‹ Lègendes du Nouveau TestamentChapitre 89 sur 106 · LA VENGEANCE DU SAUVEUR · texte numérisé non relu

LA VENGEANCE DU SAUVEUR

Je crois fermement et de tout mon cœur en Notre Seigneur Jésus-Christ.

Il écrivit à Vespasien pour l'inviter à s'unir à lui et à marcher en armes contre les Juifs.

La suite de ce document confond les temps. Vespasien n'est pas encore empereur. Ce n'est qu'un capitaine, ce qui ne l'empêche pas d'aller avec Titus châtier les Juifs. Il emmène ensuite la Véronique à Tibère, qui règne encore et qui est guéri par la vue de la sainte face. Anne et Caïphe sont lapidés; un grand nombre de Juifs sont mis en croix ; Vespasien et Tibère reçoivent le baptême.

Mais on peut lire partout l'accomplissement des terribles prédictions du Sauveur. Quarante ans après le déicide, Jérusalem, prise par Titus, à la suite d'une guerre de sept ans qui fit périr quinze cent mille Juifs, fut tellement détruite qu'il n'y resta plus pierre sur pierre.

Pendant le siège, douze mille selon les uns, vingt mille et cinquante mille selon d'autres, furent crucifiés autour de la ville investie.

Ces faits sont de l'histoire.

Quel tourment de tramer des jours tissus d'alarmes, De ne plus voir d'objets qui nous offrent des charmes , De se lever la nuit dans d'horribles transports Sans pouvoir de son sein arracher le remords!

Ducis.

Jésus , la bonté même , Me dit en soupirant :

Tu marcheras toi-même Pendant plus de mille ans !

Le dernier jugement Finira ton tourment.

(Complainte du Juif errant.)

C'est ici la plus populaire peut-être de toutes les légendes. Il n'est pas de bonnes gens, dans les pays chrétiens, qui ne la sachent ou qui ne l'aient dans leur armoire , imprimée sur papier gris , avec un texte digne du papier et une complainte digne du texte.

C'est là une véritable légende, clans le sens de ceux qui croient que les légendes sont des contes, et qui se trompent ; car dans l'acception vraie du mot r une légende est une narration qui mérite d'être lue : Legenda. Seulement nos pères, qui ont écrit tant de légendes, n'écrivaient pas avec la pusillanimité moderne, qui écarte des récits tout ce qui est merveilleux; et il y en a tant néanmoins!

Des savants lourds, qui ne goûtaient pas les récité du moyen âge , appelaient la Légende d'or, une légende de plomb; ils lui attachaient leur marque.

Pourtant, le pieux et savant archevêque de Gênes, à qui ses nombreux lecteurs ont fait l'honneur de

donner à ses Vies des saints le nom de Légende d'or, ne manque presque jamais, lorsqu'il retrace un fait douteux , d'avertir qu'il l'emprunte à une source apocryphe.

Ne repoussez donc pas les légendes, vous que l'on satisfait si aisément avec des contes absurdes et des faits impossibles.

Ce que nous disons ne s'applique pas à la légende du Juif-Errant , qui n'est , selon l'opinion la plus sérieuse, qu'une allégorie du peuple juif, errant partout, vivant toujours, ayant toujours de l'argent, et ne devant se fondre- qu'à la fin des temps avec les autres nations.

Des poètes ont vu dans cette légende un symbole de l'humanité. Mais les poètes voient tout ce qui leur plaît.

Quoi qu'il en soit, nous devons rapporter sommairement ici la légende populaire du Juif-Errant , qui se résume au reste en sa complainte.

Il parait que cette légende a commencé à prendre cours dès le quatrième siècle. On racontait que Jésus,, chargé de sa croix pesante, et montant la voie douloureuse du Calvaire , voulut se reposer un moment devant la boutique d'un Juif, dont les récits font généralement un cordonnier. Le juif le repoussa, en lui disant de marcher et de ne pas lui faire l'affront de s'arrêter sur son banc. Jésus lui répondit : Marche toi-même et ne t'arrête plus.

Il prit aussitôt son bâton et s'éloigna pour ne plus se reposer.

Mathieu Paris raconte qu'en 1229 un archevêque

de la Grande-Arménie vint en Angleterre visiter les lieux saints. L'Angleterre en avait alors. Cet évêque déclara qu'il avait vu le Juif-Errant , qu'il appelait Cartophilax; qu'il l'avait reçu à sa table; qu'il en avait appris que , toutes les fois qu'il avait cent ans , il tombait dans une sorte d'extase, d'où il sortait, revenu à l'âge qu'il comptait, le jour où Jésus le condamna à marcher toujours; qu'il s'était converti à la foi chrétienne, qu'il avait été baptisé par Ananias, le même qui baptisa saint Paul, et qu'il vivait saintement.

Peu après, dans ce même treizième siècle, Philippe Mouskes , dans sa chronique rimée , parle du Juif- Errant comme d'un être dont l'existence merveilleuse n'était douteuse pour personne. En 1 460, il vient à la cour de Philippe le Bon, alors en fête, un homme vêtu à l'orientale , qui porte le nom d'Ahasvérus (1), et qui est le Juif-Errant. Le baron de Reiffenberg a exposé cette aventure dans ses deux volumes de récits intitulés : Le dimanche.

En 1547, sous le même nom d'Ahasvérus, le Juif- Errant assistait pieusement à un sermon dans la cathédrale de Schleswig. Plusieurs, dans le même siècle, le virent ou dirent l'avoir vu, en Angleterre, en Suède, en Danemark , en Hongrie , en Pologne , en France , en Italie, en Perse, à Weimar, à Dantzick. En 1 575, on le rencontre à Madrid, en l 599 à Vienne, en 1 601 à Cracovie, en 1641 en Autriche, en 1643 en Palestine. Il avait causé en 1640 avec deux bourgeois de

(l) Dans beaucoup de légendes il se nomme aussi Isaac Laquedan ou Lakkedeni.

Bruxelles ; et la complainte populaire mentionne cette rencontre.

Des poèmes, des ballades, des tragédies, des romans, plus ou moins mauvais, ont pris pour sujet le Juif-Errant. C'est un cadre assez commode et qui accueille les idées de tout genre (1). M. Edgar Quinet en a fait une épopée humanitaire qui est peu lue.

LXY. — L'ANTECHRIST.

Le Christ ne viendra qu'après la chute du siège romain et l'apparition de l'Antéchrist, qui mettra les saints à mort. S. Ambroise.

In persecutione extrema sacras Ecclesiœ romana?, sedehit Petres romanus , qui pascet ores in rnultis tribulationibus ; quibus transactis , civitas septicollis diruetur, et judex tremendus judicabit populum.

S. Malàcbie.

L'Antéchrist est un homme d'iniquité qui viendra, à la fin des temps , combattre la foi chrétienne , qui se posera l'ennemi implacable de Jésus-Christ , et qui fera subir à l'Église la dernière et la plus violente des persécutions.

Plusieurs ont dit qu'il naîtrait de race juive.

On se fera une idée de l'opinion que s'en faisaient nos pères , par un fragment que nous allons citer.

(1) Nous axons donné, dans cette bibliothèque des Légendes, un volume intitulé : Légendes du Juif errartt et des seize reines de Munster. On y trouve toutes les traditions qui se rapportent à ce mystère jusqu'au seizième siècle.

On a toujours cru qu'il aurait des précurseurs. Jean Huss, WiclefF, Jérôme de Prague, Luther et Calvin ont passé pour tels au seizième siècle. L'abbé Fiard, dans un livre qu'on a raillé mal à propos, a présenté Voltaire et sa phalange comme des précurseurs de l'Antéchrist ; et- on ne peut nier que tous les grands déserteurs de l'Église ne méritent ce titre , puisqu'ils commencent les ruines qui doivent signaler le règne du monstre.

Au dix-septième siècle , on a cru un moment que l'Antéchrist était né ; et en voici la preuve dans le fragment que nous annonçons. Il a été publié par M. Alfred Maury, qui l'a tiré d'un livret imprimé à Paris en 1623. C'est de la part des chevaliers de Malte une attestation de la naissance de l'Antéchrist :

« Nous, frères de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, en l'île de Malte, signifions avoir reçu des lettres de nos espions, qui pour notre service sont ordinairement en la contrée de Babylone , possédée par le Grand Turc, par laquelle lettre ils nous avertissent qu'en cette année de Notre-Seigneur 4 623, le 1er jour de mai , est né un enfant dans la ville de Bourydot , autrement appelée Calka , près de Babylone, duquel enfant la mère est fort vieille et de race inconnue, nommée Fort-Juda. Du père l'on n'a nulle connaissance. L'enfant est de vue brun, la bouche et les yeux fort agréables, ayant les dents aiguës en façon d'un chat, les oreilles larges, la stature aucunement plus grande que les autres enfants, lequel, incontinent après sa nativité, chemina et parla par-

faitement bien. Sa parole était entendue d'un chacun , admonestant le peuple et disant qu'il est le vrai Messie, et fils de Dieu , en qui l'on doit croire; et ont juré et protesté, nosdits espions, l'avoir vu, disant davantage qu'en la nativité dudit enfant , il apparut au ciel des signes merveilleux; car étant en plein midi , le soleil perdit sa clarté et fut obscurci quelque temps. »

D'autres prodiges sont cités, et on en conclut que cet enfant est l'Antéchrist. Mais il est évident qu'on s'est trompé ou que les espions ont été abusés.

Dans les idées générales des théologiens, l'Antéchrist , cet ennemi de Jésus-Christ , régnera à la fin des temps. En se donnant pour le Messie , il fera des prodiges « capables d'induire en erreur les élus mêmes » , qui succomberaient, a dit Notre-Seigneur, si les jours n'en étaient abrégés en leur faveur.

Malvenda, dans son grand et curieux traité de l'Antéchrist, dit qu'il sera Juif et de la tribu de Dan. Il appuie ce sentiment sur cette parole de Jacob : « Dan est un serpent dans le sentier; » sur celles-ci de Jérémie : « Les armées de Dan dévoreront la terre; » et sur le chapitre VII de l'Apocalypse, où, dans l'énumération qu'il fait des tribus d'Israël, saint Jean omet la tribu de Dan.

Tous les Pères reconnaissent qu'il aura beaucoup de précurseurs. Saint Jérôme pense qu'il sera fils d'un démon. D'autres ont dit que ce serait un démon même, revêtu d'une chair apparente et fantastique. Mais suivant saint Irénée, saint Ambroise, saint Augustin et plusieurs autres Pères, l'Antéchrist

sera un homme de la même nature que tous les autres, dont il ne différera que par une malice infernale et par le pouvoir d'opérer des prestiges.

Raban-Maur, dans son livre De la vie et des mœurs de V Antéchrist > dit qu'il guérira toutes les maladies , qu'il marchera sur les eaux , qu'il transportera les montagnes, qu'il maîtrisera les éléments, qu'il fera fleurir ou desséchera les arbres à son gré , qu'il ressuscitera les morts. Il siégera avec ses enchanteurs dans la ville de Jérusalem, où tous les rois de la terre viendront leur rendre hommage.

Sébastien Michaeliz , dans son histoire des trois possédées de Flandre, résume les révélations que les démons exorcisés ont été obligés de faire. Ils ont dit que l'Antéchrist serait fils de Belzébuth , qui l'accompagnerait sous la forme d'un oiseau à quatre pattes et à tête de bœuf; qu'il ferait des chrétiens ce qu'on fait en enfer des âmes; qu'il se ferait porter par les airs où il voudrait et quand il voudrait , qu'il aurait une foule de noms et parlerait toutes les langues.

Quelques-uns ont dit qu'il régnera cinquante ans. Mais l'opinion la plus admise est que son règne ne durera que quarante-deux mois.

Leloyer, dans ses discours des spectres, signale cette croyance populaire de son temps, que les démons souterrains, qui gardent les trésors cachés, ne les gardent que pour l'Antéchrist, et qu'au moyen de ces richesses immenses il pourra séduire les peuples.

Il ajoute qu'il agira beaucoup plus encore par la

séduction que par la violence brutale. C'est à cause des miracles qu'il fera, dit-il aussi, que plusieurs l'appellent le singe de Dieu.

Malvenda et presque tous ceux qui ont écrit sur l'Antéchrist s'accordent à dire qu'Élie et Enoch , que Dieu a réservés vivants, viendront enfin et achèveront de convertir les Juifs. L'Antéchrist leur fera donner la mort, qu'ils n'ont pas encore reçue et qu'ils ne doivent recevoir que de lui.

Quelques-uns ont dit que l'Antéchrist sera tué par saint Michel. Mais il est plus généralement admis que Notre-Seigneur lui-même descendra des cieux et tuera son ennemi du souffle de ses lèvres , comme d'une épée à deux tranchants.

Après quoi les Anges feront entendre les trompettes du dernier jugement.

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