiment. Ils lui tendirent des embûches et cherchèrent à le faire mourir; mais il quitta l'armée, comme nous l'avons dit, et se retira à la campagne, pour s'y livrer tout entier à l'étude de la loi du Christ. Deux de ses soldats , qui comme lui avaient été témoins de la résurrection du Sauveur, et , comme lui , avaient cru, l'y suivirent. Cette campagne était dans la Cappacîoce. Longin et ses compagnons devinrent les apôtres de la province.
» Les Juifs ne pouvant supporter qu'ils divulguassent au loin les mystères dont ils avaient été témoins, obtinrent de Pilate une lettre, où le centurion était dénoncé à l'empereur comme un déserteur qui méprisait les enseignes romaines et proclamait la royauté du Christ. » Bientôt un ordre de l'empereur enjoint à Pilate de sévir par les armes contre ceux qui ont dé-
serté la milice. Pilate envoie le plus éprouvé de ses agents en Cappadoce, avec quelques subalternes.
» Là l'envoyé apprend que Longin , retiré dans ses domaines patrimoniaux , passe aux champs sa vie , loin des affaires et des soins de la ville et tout entier aux méditations de la nouvelle philosophie. Il forme dès lors le projet de le surprendre, et, sans s'ouvrir de sa mission , il s'approche de sa demeure. Une personne s'offre à lui; c'était Longin lui-même.
» — Enseignez-moi où nous trouverons le centurion Longin, dit l'agent de Pilate.
» — Suivez-moi et je vous le montrerai, répondit le chrétien.
» ïl le conduisit à sa maison avec affabilité, lui et ses subalternes. ïl les fait asseoir à sa table et les traite avec splendeur. Durant tout le repas, il leur montre un visage ouvert et plein de calme , « quoiqu'une révélation divine l'eût instruit de leur dessein. »
» Vers la fin de leur repas , il leur demande quel est l'objet de leur démarche. — Jurez-nous, répondirent-ils , de ne confier à personne ce que nous allons vous dire, et de garder fidèlement le secret. Nous avons ordre de l'empereur et de Pilate de décapiter Longin et deux de ses soldats.
» — Quels sont ces deux soldats? demanda Longin. Apprenant que c'étaient ceux qui avaient préféré le Christ à l'argent des Juifs, il leur écrivit de se rendre à la hâte auprès de lui , ajoutant qu'il avait à leur faire partager un grand bonheur.
» Longin garda encore deux jours ses futurs bourreaux. Le troisième jour, il les conduisit dans la
plaine, au-devant de ses deux compagnons. Dès qu'il les vit arriver de loin , il déclara aux agents de Pilate qu'il était Longin , et que les voyageurs qui venaient à eux étaient les deux soldats qu'ils cherchaient aussi.
» Les émissaires impériaux refusèrent d'abord de le croire. Mais lorsqu'ils furent convaincus de la vérité , ils s'arrachèrent les cheveux , et , se tournant vers Longin avec désolation : — Ami , pourquoi avez- vous agi ainsi? lui dirent-ils. Pourquoi, lorsque nous venons vous apporter la mort, nous avez-vous donné l'hospitalité? Pourquoi avez-vous reçu à votre table ceux qui machinaient votre perte? et cela nonseulement une fois, mais deux et trois jours de suite ? Ne voyez-vous pas que nous buvions votre sang avec votre vin ? Maintenant, que dirons-nous ? que feronsnous ? Si nous avons quelque conseil à vous donner, c'est de fuir et de mettre votre vie sous l'égide de l'hospitalité. Jamais notre glaive ne se lèvera sur votre tête. Nous respectons le sel, nous révérons la table, nous redoutons le dieu protecteur de l'hospitalité. Pilate prendra notre vie, avant que nous lui portions la tête de Longin !
» Ainsi parlèrent les émissaires de Pilate. Mais ils ne purent détourner le martyr de la résolution qu'il avait prise de mourir pour le Christ. — Ne me rendez pas infidèle à ma promesse par vos instances, leur disait-il. Je ne veux pas laisser vaine la faveur qui m'a été faite d'obtenir le martyre. Je ne veux point passer du bercail des brebis au milieu des loups. La nature ne m'accusera pas de lui avoir fait
défection , après que je l'ai vue se troubler tout entière. Quoi ! quand j'ai été témoin de l'obscurcissement du soleil , du désordre du jour, de l'irruption intempestive de la nuit; quand j'ai vu toutes les créatures témoigner de la divinité du Christ , je le renierais ! Mais comment supporterais-je les reproches des justes et des Anges?
)> 11 parlait encore lorsqu'arrivèrent ses deux amis que l'édit de César condamnait comme lui à la mort. Longin les reçut avec un visage gracieux et riant ; et courant à eux, il les embrassa en disant : Réjouissez-vous, soldats du Christ, fortunés héritiers des cieux , car voilà que la porte du paradis nous est ouverte, et que les Anges s'apprêtent à nous transporter dans le sein de Dieu. Déjà je vois les flambeaux , je contemple les couronnes ; déjà je crois toucher aux palmes avec lesquelles nous serons conduits au festin de l'Époux.
» Puis se tournant vers les agents de Pilate : Faites vite ce qui vous est ordonné, dit-il.
» Il appela l'intendant de sa maison , lui demanda sa tunique de fête , qu'il revêtit , et désigna de la main le tertre où il désirait être enseveli.
» Il se mit ensuite à genoux avec ses deux compagnons ; et tous trois eurent la tête tranchée le seizième jour d'octobre (1). »
(1) Nous ne dirions pas, ajoute M. Douhaire, que cette légende vient d'une source grecque , qu'on le devinerait à la couleur du récit, à un art de narrer qu'on ne rencontre guère dans les légendes latines , et à l'absence d'inventions puériles, trop fréquentes chez les conteurs d'Occident.
Cependant, toute seule, une femme, une mère,
Près d'un tombeau versait des pleurs.
C'est Marie. Elle jette au Ciel sa plainte amère; Elle va mourir de douleur.
Le P. Lefebvre, Chants à Marie. La Soledad.
Solitude (1 ) ! — Le vendredi saint, à trois heures, au moment où le sacrifice infini nous a rachetés, les chrétiens se prosternent par toute la terre, pour recevoir la bénédiction que le vicaire de Jésus-Christ donne alors au monde. Tous les cœurs sont brisés au souvenir de Jésus-Christ, mort pour nous si durement. Mais, dans nos larmes, il y a une part pour sa Mère.
Si, le vendredi qui précède les Rameaux, nous honorons par anticipation la Mère des douleurs; si, dans cette Compassion de la sainte Vierge, nous pleurons déjà sur elle et sur nous, quels doivent être nos sentiments, le soir du vendredi saint, quand Marie, après les agonies du Calvaire, demeure seule.
Elle avait dû supporter cette mort désolée (2), qui déchira le voile du Temple, qui fit trembler la terre,
(1) Solitude. Les Espagnols, de temps immémorial, pleurent au tombeau la mort de Nôtre-Seigneur et la solitude de Marie (la Soledad de Maria santisima). C'est un des plus touchants usages du vendredi saint. Voyez la belle mélodie du P. Lefebvre. " (2) Dans.le Stabat de saint Grégoire le Grand :
Vidit suum dulcem natum Morientem desolatum, Dum emisit spiritum.
qui ébranla les rochers, qui ouvrit les sépulcres et fit crier aux soldats : — C'était le Fils de Dieu! — Elle était demeurée au pied de la croix où Jésus- Christ venait de mourir.
Cependant les Juifs, pour ne pas troubler leur joie au sabbat de la Pàque, songèrent à enlever les corps qui étaient en croix. Mais la loi voulait que les suppliciés y restassent exposés jusqu'à leur mort; ils vinrent donc, comme nous l'avons dit, avec des massues, dans l'intention de leur briser les jambes; ce qu'ils firent aux deux larrons.
Ainsi Marie, qui pleurait au pied de la croix, vit encore arriver ces hommes armés contre son Fils. Saisie d'épouvante, elle les supplia (1) de ne point rompre les os de son Fils qui était mort; et, tandis qu'elle parlait, elle aperçoit soudain un soldat qui, levant sa lance contre Jésus, la lui plonge dans le côté. A ce coup, la croix fut ébranlée, le cœur de Jésus se partagea; et il en sortit du sang et de l'eau.
Comme Marie supporta seule cette douleur, plusieurs Pères disent que ce fut là, à proprement parler, le glaive cruel annoncé par Siméon (2). La lance qui ouvrit le côté de Jésus, dit saint Bernard (3), traversa l'âmé de Marie et n'en put être arrachée.
Craignant pour son Fils d'autres outrages, elle pria Joseph d'Arimathie, survenu depuis quelques instants, d'aller demander à Pilate le corps de Jésus,
(1) S. Bonaventure, De compass. Virginis, lect. i.
(2) S. Alphonse de Liguori, Sixième douleur de Marie.
(3) De Lament. Virg.
afin de l'ensevelir. Entre les raisons qu'il exposa pour émouvoir Pilate, il lui déclara, selon saint Anselme (1), que la Mère de Jésus succomberait à son extrême douleur, si on lui refusait la consolation d'embrasser au moins le corps inanimé de son Fils, de l'arroser de ses larmes et de lui donner la sépulture. Pilate accorda la faveur qu'on lui demandait, et on descendit de la Croix le corps de Jésus.
C'est encore une vieille tradition, que la sainte Vierge, qui reçut au pied de la croix le corps de son Fils sur son sein, après avoir ôté sa couronne d'épines et fermé ses yeux divins, ne put lui faire plier les bras, — ces bras étendus pour embrasser tous les pécheurs ne devant plus se refermer.
Les fidèles disciples , revenus auprès de Jean à ce moment suprême, Joseph d'Arimathie et Nicodème, aidés par les saintes femmes que nomme l'Évangile comme n'ayant pas abandonné leur divin Maître, Marie -Madeleine et Marie de Cléophas, voyant la Mère de Jésus écrasée par sa douleur, lui enlevèrent le corps pour l'ensevelir. Mais elle les suivit jusqu'au lieu de la sépulture; et sa désolation était si grande, que ceux qui passaient ne pouvaient la voir sans pleurer (2).
Elle vint des premières, avec les saintes femmes, le matin du troisième jour, visiter le tombeau qui n'avait pu garder sa proie. Plusieurs anciens Pères disent aussi qu'elle fut la première qui eut le bonheur de voir Jésus ressuscité. Saint Ambroise, au
(1) Dial. de Pass. Domini.
(2) S. Bernard, ubi supra.
quatrième siècle, mentionne cette tradition comme une croyance incontestée parmiles chrétiens. Le Sauveur parlait à sa Mère, dit-il, pendant que les saintes femmes le cherchaient clans le tombeau vide. Elle était appuyée contre un vieil olivier; un autel a été érigé à cette place révérée.
Les arts chrétiens ont conservé, dans nos sculptures et nos vitraux, un autre souvenir : c'est la présence de la sainte Vierge à la scène pleine de grandeur où Jésus laissa saint Thomas toucher ses plaies.
Durant les quarante jours qui suivirent sa résurrection, Jésus apparut souvent à ses disciples pour les affermir, et à sa Mère pour la consoler.
La veille du quarantième jour, c est encore une tradition révérée. Jésus réunit sa Mère et ses disciples, et leur donna la sainte communion. Le matin, il monta sur une hauteur près de Béthanie, en vue du Calvaire, du jardin des Oliviers et de tous les lieux où il avait souffert. Sa Mère raccompagnait, suivie de cent vingt disciples. Alors « Jésus, élevant ses mains, les bénit; et en les bénissant il se sépara d'eux. Ils le virent monter au ciel et disparaître dans une nuée.
« Comme ils étaient attentifs à le regarder s' élevant vers les cieux, deux hommes vêtus de blanc se présentèrent soudain et leur dirent : — Galiléens, pourquoi vous arrêtez-vous à regarder au ciel? Ce Jésus, qui en se séparant de vous s'élève dans les cieux, en reviendra de la même manière que vous l'avez vu y monter.
» L'assemblée ayant adoré s'en retourna comblée
de joie (1), » et se prépara dans le recueillement à recevoir l'Esprit consolateur que le Seigneur avait promis.
Dix jours après l'Ascension, le jour de la Pentecôte, comme Marie était en prières dans le cénacle, avec les Apôtres et les disciples, « il se fit un mouvement semblable au bruit d'un vent impétueux venant du ciel. Toute la maison en fut ébranlée. Au même instant, ils virent paraître comme des langues de feu qui se partagèrent et s'arrêtèrent sur chacun d'eux; et ils furent tous remplis du Saint-Esprit (2). »
Les musulmans, comme on l'a vu, ne croient pas que Notre-Seigneur Jésus-Christ ait été crucifié; ils disent qu'un autre, qui lui ressemblait complètement, ou à qui il avait donné sa figure, a été mis en croix à sa place.
Ne croyant pas non plus à la Trinité, et ne voyant en Jésus-Christ que le plus grand des prophètes, ils ne comprennent pas le Saint-Esprit comme Dieu. Notre fête de la Pentecôte n'est pour eux qu'une diffusion de grâces; mais ils n'admettent pas la descente formelle de l'Esprit-Saint.
Les uns, chez eux, voient le Saint-Esprit dans l'Ange Gabriel, qu'ils appellent l'Esprit fidèle. Les autres qui, par corruption du nom de Paraclet (en grec paracletos, consolateur) donné à l'Esprit-Saint, ont fait le nom de Faraclita, disent que le Faracflta, consolateur promis, est Mahomet.
On sait que Manès, quatre siècles à peu près avant
(1) S. Luc, ch. xxi, y. 50-52. Actes des Apôtres, ch. i, y. 9-11.
(2) Actes des Apôtres, ch. 1-5.