LYII. — LÉGENDES DE LA VÉRONIQUE
Salve , caput cruentatum , Totum spinis coronatum , Conquassatum , Yulneratum , Arundine verberatum, Facie sputis illitâ !
S. Bernard.
Pilate redoutait avec raison le courroux de Tibère. Il avait des ennemis, et il comprenait qu'on ne manquerait pas de le noircir ardemment auprès de l'empereur, en lui annonçant comment le gouverneur de
la Judée avait fait mourir un juste, qui avait passé sur la terre en faisant le bien, et en qui son juge n'avait pu reconnaître aucun tort. Il écrivit donc 1-e rapport qu'on vient de lire, et il députa à Rome un de ses amis, chargé de présenter ce rapport à Tibère, et d'en justifier l'auteur.
Mais pendant que les Juifs s'occupaient de perdre Jésus, l'empereur Tibère se trouva atteint d'une maladie extrêmement grave, dont les symptômes embarrassaient les médecins, et qu'on disait tout bas incurable.
Les médecins, ne sachant que prescrire, dirent au César qu'il y avait à Jérusalem un homme extraordinaire, dont Cnéius Lentulus avait fait grand éloge, et qui, par un don du Ciel sans doute, guérissait d'une seule parole les maladies les plus redoutables. Tibère aussitôt appela Yolusianus, l'un de ses confidents, et lui dit : — Va, traverse la mer en hâte, rends-toi au plus vite à Jérusalem, et porte mon ordre à Ponce-Pilate de m 'envoyer cet habile médecin qui rend si heureusement la santé.
Yolusianus partit; et il arriva à Jérusalem le lendemain du jour où l'agent de Pilate était parti pour Rome. Lorsque le gouverneur eut reçu l'ordre de Tibère, il sentit redoubler en lui son épouvante; et, sans doute parce qu'il savait que le Christ était ressuscité et qu'il en concevait vaguement un certain espoir, il demanda quelques jours pour satisfaire à la demande du César.
Le jour suivant, en visitant Jérusalem, Yolusianus rencontra une dame vénérable, qu'on lui dit être
l'une des saintes femmes qui suivaient Jésus. Il l'aborda et lui demanda où il pourrait trouver cet homme merveilleux; car le trouble mal dissimulé de Pilate lui donnait des soupçons.
— Hélas! seigneur, répondit-elle, cet homme que vous cherchez, c'est mon Dieu; et Ponce-Pilate l'a livré aux Juifs, qui l'ont crucifié et mis à mort.
— Àh! s'écria Yolusianus, c'est pour moi un regret très-profond, car je ne pourrai remplir la mission qui m'a été donnée par l'empereur.
Et lorsqu'il se fut expliqué, Séraphia (c'est le nom de cette femme (1) lui dit :
— Peut-être, seigneur, l'empereur pourra-t-il encore devoir sa guérison au Seigneur Jésus. Comme il marchait au Calvaire, traînant sa croix et le visage couvert de sang et de sueur, j'allai à sa rencontre, émue de compassion, et je lui offris une toile légère pour essuyer son front. Il la prit de mes mains et l'appliqua sur sa face auguste, qui y est demeurée empreinte. Je crois que si César contemplait pieusement cette image, il recouvrerait aussitôt la santé.
— Cette image est-elle d'or ou d'argent? reprit naïvement Yolusianus, et peut-on l'acheter?
— Non, répondit Séraphia; mais, ajouta-t-elle avec bonté, si vous le souhaitez, je partirai avec vous pour Rome et je la ferai voir à l'empereur.
Yolusianus retourna donc à Rome, sans attendre
(1) On l'appelle plus généralement Véronique, parce qu'elle portait la Yéritable image delà sainte face, ver a icon. Le nom de Séraphia lui est donné dans plusieurs récits, notamment dans la Douloureuse jiassion, de la sœur Emmerich. C'est cette dame qui avait nourri l'enfant Jésus , âgé de douze ans, pendant les trois jours qu'il demeura dans le Temple.
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les délais sollicités par Pilate; il emmenait Séraphia, accompagnée d'une autre sainte femme. En arrivant, il dit à Tibère :
— Ce Jésus, que vous attendez depuis si longtemps, Pilate l'a fait mourir. Mais j'amène avec moi une dame qui a son image ; vous serez guéri si vous la regardez pieusement.
Tibère fit étendre des tapis de soie sur le passage de Séraphia; il l'accueillit avec respect, et voulut entendre de sa bouche ce qu'elle savait de la mort de Jésus.
Madame Mathilde Bourdon, dans ses Légendes intimes, a si dignement retracé cette belle scène, que nous lui empruntons les résultats de l'entrevue de Séraphia avec Tibère :
«Après qu'elle eut exposé à l'empereur les odieux préliminaires de la Passion, elle poursuivit :
« C'était vers l'époque où les Juifs célèbrent la Pàque. La veille du sabbat, dès le matin, Jérusalem ne fut que trouble et sédition. Jésus, trahi par un des siens, venait d'être livré au prince des prêtres. Ce fut le cœur navré d'angoisse, accablée d'épouvante, que j'écoutai le récit des outrages auxquels ce Roi des rois était en' butte chez Caïphe, pendant cette nuit terrible dont les secrets infernaux ne seront connus qu'au grand jour des justices du Seigneur. D'heure en heure, de nouveaux bruits parvenaient à mon oreille; le gouverneur de la Judée venait d'envoyer Jésus au tétrarque Hérode. Celui-ci, entouré d'une cour insolente, avait raillé le Fils de Dieu! Traîné devant Pilate, il subit le châtiment des es-
claves, et une soldatesque cruelle couronna d'épines le Dieu qui ne s'est fait homme que pour sauver les hommes. Pilate, ayant honteusement cédé aux lâches fureurs du peuple, avait voulu laver ses mains d'un sang qui les couvrira à jamais, et avait envoyé Jésus à la mort. Et lui, toujours patient, toujours soumis, semblait ressentir pour ses infâmes bourreaux un amour plus fort que la mort !
)> La sentence était prononcée; déjà le cortège se dirigeait vers le Golgotha. Il allait passer devant ma demeure. J'entendais les clairons de la cavalerie romaine. Aussitôt ma résolution fut prise; je me plaçai sur le seuil de ma maison, et j'attendis. Je vis les orgueilleux et riches pharisiens, gonflés d'une joie sanguinaire, et précédant sur leurs chevaux rapides la marche du Juste, accablé sous le fardeau de la croix. Je vis Pontius Pilatus, le visage pâle sous un casque étincelant; je le regardai, afin de le reconnaître devant le trône du Juge où nous comparaîtrons tous. Je vis des hommes à l'air sauvage qui portaient en riant les échelles, les cordes et les clous. Une populace avide de sang remplissait la rue et dérobait Jésus à mes regards. Je n'entendais que blasphèmes, sarcasmes horribles; des enfants même portaient des cailloux dans le pan de leurs petites robes, pour les jeter sous les pieds meurtris du Sauveur. Enfin, je le vis! pâle, sanglant, ne conservant la vie que par un suprême effort, et chancelant sous l'énorme poids dont on avait chargé ses épaules blessées.
» A cette vue, je ne pus me contenir : nulle force humaine n'aurait pu m' arrêter. Je m'avançai dans la
rue, je marchai vers Jésus, et, ôtant mon voile, je tombai à ses pieds, en disant :
« Permettez-moi d'essuyer la face de mon Seigneur. »
» Jésus prit le voile, l'appliqua sur son visage, et me le rendit en me remerciant.
» Je pressai le voile contre, ma poitrine, et rentrai dans ma maison, poursuivie par les imprécations de la foule, m'estimant heureuse de prendre part au calice du Seigneur. Je déployai ce voile, et, pleine de joie, de frayeur, de tendresse, je vis que Jésus, usant en faveur d'une pécheresse de son pouvoir suprême, avait imprimé sur ce linge son visage, tel que je venais de le voir, sanglant et défiguré. Je restais dans ma demeure, contemplant le précieux souvenir que m'avait légué le Sauveur. Trois heures après, tout était consommé. Jésus était mort, et le monde était racheté! »
» Tel fut le récit de Séraphia. Tibère avait écouté avec une attention profonde. Il lui dit :
— » Femme!... montrez-moi ce voile!
— » Seigneur, le voici, répondit Séraphia en ouvrant, au moyen d'une clef d'argent, sa cassette de cèdre. Elle en tira un long voile de laine blanche, et, le déployant aux yeux de l'empereur, elle dit intérieurement :
— » 0 Dieu! montrez votre pouvoir!
» Le voile miraculeux portait l'empreinte d'une face ensanglantée, environnée d'une couronne d'épines, et dont l'expression auguste et douloureuse portait dans l'âme un attendrissement mêlé de crainte.
Tibère la contempla, étendit ses mains tremblantes, afin de toucher cette image adorable, mais se recula, comme si un sentiment de respect jusqu'alors inconnu eut soudain parlé à son cœur. Au même instant, se soulevant sur sa couche, il s'écria :
— » Ton Dieu est un Dieu puissant, femme!
je suis guéri!
» Séraphia tomba à genoux et adora en silence. Tibère respecta ses pieuses effusions; et, après un long temps, il lui dit avec douceur :
— » Reste auprès de moi, je te donnerai, à Rome, une maison et des esclaves ; tu serviras ton Dieu en paix, et nulle femme, je le jure par ton Dieu, pas même l'impératrice, pas même la prêtresse de Vesta, ne sera, plus que toi, environnée d'honneurs et comblée de richesses.
— » Je vous rends grâces, Seigneur, répondit Séraphia; mais je ne forme plus en ce monde qu'un désir, c'est de vivre et de mourir auprès du tombeau de mon Maître !
— » Tu veux retourner à Jérusalem ?
— )) Oui, seigneur.
— » Je te donnerai de l'or...
— » Seigneur, je n'en ai pas besoin.
— » Tu emporteras au moins des parfums pour les brûler au tombeau de Jésus.
— m Je les offrirai pour vous, seigneur, à Celui qui n'habite plus ce tombeau, mais qui règne glorieux dans le ciel.
— )> Ne veux-tu pas autre chose ?
— » Seigneur, je voudrais que vous pussiez con-