‹ Légendes du vieux ParisChapitre 3 sur 41 · LA CITÉ LT S LS L L G L N DLS · texte numérisé non relu

LA CITÉ LT S LS L L G L N DLS

quoi acheter le four banal de la ville de Paris, qui, à cause de sa profondeur, lut surnommé le four d'enfer. L’entrée donnait dans cette rue, qui prit ensuite, dans toute sa longueur, le nom de rue du Haut-Moulin.

La rue Perpignan, se nomma d’abord au xne siècle Charauri. Ce nom de Charauri vient d’un fait historique digne d’être rappelé. Cette rue fut dépositaire du pcnnon des rois de France, lequel, en temps de paix, avait coutume d’être renfermé dans l’enceinte de l’île et proche du Palais. Ce palladium blanc, avec une croix rouge au milieu, flottait au bout d’un grand mât surmonté d’une croix dorée. Ce pennon royal était attaché à un grand char attelé de huit bœufs couverts de housses écarlates. Un chapelain disait tous les matins la messe au pied de cet étendard et huit preux d’un renom Sans tache, accompagnés de huit trompettes, en cas d’alarme, veillaient à sa garde nuit et jour. En temps de guerre, ce char était conduit au centre du camp royal. C’est de ce dépôt que cette rue tira son nom primitif Charauri : Char d’or. Au quinzième siècle elle prit le nom de Champrose , Champrosay , Champ flori , pour deux raisons :

C’était dans cette rue, presque hideuse, étroite et infecte, que se tenaient les marchands de chapels de roses, bouquets, mais verts, et ceux qui fournissaient la moisson odorante delà baillée des roses ; cette reine des fleurs était de toutes les fêtes.

C’était aussi dans un jardin planté de roses que les dames et damoiselles de la cité dansaient de belles caroles à certaines fêtes de l’année. C’est au milieu de ces fleurs que l’on contait fleurettes.

D’où son nom si- poétique qu’on est tenté d’y chercher l’adresse de Vénus. L’amour avec son carquois montait la garde à la porte de l’hôtel de Cythère.

Son troisième nom de Perpignan vient du jeu de paume : c’est dans les jardins de rosiers de cette rue que fut établi le premier jeu de ce genre qu’on vit à Paris. Il était très-fréquenté surtout par les princes et les nobles ; on poussait la pelotte avec le poing ( per pugnum ), d’où Perpignan par corruption. Au quinzième siècle on avait commencé à se ganter ; puis on prit des cordes roulées et serrées autour de la main, et, plus tard, la raquette, afin de rejeter la balle avec plus de roideur. Alors ce jeu royal devint très-populaire à Paris. Sous Henri II, Charles IX et Henri III, le jeu de paume fut très en vogue. Sous Henri IV, cette fureur augmenta, parce qu’il amena avec lui des Béarnais qui étaient de grands joueurs.

Parmi les récits lugubres qui circulaient dans le populaire de Paris au quinzième siècle, il en est un qui eut pour théâtre le jeu de paume de la rue de Perpignan.

Un bâtard d’Àrmagnac, grand enjôleur de fillettes, querelleur, détrousseur de bourgeois et joueur enragé, fréquentait ce jeu de paume, jurant et trichant, prêt à mettre flamberge au vent à la moindre résistance, portant des défis à tout le inonde dans ce carrousel pacifique; c’était un vrai Robert le Diable de carrefour.

A l’extrémité de l’esplanade où les joueurs luttaient d’adresse, une niche gothique toujours parée de roses abritait la madone du jeu de paume, car, plaisirs comme douleurs, nos bons aïeux mettaient dévotement tout sous la protection d’un saint ou d’une Notre-Dame.

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L’impie s’amusait souvent par bravade et forfanterie à lancer des pelottes sur le sein de la Vierge, jurant quand il manquait son but, et riant quand il l’atteignait d’une manière indécente.

Un pareil sacrilège devait avoir son châtiment.

Or, il arriva qu’un jour de défi, en présence d’une grande foule, il était sur le point de gagner la partie, quand soudain toutes les balles qu’il lançait, au lieu de prendre la direction qu’il leur donnait, allèrent, poussées par une force invisible, se loger dans le manteau de la madone.

La foule, sous le coup du pressentiment qu’il va s’accomplir quelque événement miraculeux, resta frappée d’étonnement. Les cris et les murmures s’arrêtèrent; elle tomba à genoux et, tournée vers la vierge, pria tout bas pour l’impie, car elle avait deviné que la colère de Dieu s’était tournée vers lui.

Mais lui, seul debout, honteux de se voir le jouet d’une image de pierre, blasphéma davantage, vomit les plus horribles sacrilèges que lui souffla le mauvais ange et prit une balle pour la lancer directement sur la Vierge.

Il vise et lève le bras en criant: < au cœur. »

Mais à peine a-t-il levé la main qu’il tombe foudroyé.

La foule, folle de terreur, se précipite dans la rue, fuyant ce damné et craignant d’être témoin d’autres malheurs plus terribles*

La nuit suivante, le corps du bâtard, couvert de fientes et ordures, fut traîné sur une claie, par ordre de l’évêque, jusqu’au port Saint-Landry et jeté dans la Seine, qui se chargea de conduire au diable le cadavré du inaudit.

Les ruesHaute, Basse et du Milieu dcsürsins tircntlcurs

noms de Jean Juvénal des Ursins, qui cumula, eu 1389, les doubles fonctions de prévôt de Paris et des marchands, après la révolte des Maillotins. Son hôtel, situé dans ces rues, avait une entrée sur chacune d’elles; il fut démoli au milieu du quinzième siècle. Jean Juvénal prit le nom des Ursins, de l’hôtel qui lui fut donné par la ville en récompense de ses nombreux et loyaux services. Cet homme de bien, qui mit les affaires de Paris en très-bonne police et prospérité pendant sa prévôté, échappa en 1393, à un complot ourdi sournoisement contre lui.

Sur les plaintes des mariniers parisiens, il rétablit le libre parcours de la Seine et de la Marne obstruées par la grande quantité de moulins échelonnés sur les deux rives. Il s’v prit si bien qu’en une seule nuit toutes les digues furent détruites, il indemnisa les propriétaires en leur donnant le prix du produit pendant dix anuées. Ce bienfait public éveilla contre lui la malveillance des riverains, et le duc de Bourgogne, qui voulait priver le roi de ce sage ami, résolut d’en profiter pour le perdre. Il soudoya trente faux témoins qui déclarèrent l’avoir entendu, à diverses reprises, proférer des cris séditieux contre le roi.

Or, il advint que deux commissaires du Châtelet qui avaient rédigé les pièces fausses allèrent, de compagnie, boire, caqueter et prendre leurs aises en la taverne de l’Echiquier, rue de la Licorne, et les parchemins sur lesquels étaient griffonnés les preuves du prétendu crime posés sur le bord de la table , roulèrent à terre. Un chien croyant saisir un os se jeta avidement dessus pour les ronger et les traîna jusque dans la ruelle du lit. La ménagère du tavernier, en se couchant, trouva le rouleau

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et le remit a sou mari qui ne put lire dans ce grimoire ; mais voyant le cachet du procureur du Châtelet, il s’effraya grandement, croyant que mauvaises gens le voulaient chicaner. Inquiet, il se leva viteinent, courut à Dhôtel de ville, le concierge éveilla, et son affaire lui conta. Les pièces furent remises au prévôt lui-même qui fut moult joyeux de tenir les preuves .des méchancetés criminellement et secrètement manigancées contre lui.

Le lendemain, au lever du soleil, un huissier d’armes vint l’ajourner à comparaître en présence du roi Charles VI et son conseil séant en sa grosse tour de Vincennes.

Le bruit de cet exploit faillit soulever une émeute dans la cité. Quatre cents des plus notables et bons bourgeois s’assemblèrent et lui firent cortège, prêts à sa défense en cas de meschef. Jean Juvénal se défendit honorablement et en beau langage; il confondit les traîtres, et le Roi déclara, par sentence, que le prévôt des marchands était prud’homme et ceux qui avaient témoigné contre lui

méchantes gens, et il termina en disant : « Allez en paix

mon ami, et vous tous, bons bourgeois, aussi. »

Aux fêtes de Pâques suivantes, les accusateurs eurent repentance, et, pour obtenir l’absolution, furent obligés de faire amende honorable en une expiation publique. Ils vinrent donc* le Vendredi-Saint,* de grand matin, tête baissée, nus, couverts seulement d’un long drap blanc, à l’huis de l’hôtel des Ursins.

Jean Juvénal les voyant en si piteux équipage leur demanda leurs noms, et, comme la honte enchaînait leur langue, il les nomma l’un après l’autre à haute voix et

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leur octroya bien doucement le pardon en versant sur eux des larmes d’attendrissement.

Au milieu des scènes tumultueuses des factions Armagnacs et Cabocbiens qui bouleversaient la France et préparaient déjà sa décomposition, il resta ferme et inébranlable dans son amour pour son bon Roi, comme un roc au milieu de la. tempête. Après quarante ans de bons et loyaux services, il trépassa le 1er avril 1431 et fut couché dans sa chapelle de Notre-Dame de Paris où on le vit longtemps représenté à genoux, les mains jointes, priant Dieu avec sa femme et ses enfants.

La rue aux Fèves. — Ses étymologies. — Ses forgerons et orfèvres. — Un miracle de saint Marcel. — La chancellerie du roi Pépin. — La maison de la Gerbe d'or. — La légende du Lapin Blanc, -r Son cabaret. — La Bourse du crime. — Ses illustrations. — La rue de la Calandre. — Son étymologie. — La ménagerie du roi. — Origine du mot concierge. — Ses droits. — Sa juridiction sur la rue de la Calandre. — Les fûtes de 14:20. — La maison du crime. — La maison de saint Marcel, bourgeois de Paradis — Ses légendes. — Le dragon. — Ses statues. — Comment il devint un des patrons de Notre-Dame.

La rue aux Fèves. Au treizième siècle et dans les plus anciens titres, cette rue est nommée rue aux Fèves (viens Fabarum) à cause du marché aux fèves qui s’y tenait . Les moines avaient mis ce légume peu coûteux en grande faveur à cause des jeûnes, alors presque hebdomadaires. Les féviers parcouraient les rues comme aujourd’hui nos marchands des quatre saisons, avec une hotte sur le dos, en criant à tue-tête : Pois chauds pilés! et fèves chaudes!

Cette étymologie est vraisemblable, tant à cause de l’orthographe du nom que du voisinage du Marché-Neuf ou de YHerberie, ainsi nommé parce que c’est là que les Parisiens trouvaient à acheter les herbes, légumes et marchandises potagères que criaient les marchands.

A ma belle herbe ! A ma belle herbe !

Parce que c’est toute gaieté,

Je ne la crie qu’en été.

A qui vendrai-je ma grosse gerbe ?

Le chapitre de Notre-Dame y établit une halle au blé

et métamorphosa le nom de fèves en feurre (paille); mais, selon l’opinion de beaucoup de savants, au lieu de s’appeler rue aux Fèves, elle porta primitivement le nom de febvres (via ad fabvos) parce que les forgerons et les orfèvres, du quatrième au huitième siècle, y avaient leurs forges et ateliers.

On y a conservé longtemps la forge où travaillait saint Fini.

Une légende raconte 'que saint Marcel enfant venait y jouer avec les apprentis, et que lui-même s’exerçait à V œuvre fabrile, Un jour il fut calomnié auprès du maître, qui, pour le forcer à désobéir afin d’avoir un motif pour le punir, lui commanda de prendre avec ses mains un fer chaud dans la fournaise et de dire combien il pesait.

Le saint, plein de confiance en la protection de Dieu, et sachant qu’il faut toujours obéir, avança la main au milieu du brasier, en retira, aussi tranquillement que s’il tenait une pince, un morceau de fer et dit : « Il est chaud f

comme feu et pèse neuf livres, » ce qui fut trouvé vrai, ^

pesé au poids. * , j.

Parmi les vieilles maisons qui attiraient les curieux dans cette rue, il y en avait une au numéro 4, dont l’en- ^ trée était fermée par une vieille porte cintrée, ornée de sculptures et d’un blason représentant une gerbe et deux béliers. La cave de cette maison était très-ancienne et soutenue par des piliers d’une architecture primitive. On ,] «lisait que c’était le restant d’un édifice qui datait de 760, et avait servi à la chancellerie du roi Pépin; elle était connue sous le nom de maison de la Gerbe d'or.

En 1000, elle appartenait à un tonnelier qui avait pour

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enseigne un bas-relief de Jean Goujon, représentant la chaste Suzanne entre les deux vieillards. L’enseigne s’était perpétuée de père en fils jusqu’en 1847; au dessous, on avait gravé l’acte de naissance de la maison : Fondée en 410, idem en 1600.

Mais la plus fameuse des maisons de cette rue est sans contredit celle qui abritait le sombre et terrible repaire du Lapin Blanc , rendu si célèbre par le plus dramatique des romans d’Eugène Sue.

Comme tout établissement respectable, il avait sa légende, qui date de très-loin dans les chroniques du temps jadis.

Un archer, le 15 avril 752, jour consacré à Pépin le Bref, eut l’ingénieuse idée d’offrir au roi, sur un coussin bordé de franges d’or, un magnifique lapin blanc d’une grosseur extraordinaire. Pépin, flatté de cet hommage, ne voulut pas cependant l’accepter, mais octroya à son féal archer la faveur d’élever auprès de sa chancellerie, qui attenait à la chapelle Saint-Eloi, l’établissement qui lui conviendrait. Celui-ci, qui probablement était grand ami de Bacchus, et comptait sur la clientèle toute faite de ses compagnons d’armes, n’eut rien de plus pressé que de fonder un cabaret, et arbora pour enseigne un l^pin blanc grossièrement tailladé.

Pendant tout le moyen âge, soudards, malandrins et ribaudes y cachaient leurs orgies.

C’est dans ce lupanar que les héros de Toulon, Brest et tous les faucheurs alu grand pré se# donnaient des rendez-vous sinistres et venaient chercher des recrues. C’est autour du comptoir de zinc de cette ignoble bibine

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que se négociaient les affaires, dont le taux variait seloi les circonstances ou la réputation des forçats, courtiers marrons de cette véritable bourse du crime , et dont 1 cours était inscrit au greffe du Palais-de-Justice. La liauss ou la baisse suivait les bévues de la police, qui venai de temps en temps jeter son filet dans cette antichambr de la cour d’assises. Fait curieux, c’est dans cette ta verne, qui existait presqu’à l oinbre du Palais-de-Jusice que se combinaient les crimes qui, après avoir épou vanté Paris, se dénouaient souvent tout à côté par un sentence de mort.

Le débitant de trois-six qui tenait cette taverne, la fi embellir par des rapins dont l’imagination dévergondé inventa les plus drolatiques caricatures ; et, sous l’en soigne représentant un lapin blanc qui, au lieu de hoir la rosée du matin, prenait gaillardement un petit verre on lisait ces vers boiteux :

Pour un musée n’allez pas à Versailles, j.

Le Lapin Blanc vous offre ses murailles;

Couvertes de rimailles Et de caricaturales Qui railles.

Avant que la pioche des démolisseurs eût entamé cel grotesque merveille, tout le monde courut voir les f meuses caves du Lapin Blanc , et plus d’un visiteur fri? sonnait d’ horreur en croyant voir sur le sol des tachi de sang, qui n’étaient autres que quelques gouttes de vi de Suresne renversées par un buveur en goguette.

La rue Calandre. C’est la plus ancienne de tout Paru c’est la première voie tracée par les Gaulois dans Lutèct Son nom a bien tourmenté les étymologistes.

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La calandre est une machine à polir le drap; il y en avait une qui figurait sur l’enseigne arborée à l’entrée de cette rue, et comme les industries étaient cantonnées, le voisinage de la rue de la Vieille-Draperie donne raison à cette explication généralement adoptée. Il y a eu un nommé Jean de la Kalandre et un Nicolas le Kalandeur qui demeurèrent dans cette rue au quatorzième siècle ; 011 peut supposer encore que leurs noms venaient de leur métier.

D’après les chroniques du quatorzième siècle, 011 sait que c’est dans cette rue qu’étaient logés et nourris les lions du roi. C’était une fantaisie royale que nous retrouvons sou-

vent dans l’histoire. Chaque résidence de roi avait sa ménagerie pour les combats d’animaux qui faisaient lesdélices de la cour. Tout le monde connaît la légende de Pépin le Bref qui terrassa un lion. Charles le Sage avait une ménagerie de lions dans son hôtel Saint-Paul, et Louis XI, qui aurait dû préférer les renards aux lions, aimait cependant ces féroces commensaux, autant que son compère Tristan l’Ermite.

C’était le maître (les enfants de chœur de la Sainte- Chapelle qui était chargé de la garde, nourriture et en - I tretenement des lions.

En 1360, la rue de la Calandre était sous la dépen- , dance immédiate et absolue du concierge du palais. Pour bien comprendre cette juridiction, disons l’origine du mot concierge :

Hu* ,rue Capet ayant résolu d’habiter le palais de la Cité, le flanqua de deux bâtiments considérables. L’un fut appelé Conciergerie et devait tenir lieu tout à la fois de caserne et de prison; l’autre porta- le nom de Stabule

ou stable (étable ou écurie du roi). Le gouvernement des étables fut donné à un guerrier qu’on qualifia du nom de comte des étables ou connétable, et l’intendance du premier fut confiée à un noble capitaine qui prit le nom de comte des cierges ou concierge.

Le comte des cierges jouissait d’une foule de droits et prérogatives. Il faisait exercer par les baillis toute justice et seigneurie basse et moyenne; son tribunal était érigé dans la grande salle du palais.

Dès le douzième siècle, ce poste éminent des comtes des cierges ne brilla plus d’un si vif éclat.

Louis XI réunit les fonctions de concierge et de bailli, pour les confier h son médecin Jacques Coitier.

On dirait que nos portiers actuels, dignes descendants des comtes des cierges, et fiers de cette illustre origine, exercent encore leurs droits de haute, basse et moyenne justice sur leurs locataires, taillables et corvéables à merci .

Le concierge, tant au palais que dans les limites de sa seigneurie, avait une foule de redevances et de prérogatives despotiques qui relevaient de son autorité. Entre autres droits', il avait celui de voirie dans la rue de la Calandre, et de chantelage du vin et de l’avoine ; c’est-à-dire, que sur chaque tonneau de vin, un impôt de quatre deniers parisis était levé , et pareil impôt sur chaque muid d’avoine.

En 1420, à leur entrée solennelle les rois de France et d’Angleterre, réconciliés après une guerre désastreuse, se rendirent à Notre-Dame pour chanter un Te Deum , au milieu des rues encourtinêes et des processions. Une

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chronique du temps nous dit « qu’ils passèrent rue de la Calandre, et qu’il y fut fait un moult piteux mystère de la Passion de Notre-Seigneur, au vif , selon qu’elle est figurée autour du chœur Notre-Dame, et duraient les échafauds environ cent pas de long. »

Un crime détestable ayant été commis par des juifs dans la maison qui fait le coin de cette rue et de celle de la Juiverie, elle fui démolie de fond en comble, et la place laissée vide pour rappeler le châtiment. Sut;ce terrain déclosé, vague et infâme, on pendait des juifs entre deux chiens.

(i’ est dans une des maisons de cette rue que naquit saint Marcel, neuvième évêque de Paris, actuellement bourgeois de Paradis , dit la chronique.

C’est devant cette maison bénie, que tous les ans, â la procession solennelle de l’Ascension , le chapitre de Notre-Dame faisait une pieuse station ; car la vénération de nos pères pour ce saint évêque était grande, et les générations successives se transmirent le récit des miracles dont la Cité avait été témoin.

Aux veillées parisiennes, les bourgeois racontèrent longtemps ses nombreuses légendes.

Du temps qu’il n’était encore que sous-diacre de Saint- Prundece, il lui servait tous les jours la messe. Un jour d’Épiphanie, au moment de monter à l’autel, le vin manqua, dérobé par des larrons; il courut à la Seine chercher de l’eau, et, quand il présenta son amphore à l’évêque, elle fut trouvée pleine d’un vin si suave, qu’il servit à la célébration du saint office, et les fidèles communièrent avec ce vin miraculeux.

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Une autre fois qu’il versait de l’eau sur les mains (' Prudence, le liquide prit soudain un parfum de beaun^ qui émerveilla l’évêque.

Un jour qu’il officiait au moment solennel de la coin munion, chacun approchait pour prendre sa part du pai consacré; parmi les assistants un homme qui avait h mains liées derrière le dos restait debout, immobile, re tenu par la crainte et la honte. Marcel voyant tout I monde passer avant lui et se doutant de quelque ruse d malin esprit alla droit sur lui et dit : « Que restes-tu ainsi qui te retient? » Il répondit qu’il avait offensé Dieu en vi liant à la messe. Le saint homme alors lui imposa h mains; lui dit d’approcher sans crainte et il fut délivi aussitôt.

Mais le miracle qui le rendit si populaire est sa vie loire remarquable sur un dragon, victoire qu’une foule d bas-reliefs représentèrent dans les églises, aux encoignure des ruelles et dans les enseignes.

Il y avait à Paris une dame de noble race, mais vil et crimineuse de vie. Quoique ayant un mari, elle se com plaisait en voluptés et paillardises. Morte, son corps fu enterré hors de la ville et pas en terre bénite, selon 1 chrétienne coutume.

Par punition divine, un moult grand dragon, qui étai en la forêt voisine, venait de fois et d’autres au tombeai de ladite femme, et fouillait dans son cercueil pour s» repaître de ses membres impurs. Ce spectacle était si bor rible à voir que plusieurs eu mouraient. Scs parents e amis dénoncèrent le dragon à saint Marcel, qui vint batailler contre lui.

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Le voyant s’élancer du bois et venir au tombeau de la femme damnée, le saint se mit en prière et marcha bravement au-devant de lui.

Il lui frappa trois fois sur la tète avec son bâton pastoral; le dragon baissa son horrible tête , applaudissant de la queue avec grande humilité , en implorant merci.

Il lui mit son estole au col, remmena en triomphe au milieu des citoyens ébahis d’un si haut miracle, et, l’ayant cônduit hors de la ville à distance de trois milles, Vincrêpa en ces termes : « Ou t’en va au désert, ou t’en va jeter à la mer I »

Le dragon obéit aussitôt, et, depuis, oneques ne fut vu.

Nous voyons encore ce saint évêque au portail des plus anciennes églises de Paris, le pied sur le dragon légendaire qu'il dompta avec le secours divin.

C’était en commémoration de ce merveilleux exploit qu’il était d’usage de promener, au jour des Rogations, dans Notre-Dame et les rues de Paris, un énorme dragon d’osier, dans la gueule béante duquel les plus adroits de la foule jetaient des fruits et des pâtisseries. La procession, après une pieuse station devant la maison du saint allait, en grande cérémonie bénir la Seine, car le peuple croyait que le dragon, docile à l’ordre du saint, s’était jeté dans l’eau et était allé jusqu’à la mer ; cette bénédiction était pour remercier la Seine d’avoir aidé à sa délivrance. Ainsi le voulait la crédulité populaire.

Au temps du grand Charles, le corps de saint Marcel fut déposé dans une crypte de l’église dédiée à saint Clément, bâtie sur la rive gauche de la Seine par le preux Roland, neveu de l'Empereur à la barbe lleuric. L’au-

guste empereur honora ses reliques de nombreuses libéralités et octroya force privilèges aux chanoines qui en avaient la garde.

Aux invasions normandes, les chanoines, craignant la profanation de la chasse de leur saint patron, demandèrent et obtinrent asile dans l’église de Notre-Dame qu’on achevait de bâtir, avec promesse qu’une fois les guerres pacifiées on leur rendrait leur précieux dépôt ; mais le chapitre, au moment de la restitution, déclara que saint Marcel serait plus dignement logé dans la cathédrale, et refusa de rendre la relique. On lui consacra une chapelle du côté septentrional de Notre-Dame et c’est ainsi, que le saint évêque parisien devint un des patrons de notre vieille basilique. Les chanoines de Saint-Marcel, pour se consoler, chantaient tous les ans deux obits en l’honneur de leurs bienfaiteurs Charlemagne et Koland, son neveu.

La rue de la Barillerie. — La plus ancienne. — Son étymologie. — Le Noé parisien. — Le nectar des coteaux parisiens. — Les Barilliers. — Les caves royales. — Les moines buveurs. — Origine du dicton : se donner une culotte. — Ordonnances concernant le barillage. — La légende du tavernier du coin. — Au Rat-viné. — La Babillerie. — Les crieries. — L’hôpital des Enfants pauvres.

— La famine au onzième siècle dans les rues de Paris. — L’incendie nocturne de 1618. L’église de Saint-Barthélemy. — Ses chapelles et confréries. — Le pain bénit de François Ier en 1531.

— Lalégende du roi Robert excommunié. — Le théâtre de la Cité.

— Prado. — Un monument qui demande à s’en aller. - Un anathème qui sé trompe de route.

La rue de la Barillerie , à l’origine, porta trois noms ; elle allait du pont Saint-Michel au pont au Change en longeant les galeries marchandes du palais de la Cité. C’était, à cause de sa position, une des plus importantes du vieux Paris. Ancienne voie romaine, c’est par là que les empereurs romains qui habitaient les Thermes faisaient leur entrée dans la cité, et César la traversa avec son armée entière pour aller joindre les Gaulois qui, commandés par Camulogène, campaient sur la montagne de Mars, plus tard des Martyrs ou Montmartre, et appelaient la bataille en frappant sur leurs boucliers.

C’est donc une rue historique, et nous devons nous y arrêter un moment.

Son nom de Barillerie (Barilleria) vient des nombreux

barilliers qui l’habitaient ; classe particulière des tonneliers.

Brennus, après avoir mis son épée redoutable dans la balance qui pesait les destinées de la ville éternelle et que Manlius tenait d’une main tremblante, revint eh Gaule. Il rapportait dans ses chariots, comme un trophée précieux, quelques ceps de vigne arrachés en Italie. C’est lui qui fit connaître le vin aux habitants de la vieille Lutèce ; il peut être considéré connue le Noé parisien.

Brennus alors bénit les deux,

Creuse la terre de sa lance.

Plante la vigne, et les Gaulois joyeux,

Dans l’avenir ont vu la France.

Les Lutéciens y prirent goût, et la ville s’entoura rapidement de fertiles vignobles dont les récoltes abondantes accrurent d’un produit recherché des gourmets son commerce naissant et firent la gloire de ses coteaux.

Le Palais, les Termes, les temples et les monastères eurent une ceinture de vignes dont les feuilles verdoyantes abritèrent les grappes délicieuses. Le nectar de la Yille-l'Évêquc, de Suresne, de Yanves et de Sainte-Geneviève coula en flots dorés dans le hanap de nos vieux rois de France.

Les barilliers fournirent aux gens riches pour contenir ces vins si estimés tonneaux et tonnelets soigneusement travaillés.

A certaines époques de l’année, le port Saint-Landry, était encombré (b* nombreux tonneaux de Malvoisie, de Rosette, de Muscadet, etc., qui, amenés par la batellerie parisienne, venaient se loger au fond des celliers des

LA c I T i:: i:t si: s légendes

rit

princes et des riches. Les barilliers avaient donc fort à faire, et l’on attachait une telle importance à leur industrie, que les évêques et abbés parisiens, qui étaient probablement fort intéressés dans la question, leur permettaient de travailler les jours fériés.

Saint Louis avait trois barilliers préposés à la garde de Ses tonneaux, muids, hottes et barils.

Le roi Jean se contentait de deux barilliers d’échansonnerie. Vers 1359 il créa le corps des courtiers en vins et fixa à quatre-vingts le nombre des jurés vendeurs de Paris. Sous Charles le Chauve les vins de Kueil et de Charlevanne (aujourd’hui Bougival en France) avaient une grande renommée.

Le pape Léon X, François Ier, Charles Quin1 , Henri VIII d’Angleterre, avaient en même temps leurs vendangeons (maison où l’on fait le vin) à Aï. en Champagne. Les moines surtout se sont toujours fait remarquer par la bonté de leurs clos et leurs provisions fabuleuses : ainsi la cuve des moines de Clairvaux tenait autant de muids qu’il y a de jours dans l’année. Il y avait même, sur les ordres religieux, des chansons de bouteilles passées en proverbes :

Boire à la Capucine C’est boire pauvrement,

Boire à la Célestine C’est boire largement,

Boire à la Jacobine C’est chopin à chopine ;

Mais boire en Cordelier C’est vider le cellier.

Quand les années étaient bonnes et que le vin jouissait

(le toutes ses qualités, ils prétendaient en lippant les pintes « avaler la culotte de velours du bon Dieu » c’est meme là l’origine du dicton « se fourrer une culotte! » Il n’y a que des gens d’église pour trouver ces expressions-là !

Le peuple avait surnommé vendangeurs certains saints dont la fête tombait vers la fin d’avril et mai parce qu’iP croyait que le jour qu’on célèbre leur fête est précieux pour la récolte du vin, et faisait même quelquefois un mauvais parti à l image du saint, quand celui-ci laissait geler les vignes le jour de sa fêle ; on lui faisait faire le plongeon dans la rivière.

C’est dans cette rue que Charlemagne avait ses caves, où il entassait ses bons barils cerclés de fer, et Geoffroy Cocatrix, échanson de Philippe le Bel, demeurait tout à côté en son hôtel situé dans la rue à laquelle il a donné son nom et dont nous avons déjà raconté l'histoire.

Les ordonnances concernant le barillage prescrivaient de donner à ces petits tonneaux le huitième de la capacité d’un muid ou 18 boisseaux de Paris, en subdivisant le baril en demi et quart.

Quelques-uns de ces barilliers étaient aussi marchands de vins et débitaient en même temps contenant et contenu ; le contenant, à ceux qui pouvaient avoir du vin en cave ; le contenu, à ceux qui ne le pouvaient pas, au menu peuple. Les chroniques du temps racontent une aventure passée à l’état de légende .

Au dixième siècle, s’élevait au bout de la rue de la Barillerie, du côté du pont Saint-Michel, la boutique

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bien achalandée de maître Pierre, grand dispensateur des dons de Baechus. Un barillet coquet servait d’enseigne, et le tavernier, bon enfant, taisait volontiers crédit.

Sa renommée était déjà grande comme barillier ; personne ne faisait tonnelets plus coquets ni barillets mieux tournés; et si Bacchus eut eu besoin de faire réparer son tonneau, pour sûr il lui eût donné sa pratique.

Un jour, on vit ce débonnaire débitant de Suresne sortir tout effaré de son cellier, jetant de hauts cris : Au diable! au diable ! disait-il, comme on crie au feu ! au feu ! On l’entoure, et quand le calme fut rétabli dans sa cervelle, il raconta que Satan était logé dans un de ses tonneaux qui roulait seul et d’où sortaient des cris étouffés.

Comme le diable était une puissance à cette époqùe, et que les moines dans leurs sermons parlaient souvent de ses nombreuses apparitions, on ajouta foi à ses terreurs. Les plus hardis regardèrent par le soupirail et virent, en effet, un tonneau aller de çà de là. Plus de doute, le malin esprit était là-dessous, et l’on courut prévenir l’abbé de Saint-Gcrmain-le-Yieux.

11 vint armé des reliques et prières nécessaires aux exorcismes; mais n’osant, malgré toutes ces précautions, entrer dans le cellier, il fit, à l’aide de cordes et de perches, sortir le baril qui roula dans la rue.

Pendant ce travail, la bonde tomba et l’on vit, rougis par le peu de lie qui restait et grisés par l’odeur de l'alcool, s’échapper par le trou une nichée de gros rats, qui se réfugièrent où ils purent. On reconnut que le tonneau, resté vide pendant quelque temps, avait été bouché la

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veille par rnailre Pierre, faisant sa ronde dans sa cave; il avait ainsi emprisonné, sans s’en douter, une nombreuse famille de rats logés, gratuitement dans les flancs du tonneau qu’ils essayaient de ronger. C’est en faisant des efforts pour sortir qu’ils lui avaient imprimé les mouvements qui effrayèrent tant le superstitieux cabaretier.

On glosa beaucoup, dans la Cité, sur cette méprise du bonhomme, qui sut habilement en profiter en supprimant le barillet qui pendait à sa porte, pour arborer comme enseigne un petit vallon peint sur bois ; et, au bas, pour perpétuer l’aventure, il mit ce mauvais calembour : Au Rat-vïné (petit ravin). Des écoliers, mauvais plaisants, effacèrent souvent le vinê et mirent (Veau à la place, pour faire rat-d'eau. Allusion maligne à l’eau de Seine, avec laquelle maître Pierre baptisait fort largement son vin. Jésus-Christ ne fit qu’une fois le miracle des noces de Cana, maître Pierre, en changeant de l’eau en vin, renouvelait le prodige tous les jours. Il y a encore, je crois, beaucoup de ses descendants qui font quotidiennement ce miracle.

Corrozet, modifiant le nom de Barillerie en celui de Babillene , voulut probablement faire une mauvaise plaisanterie aux avocats dont il avait peut-être à se plaindre. Il explique cette étymologie joviale, peu digne d’un chroniqueur sérieux, en disant que ce nom lui venait du voisinage du Parlement où se débitaient tant de paroles et babilleries, véritable palais des Babillards, et à cause également des badauds dont la gent moutonnière , aussi nombreuse à cette époque que de nos jours, s’y réunissait pour s’entretenir des nouvelles de la ville.

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Soit encore (les mauvaises étymologies ont toujours beaucoup de mauvaises raisons à leur service) à cause des crieries singulières et assourdissantes des petits métiers dont le nombre était si effrayant que Guillaume île Villeneuve, après avoir énuméré la longue ribambelle de ceux qui existaient de son temps, s’écrie :

Que si j’ a voie grant avoir Et de cliascuu voulsisse avoir De son mestier une denrée,

Il aurait moult courte durée.

C’était une babillerie perpétuelle dans les rues ; rien que le dit du mercier contenait deux cents rimes pour crier sa marchandise. Nos bons vieux avaient de quoi choisir et je doute fort que nos merciers actuels en soient aussi bien assortis.

Gui Ilot a mis en rimes les rues de Paris.

Ci-commence le dit des rues de Paris.

Maint dit à fait des rois, de <omt*

Guillot de Paris en son conte Les rues de Paris brièvement A mis en rime, oyez comment*

Quand il arrive à la rue de la BaiÜL*rie, voici ce qu’il dit :

Trouvai et laGrand-Orberie (Marché-Neuf).

Après la Grant-Barizzerie.

On a changé ce nom en Barillerie, mais le mot granl qui précède le nom est mis pour la distinguer delà ruelle de la Barillerie qui lui était parallèle et qui conduisait de la rue de la Calandre à la rivière, vis-à-vis l’endroit où était la Morgue.

Dans quelques-unes des maisons bourgeoises qui, par

leur circuit, formaient la cour du Palais et plus tard la place où s’élevait le pilori moderne, que renversa 1848. quelques bons bourgeois de la bonne ville de Paris avaient fondé, au quinzième siècle, un Hôpital pour les pauvres.

A cette époque, la misère était affreuse ; les guerres civiles et la domination anglaise avaient mis le feu aux quatre coins de la France, et l’imprévoyance des approvisionnements jointe au peu de ressources du commerce avaient amené une horrible famine à Paris.

Un chroniqueur du temps, dans son langage pittoresque, nous dit que, « dans les rues malsaines et étroites, à l’huis des boulangers, vous ouïssiez par tout Paris, piteux plaids, piteux cris, piteuses lamentations et petits enfants crier : je meurs de faim! ai sur les fumiers, parmi Paris, puissiez trouver ci dix, ci vingt, ci trente enfants, fils et filles, qui là mouroient de faim et de froid et n’étoit si dur cœur qui, par nuit, les eût ouï crier : hélas ! je meurs de faim! qui grand’pitié n’en eût; mais les pauvres ménages 11e les pouvoient aider ! »

« Lors qu’011 vidoit, emmi la rue, les pommes et prunelles qui, en hiver, avoient fait les buvages (cidres), femmes et enfants mangeoient par grand saveur ces fruits pourris qu’ils disputoient aux porcs de messire saint Antoine. »

Dans cet hôpital de la rue de la Barillerie, fondé par charitables bourgeois, les enfants pauvres avaient potage et bon feu et bien couchés dans des lits bien fournis , que les bonnes âmes de Paris avaient donnés.

L’incendie nocturne du Palais, en 1618, est un des

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grands événements qui eurent pour théâtre la rue de la Barillerie. La clarté de cette immense fournaise fut telle que les villageois qui venaient des environs apporter des provisions au marché pensèrent, dans leur naïveté, que le soleil s était levé deux heures plus tôt que de coutume. i

Ce fut comme un contre-coup au crime de Ravaillac. L’incendie parachevait l’œuvre du régicide, et le poète Théophile grava l’opinion publique dans quatre vers satiriques que tout le monde connaît :

Certes, ce fut un triste jeu Quand à Paris, dame Justice,

Pour avoir trop d’épices Se mit le Palais en feu.

Mais nous reviendrons sur cette triste page de l’histoire du vieux Paris en parlant du Palais.

Au numéro 7 de cette rue, s’élevait l’église paroissiale de Saint-Barthélemy , érigée sur l’emplacement d’une chapelle qui datait du cinquième siècle et réparée en 890 par le comte Eudes.

Elle fut d’abord consacrée h saint Magloire ; voici comment : saint Malo, chassé de Bretagne par les incursions des Normands, vint se réfugier à Paris à l’ombre du palais du roi. Il apportait avec lui, comme étant sa plus grande richesse, les corps saints de Magloire, Samson et Maclou, qui furent déposés en chapelle royale de Saint* Barthélemy, laquelle, peu à peu, changea son nom primitif en celui de Magloire. Hugues Capet fonda à côté un monastère dit des Maglorians , avec une foule de droits, privilèges et redevances en blé et vins.

LÉGENDES I) U VIEUX P A Kl S

Louis le Gros leur donna un pressoir et un arpent de vignes à Charonne, deux arpents de terre au lieu dit Mille-Pas , et douze marcs d’argent pour recouvrir et réparer la châsse de saint Magloire qui, par suite de la nécessité du temps, avait été dégarnie de son couvercle d’argent vendu pour charité et bienfaits.

Saint Barthélemy était paroisse royale en 1140.

Au chevet, il y avait l’ancienne chapelle de Notre- Dame des Voûtes, ainsi nommée par ce qu’elle avait été édifiée sur des voûtes en 1525 ; elle prit ensuite le nom de Notre-Dame de la Fontaine.

Saint-Barthélemy contenait quatre chapelles royales, quatre confréries : 1° de Sainte-Catherine ; 2° de Saint- Sébastien et Saint-Koch ; 3° du Saint-Sacrement ; 4° de Saint-Michel- Ange du Mont de la Mer pour les pèlerins et pèlerines de Paris qui avaient fait le voyage. Le grand autel étaitdédié à saint Michel que vénéraient surtout les rois comme patron de la France.

En mémoire de ce que cette église avait été anciennement une chapelle du roi, on considérait toujours celui-ci comme le premier paroissien. C’est en cette qualité que le chanteau du pain bénit fut présenté à la fête de Pâques de 4531 à François 1er qui était logé au Palais, et le djrnanche suivant, il fit présenter pour lui un pain bénit d’une grosseur monstrueuse.

Le curé de Saint-Barthélemy avait son presbytère de l’autre coté de la rue, en face de son église. Quand on agrandit le Palais, et qu’il fut forcé de déloger, Louis X, dit le Hutin, donna à perpétuité, chaque année, dix livres dix sols parisis à prendre sur la coutume, émolument

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et ferme du poisson des halles, par lettres patentes du 15 mai 1315.

Il y avait aussi dans cette église, la chapelle fameuse de Notre-Dame la Gisante , ou de Pitié, entretenue par une redevance perçue sur les étaux de poissons de mer et d’eau douce établis le long des murs du petit Châtelet jusqu’à la descente de la rivière, et dont le chapelain avait le louage. Ces étaux occasionnant des encombrements et accidents, le prévôt les transporta au Marché-Neuf dit de l’Herberie.

La légende nous apprend que tous les matins, pendant la durée de son excommunication, le roi Robert qui ne voulait pas déshonorer Berthe , sa cousine germaine qu’il aimait, venait dévoiement faire ses oraisons à la porte de l’église Saint-Barthélemy, car il n’osait entrer.

Un jour Àbbon, abbé de Fleury, accompagné de deux suivantes delà reine, sortit du Palais en portant un grand plat en vermeil soigneusement recouvert d’un linge blanc. 11 aborda le roi et lui dit :

« Berthe l’excommuniée vient d’enfanter, et voici le fruit de ses entrailles. Voyez, ajouta-t-il, les effets de votre désobéissance aux décrets de l'Cglise, et le sceau de l’anathème gravé par la justice divine sur vos amours maudites. »

Robert, d’une main tremblante, souleva h* linge et vit un monstre ayant un cou et une tète de canard.

Son imagination fut douloureusement affectée, il crut à une punition de son prétendu crime, répudia Berthe et épousa Constance de Provence, dont le caractère altier, cruel et vindicatif causa tant de malheurs à la France.

89 déclara l’église de Saint-Barthélemy propriété nationale. Vendue et démolie en 1791, on établit sur son emplacement le Théâtre de la Cité , veillées de la Cité , puis enfin lé Prado, célèbre dans l’histoire des folies des étudiants et des griseltes.

Aujourd’hui, à la place de cette vieille église dont je viens d’esquisser rapidement l’histoire, s’élève le tribunal de commerce. Sa calotte de plomb mise de travers le fait ressembler à un individu coiffé à la mal-content; il semble comprendre qu’il est comme un intrus dans cette vieille Cité pavée de souvenirs historiques et demander une place ailleurs.

M. le préfet de la Seine, est sans contredit, un grand édile; il a le sentiment des conceptions grandioses et c’est lin bonheur pour Paris de l’avoir à la tête de son administration, car il a su comprendre qu’une refonte complète de la vieille Lutèce était nécessaire pour ne pas la voir descendre au sixième rang parmi les capitales européennes.

Si Londres est la première ville manufacturière, Paris doit être par la beauté de ses monuments, ses jardins, ses parcs, ses fêtes, la première capitale du luxe, du bon goût et du plaisir, le paradis de l’opulence; et c’est ce qu’a fait M. Hausscmann. L’étranger, quand il a bu le vin de toutes ses ivresses ne peut la quitter.

On a crié beaucoup et l’on criera encore; mais si, par hasard, dans une nuit, une méchante fée jouait aux Parisiens le mauvais tour d’escamoter le Paris moderne et de faire sortir de terre, par un coup de sa baguette toute puissante, le vieux Paris laid et malsain du moyen âge des cris d’horreur sortiraient de toutes les

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poitrines. Les Parisiens s’empresseraient au plus vite de délier les cordons de leur bourse et payeraient des millions pour replacer sur la tête de leur ville le diadème de reine qu’elle n’aurait plus. ^

Mais ce qui manque à la conception de ces grandes féeries municipales, ce sont les architectes. Ils ne sont pas à la hauteur du progrès, ils ne font que des pastiches maladroits d’ordres architectoniques préconçus. Quand un siècle n’est pas assez grand pour se créer une architecture originale il.se traîne sur les sentiers battus et ramasse les restes des autres, avec lesquels il se compose un ordre bâtard, dont les maladresses sont souvent la cause de la pluie de critiques acerbes et de colères qui tombe sur le campanile de l’Hôtel-de-Ville, et confond dans le même anathème le grand édile qui conçoit et l’ouvrier qui exécute.

La rue Sain t-Klo i . — Ce qu’on appelle le bon vieuv temps. — L’avez-vous trouvé? — La légende de saint Eloi. — Son enfance. — Quand il était forgeron. — Comment il fut guéri du péché d’orgueil. — Son premier miracle. — La légende du fauteuil du roi Dagobert. — Le château de Rueil. — Piété et charité de saint Eloi. — Le monastère de Sainte-Aure. — L’orfévreric, art national des Francs. — Ses châsses. — Son tombeau. — Il devient patron des orfèvres. — Les hymnes composées â sa gloire. — Origine, au seizième siècle, de la chanson populaire du roi Dagobert. — Napoléon III et la tradition artistique des rois mérovingiens.

Quand on montait la rue de la Barillerie, en allant vers le pont Saint-Michel, on rencontrait jadis, vers le milieu, la rue Saint-Éloi, qui allait jusqu’à la rue de la Calandre. Après avoir dit l’histoire légendaire de la rue de la Barillerie, c’est la rue Saint-Eloi qui doit nous arrêter un moment.

Son histoire remonte au temps du roi Dagobert. Dagobert, si nous en croyons la chanson, n’écoutait pas toujours saint Eloi ; elle en fait le type du roi débonnaire, et de son règne celui du bon vieux temps. Frédegaire va plus loin : il le compare à Salomon, le bon justicier. Cependant il n’eut que trois femmes, tandis que Salomon partagea sa couche avec un nombre fabuleux d’épouses plus ou moins sages. Dagobert protégeait le menu peuple contre les leudes, ce qui ne l’empêchait pas de tuer, assassiner et empoisonner ceux qui le gênaient. Il en est

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du bon vieux temps comme de la débonnaireté du roi Dagobert : on y croit enfant. Quanta nous, nous ne pensons pas que cette époque barbare soit le bon vieux temps; ni celle de l’an 1000, sous le règne sombre des moines; ni celle de la féodalité, avec ses chevaliers errants bataillant aux dépens du pauvre peuple ; ni celle des guerres du fanatisme religieux des quinzième et seizième siècles; ni meme celle de Henri IV, malgré sa poule au pot ; qu’appellerons-nous donc le bon vieux temps? .le ne sais, mais je 11e l’ai pas encore trouvé, et si je le rencontre, je me ferai un devoir de vous l’apprendre. Qui sait? ce sera peut-être, dans deux cents ans, celui ou nous vivons.

La légende de saint Éloi se rattache par tant de côtés à l’histoire du vieux Paris, qu’en la racontant sommairement, nous 11e croyons pas nous écarter de notre sujet.

Saint Eloi naquit en 588, en pays limousin, au village de Catala, à deux lieues au septentrion de Limoges. Il sembla prédestiné dès le sein de sa mère, car, si nous en croyons une pieuse tradition, pendant qu’elle était en travail d’enfa'nt, elle vit en songe un aigle voltiger autour de sa couche et fondre sur elle comme pour lui pronostiquer quelque chose d’extraordinaire. Elle devina alors que son enfant était choisi de Dieu pour accomplir de grandes choses, et le nomma Eligius , Éloi. (Élu de Dieu.)

Tout j&ine, son père remarqua sa grande habileté de main pour se fabriquer des joujoux, même avec les morceaux de fer et de plomb qu’il ramassait devant les forges. Il le fit entrer comme apprenti chez Abbon, le plus cé-

LÉGENDES DE VlEl’X P A TU S

lèbre des orfèvres de la ville. Sa facililé pour apprendre, son adresse, sa docilité, en firent bien vite l’apprenti de prédilection de son maître.

Pas assez riche pour ouvrir un atelier d’orfèvrerie, il se fit maréchal-ferrant à Limoges, et c’est là, en 610, c’est-à-dire à l’âge de vingt-deux ans, que l’on place la fameuse aventure dont il fut le héros, et qui figure sur toutes les bannières des corporations des maréehaugferrants de plusieurs pays : saint Eloi est représenté brisant son enseigne.

11 était donc simple îparéchal-ferrant à Limoges, et d’une grande réputation ; car son habiletésétait tellê qu’en trois chaudes il forgeait un fer à cheval.

Tous les cavaliers, pèlerins et commerçants qui traversaient la ville, s’arrêtaient devant sa boutique pour faire réparer les accidents de leur monture, et on était certain d’aller un bon bout de chemin avec les fers posés par la main habile du célèbre forgeron.

La vanité lui monta à la tête et l’aveugla tellement qu’il fit faire une enseigne sur laquelle ü était représenté en forgeron, avec cette légende :

« Eloi, maître sur maître, maître sur tous. »

Cette orgueilleuse enseigne blessa l’amour-propre de ses concurrents, et, de toutes parts, s’éleva un concert de réclamations et de cris qui monta jusqu’au paradis.

Le bon Dieu, entendant un tel tapage, mit le nez à la fenêtre de son beau ciel bleu pour voir s’il n’y avait pas quelque révolution dans le pays des Francs. Ses regards tombèrent justément sur Limoges et virent la fameuse enseigne.

LA. CITÉ ET SES LÉGENDES

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L’orgueil est le plus grand des péchés capitaux, c’est lui qui fit d’un ange un diable, et par conséquent un de ceux qui déplaisent le plus à Dieu.

Le Père éternel fut grandement courroucé.

- Oh ! oh ! s’écria-t-il, qu’elle est donc la créature assez hardie pour se prétendre plus habile que moi? Il faut une punition exemplaire pour châtier pareille outrecuidance.

Et il se mit à réfléchir.

Comme il méditait, ne trouvant pas assez grave le châtiment qu’il voulait infliger, Jésus-Christ vint et plaida en faveur d’Eloi.

Il obtint un délai et s’engagea, dans l’intervalle, à corriger le coupable et à le ramener au bien pour toujours.

Jésus-Christ monta sur deux rayons de soleil, se laissa glisser à terre, et, comme un voyageur qui vient de faire une longue course, arriva aux portes de Limoges.

11 alla droit à la boutique de l’orgueilleux forgeron, et s’offrit comme compagnon, en disant qu’il savait forger et ‘ferrer mieux que personne, et en une seule chaude, ce qui était la chose la plus habile.

Éloi eutl’air d’en douter.

Alors, sur un signe du nouveau venu, Oculi souffla, et, en un clin d’œi!, il fit un fer si merveilleux comme travail et perfection, qu’Éloi n’v vit que du feu.

Il prit le fer, l’examina, le tourna et retourna dans tous les sens, espérant y trouver un défaut.

Il était irréprochable.

— Maintenant, dit Éloi, ce n’est pas tout, de quelle manière le mettras-tu au cheval ?

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Lï-f.i: NOMS DI VIEUX PARIS

— Rien de plus facile.

Ï1 sortit, coupa une des quatre jambes du cheval qui était là, la ferra tranquillement dans la boutique, et la remit, sans que le sang coulât, ni que ranimai bronchât.

Éloi, émerveillé, embaucha de suite un si bon ouvrier, et l’envoya le lendemain en tournée dans les villages environnants.

Eloi, plein de confiance en lui-même, voulut, en l’absence de son apprenti, ferrer selon la nouvelle manière le cheval d’un cavalier tout bardé de fer, qui venait d’arriver à la porte. Il coupa une jambe, et le sang coula en telle abondance que l’animal tomba inanimé. Le cavalier, peu accoutumé à ce procédé, se fâcha. Éloi essaya de remettre le pied, mais inutilement. Dans son désespoir, il allait se frapper la poitrine avec le couteau qu’il tenait encore à la main, quand, heureusement pour lui, Jésus rentra et lui dit :

— Que fais-tu, maître, tuas l’air tout désespéré?

Avec un geste de douleur, Ëloi lui montra la triste besogne qu’il venait de faire.

Alors, Jésus prit le pied, l’approcha de la jambe, et ressuscita l'animal, qui hennit de bonheur pour annoncer son retour à la vie.

Éloi, confus devant une telle supériorité, rentra dans sa boutique, avec son plus gros marteau brisa son enseigne, et s’inclina devant son nouvel apprenti, en lui disant humblement :

— C’est toi qui es maître et moi qui suis le compagnon.

Jésus, le front ceint d’une auréole dont l’éclat éclipsa

le feu de la forge, lui dit alors :

LA C I T 1*2 ET SES LÉGENDES

— Heureux celui qui s’humilie, il sera élevé ; je le pardonne, reste maître sur maître, et souviens-toi que c’est moi seul qui suis le maître sur tous.

Il monta en croupe derrière le cavalier et disparut avec lui.

Ce cavalier était saint Georges ; ils montèrentau ciel, et Dieu pardonna. Car Éloi depuis lut humble entre tous et vécut en prud’homme.

Eloi quitta alors sa forge et travailla quelque temps comme monnayeur dans le monnayage de la ville. « Il avait un grand génie pour toutes choses, » dit son biographe, saint Ouen. Quand il fut habile dans son art, il passa la Loire et vint en Neustric, fit connaissance à Paris de Bobbon, trésorier de l’épargne et intendant des finances du roi Clotaire II. Il entra dans l’atelier d’un orfèvre qui faisait ouvrage pour Je roi.

« Si, advint que le roi quérait qui lui pût faire un fauteuil d’or, incrusté de pierres précieuses, et ne trouvait personne qui pût entreprendre cet ouvrage et l’exécuter comme il l’avait conçu : adonc, le maître du saint dit au roi qu’il avait trouvé un ouvrier qui très-bien lui ferait tout ce qu’il voudrait, et dont le roi bailla une grande masse d’or à saint Éloi, il fit deux fauteuils au lieu d’un qui lui était commandé, » sans soustraire, ajoute le chroniqueur, un seul grain d’or qui lui était confié, ne suivant pas en cela l’exemple des autres ouvriers, qui se rejettent sur les parcelles qu’emporte la lime rongeuse ou la flamme dévorante du fourneau.

« Quand le roi vit le premier fauteuil si tant beau, lui et tous ses gens s’en émerveillèrent moult et lui rému-

néra le roi moult largement i et, après, saint Eloi lui présenta l’autre fauteuil en lui disant qu’il l’avait fait du remanant de l’or dont le roi fut plus émerveillé que devant; si lui demanda comment il avait pu faire ces deux fauteuils du meme poids qui lui avait été baillé; saint Éloi lui répondit : que bien par le plaisir de Dieu. »

Tel est en résumé le récit du premier miracle de saint Éloi, qui devint orfèvre monétaire du roi et fixa sa demeure vis-à-vis le palais du roi en la Cité. On montrait encore au treisième siècle la maison au fèvre , qui devait être la sienne et que l’incendie de l’an 900 respecta.

C’est ce fameux fauteuil, imaginé par Clotaire, qui fut consacré par la légende sous le nom de la Chaise de l)a- (jobert. On le montrait au trésor de Saint-Denis, et il servait de trône à nos premiers rois lorsqu’ils recevaient l’hommage des grands de’France à leur avènement à la couronne. Il fut disputé à plusieurs reprises par le chapitre de Saint-Denis et le cabinet des Antiques de la Bibliothèque. Ce siège légendaire, qui certes ne mérite guère sa réputation, était encore au douzième siècle regardé comme l’œuvre de saint Éloi ; voilà pourquoi on le conservait précieusement au trésor de l’abbaye de Saint-Denis. Il fut réparé au dixième siècle, par les soins et avec les deniers des moines de Saint-Denis, comme une curieuse relique de leur royal fondateur. Quelques malades, perclus des membres, se sont trouvés guéris en restant assis dessus pendant toute la longueur d’une messe dite à leur intention.

Clotaire lui confia des travaux plus importants et plus précieux; il allait le voir travailler dans son atelier, eau-

LA CITÉ ET SES LÉGENDES

sait avec lui et trouvait un grand sens à ses paroles, toujours sages et profondes. Le roi possédait à Rueil, alors nommé Ruoilum, un manoir qu’il affectionnait beaucoup. Cette châtellenie fut habitée et embellie par Dagobert, qui- la donna aux moines de Saint-Denis. Charles-le-Chauve confirma cette donation, à la condition d’entretenir sept cierges devant, sa tombe, et quinze luminaires le jour des grandes fêtes. C’est dans ce château que saint Eloi rencontra saint Ouen, qui devint son historien, et se lia intimement avec lui. Ces deux grands saints veillèrent ensemble sur le berceau de la monarchie et essayèrent d’adoucir, par leurs conseils et leur exemple, la barbarie de ces temps primitifs.

Quand Dagobert, en 628, monta sur le trône, il hérita de l’affection et de l’estime de Clotaire II pour saint Eloi, qui s’était fixé à la cour et menait une vie édifiante, tout en se livrant aux travaux de son état.

Il avait suspendu aux poutres de sa chambre line foule de reliques sous lesquelles il se mettait à genoux et priait toute la nuit, prosterné et couvert d’un cilice. Un jour, il s’endormit et se réveilla au milieu des parfums exquis qui s’étaient échappés d’un étui rempli des reliques les plus précieuses. II consulta son ami saint Ouen, qui vit dans ce phénomène un avertissement de Dieu, et lui bailla l’habit de religion.

Saint Eloi pratiquait l’aumône avec une si grande abnégation, que tout ce qu’il recevait du roi, il le donnait aux pauvres, aux orphelins, aux veuves, aux voyageurs, aux pèlerins et pour le rachat des captifs, de sorte qu’il demeurait souvent presque mi. Tl ne sortait pas sans être

entouré de mendiants, comme une ruche à miel de mouches; il les nourrissait et les servait lui-même.

Dagobert lui octroya un grand espace de terrain, formant le douzième de la Cité, compris entre les rues de la Barillerie, de la Calandre, aux. Fèves et de la Vieille-Draperie. Cet espace, entouré comme d'un cordon religieux, fut connu sousle nom de ceinture Saint- É loi. \[ eut d’abord l’intention d’y établir un hôpital ; il en lit un monastère pour les deux sexes. Aurée (depuis sainte Aure), venue de Syrie à Paris, prêchant l’Evangile en langue hébraïque pour convertir les Juifs, fut l’abbesse des filles, et (Juintilien, lors abbé de Saint-Martial, dirigea les moines.

Le nombre de religieux le força d’augmenter l’abbaye; il redemanda du terrain, et l’on rapporte que ce terrain s’étant trouvé excéder d’un pied l’étendue qui avait été demandée, saint Eloi courut se jeter aux pieds de Dagobert, comme s’il eût été coupable d’un grand crime. Le roi, étonné d’une probité si rare, lui donna le double de ce qu’il avait déjà accordé.

Ce monastère, avant de porterie nom de son fondateur, garda longtemps celui de saint Martial, apôtre d’Aquitaine et patron de Limoges. A l’entrée des reliques de ce saint dans la Cité, une grande foule de peuple courut se prosterner, et quand elles passèrent, portées par les moines, devant les cachots de la rue de Glatigny, les portes s’ouvrirent d’elles-mêmes, et les prisonniers virent tomber les chaînes de leurs mains.

Mais avant de parler de ce couvent et de son église, qui devint celle des Barnabitcs, terminons en quelques mots la légende de saint Eloi.

LA CITE ET SES LÉGENDES

Tout eu étant ministre do Dagobert, il travaillait toujours l’orfèvrerie et faisait un grand nombre de vases d’or enrichis de pierres précieuses ; il n’était jamais fatigué et avait toujours à ses côtés ses compagnons et apprentis, qui suivaient les traces de leur maître, dit la chronique, ce qui prouve que l’orfèvrerie était déjà organisée en corps de métier avec ses trois ordres : maîtres, compagnons et apprentis.

A mesure que l’on déterrait lesegrps des saints enfouis après la persécution, il leur faisait des chasses brillantes. C’est ainsi qu’il lit celles de saint Quentin, en Vermandois; de saint Lucien, deBeauvoisis; de saint Piat, deTournay ; de saint Grépin et saint Crépinicn, de Soissons; de saint Martin, de Tours ; de saint Denis, de sainte Geneviève, de saint Sévcrin, de saint Germain, de sainte Colombe.

Il fonda aussi plusieurs ateliers; l’orfèvrerie était alors en quelque sorte l’art national des Francs, comme le prouverait ce mot de Chilpéric, qui dit un jour à Grégoire de Tours, en lui montrant un grand plat d’or étincelant de pierres précieuses, et pesant cinquante livres : «Je l’ai fait faire pour donner de l’éclat à la nation des Francs, et j’en ferai bien d’autres si Dieu me conserve la vie! »

Brunehaut, cette grande reine qui aimait tant les arts, protégeait les orfèvres. L’orfèvrerie rehaussait la royauté en lui procurant les moyens de parler aux yeux et de sc faire une auréole d’or, et il ne faut pas s'étonner de cette idée de Clotaire de se faire un fauteuil d’or, sur lequel il s’asseyait pour recevoir l’hommage de scs sujets. L’or était alors la représentation matérielle de la puissance royale. Les plus habites, comme saint Kloi, étaient les

amis dos rois, qui fréquentaient leurs forges. La vieille chanson populaire dans laquelle Dagobert et ce saint sont mis en scène avec la naïve gaieté du vieux temps, est comme une réminiscence impérissable des rapports familiers du roi et de l’ouvrier, que le populaire de Paris avait vus trop souvent ensemble pour les séparer dans ses souvenirs.

Il allait souvent visiter son grand monastère de Solignac, en pays limousin, et le$ grands établissements d’orfèvrerie religieuse qu’il avait fondés. Le monastère de Sainte-Aure lui-même n’était qu’une succursale de Solignac ; les religieuses s’y occupaient surtout d’orfèvrerie en tissus ou de la broderie des étoffes destinées aux rois, aux usages et habits ecclésiastiques.

Après avoir été évêque de Noyon, il mourut à Soissons le 1er décembre, 059. A peine la nouvelle de sa mort futelle répandue, que la ville fut en pleine rumeur, quoique dans la nuit; tous pleuraient. De tous côtés, des princes illustres arrivaient pour recevoir une dernière fois sa bénédiction. La pieuse reine Bathilde vint avec les princes, ses fds, et les principaux de Paris. Elle essaya inutilement de faire transporter le corps du saint à l’abbaye de Chelles quelle avait fondée aux environs de Paris, mais saint Elor avait désiré être enterré dans le monastère de Saint-Loup, près Soissons, et son corps, pour témoigner que cette sépulture lui était agréable, devint si lourd, qu’on ne put le lever; ou y renonça, et la reine Bathilde ordonna de lui faire un tombeau d’or et d’argent, en disant : « Ce bienheureux saint a fait les tombeaux d’un grand nombre de saints; pour moi, je décorerai le sien

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aussi magnifiquement que je le pourrai et comme il en est digne. »

Ce tombeau reçut une prodigieuse quantité de présents qui se multiplièrent avec les miracles qu’il faisait ; c’étaient surtout des pièces d’orfèvrerie, croix, vases, lampes, candélabres en métal précieux, comme pour rappeler qu’il avait été le maître dans cet art; il fut reconnu dès lors pour le patron des orfèvres.

En cette qualité, il était ennemi des voleurs. Ainsi, un larron, raconte la légende, ayant pénétré la nuit dansl’églisc du monastère de Saint-Loup pour dérober au tombeau du saint, réussit à enlever une chaîne d’or et divers objets qui pendaient à l’entour ; mais, au moment de se sauver, il fut frappé d’immobilité à la porte de l’église, oit on le trouva le lendemain matin, encore nanti des preuves de son larcin sacrilège.

Un grand nombre de ses reliques, possédées par plusieurs églises attestent la vénération générale pour ce grand patron des orfèvres.

Aux offices anniversaires de sa fête, le lpr décembre, dès les onzième et douzième siècles, on chantait des hymnes qui célébraient en vieux latin sa vie et ses vertus.

La traduction d’une strophe curieuse en donnera une idée :

Son marteau, est l’autorité de la parole,

Son fourneau, la constance du zèle,

Son soufflet, l’inspiration,

Son enclume, l’obéissance.

Ces hymnes s’étaient perpétuées dans la mémoire des orfèvres, et on les disait encore aux offices du saint, il

y a un siècle ; mais, comme le latin n’était plus familier à tous les orfèvres, à la fin du seixième siècle, Sébastien Rouillard avait composé une hymne française sous forme de complainte. En voici quelques strophes :

Faudrait une lyre dorée Qui eût sa tablette azurée,

Sur icelle des fils d’argent,

Son dos couvert d’orfèvrerie,

Chaque cheville en pierrerie,

Et l’archet de même entregent.

O ! saint Eloy ! prélat insigne,

Pour te chanter un los condigno Aux mérites de tes vertus,

Toi, dont l’Eglise a tant de gages,

Et qui admire tes ouvrages D’or et de perles revêtus.

Soubs Dagobert fut ta naissance Ton premier art eut la puissance Sur les plus riches des métaux ;

Après les châsses et les lames Tu vins à régner sur les âmes Des plus nobles animaux.

Cette hymne française, qui parut trop solennelle à quelque plaisant, fut travestie dans la chanson populaire que nous avons tous chantée dans notre enfance :

C’est le roi Dagobert Qui mit sa culotte à l’envers ;

Le grand saint Eloi Lui dit : O mon roi !

Votre Majesté Est mal culottée.

— Eh bien ! lui dit le roi,

Je vai> la remettre à l'endroit. *

LA CITÉ ET SES LÉGENDES

Le bon roi Dagobert Se battait à tort à travers ;

Le grand saint Eloi Lui dit : O mon roi !

Votre Majesté Se fera tuer.

— C’est vrai, lui dit le roi :

Mets-toi bien vite devant moi, etc.

La légende que je viens de raconter prouve que, dès l’origine, les rois protégeaient et aimaient les maîtres habiles, (aujourd’hui nous disons les artistes) et que cette belle tradition qui commence avec Clotaire II et Dagobert se continua avec Charlemagne, François Ier et les Valois, Louis XIV et Napoléon III qui, comme les rois mérovingiens que je viens de citer, visite les ateliers des grands peintres, des sculpteurs, des orfèvres, etc.

Maintenant que nous connaissons saint Eloi, nous allons parler de la rue qui porte son nom, de ses différentes dénominations et des couvents qui s’y trouvaient.

Les divers noms de la rue Saint-Eloi. — La chevalerie. — Les orfèvres. — Leurs ouvroirs sur le pont au Change. — Leurs discussions avec les’ changeurs. — Les savetiers. — La légende du soulier de saint Eloi. — Le cri des savetiers. — Leur corporation. — Mauvaise réputation de l’église Saint-Eloi en la Saveterie. — Le monastère et scs désordres. — Le four de madame Sainte-Aure. — L’église de Saint-Martial. — Les Barnabites. — Un miracle. — Une loterie sous Louis XIV. — La maison de Patrouillet. — Les ateliers de la Révolution. — La rue de la Ganterie. — Origine du dicton se donner des gants . — Merci pour les vieux noms. — Le grand naufrage de la Cité.

La rue Saint-Éloi, selon la coutume du temps, changea plusieurs fois de nom et prit successivement celui des industries qui vinrent s’y loger. Nous retrouvons ces variations dans beaucoup de nos rues anciennes; c’est ce qui rend si difficile l’histoire archéologique et légendaire du vieux Paris. La dénomination ne resta invariable que pour celles qui tirèrent leurs noms d’un monument, d’un palais, d’un couvent ou d’une église. Les industries variaient en suivant l’agrandissement périodique de la vieille Lutèce, et surtout la création des halles et des marchés, tandis que les édifices restèrent debout et immobiles comme des géants de pierre qui racontaient leur histoire ou rappelaient des souvenirs qu’on 11e pouvait oublier, et dont on a fait trop bon marché dans les bouleversements municipaux de ces derniers temps.

La rue Saint— Éloi fut d’abord appelée La chevaterie ou cavateria , cest-k-dire, de l’orfèvrerie, car les cava-

LA CITÉ ET SES LÉGENDES

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tores étaient les ouvriers ciseleurs en inétaux. Les orfèvres, fiers de leur patron, et comme si son ombre planait encore sur les lieux illustrés par sa présence, vinrent établir leurs ateliers dans le voisinage de son église et réclamèrent le premier rang parmi les corps de marchands, à l’époque où ils avaient la garde du buffet du roi aux cérémonies publiques. Ils l’obtinrent facilement, car la royauté tirait un grand éclat (éclat tout matériel, comme je l’ai déjà dit, qui en imposait aux esprits grossiers,) des plats, des aiguières, des hanaps, etc., étincelants d’or et de pierreries, dont ils couvraient les tables et dressoirs du Palais de la Cité.

Plus tard, ils quittèrent leurs forges héréditaires pour se soustraire, d’une part, aux vexations du bailli du Palais, ainsi qu’à celles du prieur de Saint-Eloi, et, d’autre part , pour éviter les inconvénients d’une rue malsaine, dont les exhalaisons corrosives ternissaient le poli de leurs ouvrages.

C’est alors qu’ils installèrent leurs ateliers, fenêtres ouvroirs (ôu boutiques ouvertes) sur le Grand -Pont ou Pont au Change, en concurrence avec les changeurs, la plupart Lombards, Italiens et Juifs. Ces deux corps d’état devinrent rivaux, et occupèrent chacun un des côtés du pont ; les orfèvres du côté du Grand-Châtelet, les changeurs en amont, du côté de la Grève. Ils étaient toujours en présence, comme deux armées en bataille. Ils établirent aussi un tapis de changeur devant leur ouvroir et voulurent faire concurrence aux changeurs; mais, sur la plainte de ceux-ci, le prévôt de Paris fit enlever le tapis des orfèvres, décision que le Parlement confirma Un

changeur ne pouvait, sous peine (l’amende, vendre en gros ou en détail de l’orfèvrerie fabriquée, neuve ou vieille ; et l’orfévre, de son côté, ne pouvait, sous la même peine, faire acte de changeur. Ils se dénonçaient réciproquement, et jamais cesdeux corps d’état ne furent d’accord.

Les savetiers, à leur tour, s’emparèrent de la rue qu’ils avaient complètement abandonnée, et, depuis 1313, elle s’appela rue de là Saveterie ou Savaterie.

Une légende justifie en quelque sorte cette invasion des savetiers :

L’église Saint-Martial possédait plusieurs reliques de saint Eloi, sa mître et sa gibecière, son enclume, son marteau, ses crosses, son calice, un de ses bas et un de ses souliers. Ce soulier, offert à la vénération perpétuelle des fidèles, était enfermé dans une petite chasse en fer, au-dessous d’une statue de ce saint. Il tenta la cupidité d’un savetier du voisinage qui espérait y trouver de l’or et des pierreries ; mais, il ne l’eut pas plutôt dérobé, qu’il devint comme enragé , et courut restituer ce soulier précieux au sacristain, puis se confesser de son larcin, qui, disait-il, n’était que pure curiosité.

Pour lui apprendre qu’on ne doit pas plaisanter avec de pareilles reliques, le prieur de Saint-Éloi le condamna, pour pénitence, à aller nu-pieds jusqu’à la fin de ses jours, ce qui devait être fort dur pour un savetier.

Cette aventure fit beaucoup de bruit dans la savaterie, et plus d’un arbora sur son enseigne le soulier miraculeux de la légende.

C’est de cette rue tortueuse et malpropre que parlaient les savetiers qui allaient colporter par les rues

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leurs boutiques ambulantes, en •criant du soir au matin :

. . . ► . les viez housiaux,

Les sollers viez, et soir et main (matin).

Ou le refrain suivant :

Souliers à Laz, aussi houzeaulx.

Ayez souvent frez et nouveaulx,

Et qu’ils soient beaux et felis (bien faits)

Ne trop larges ne trop petis.

Il y avait vingt savetiers-carreleurs qui suivaient la cour ; on les appelait, par plaisanterie et pour rappeler les orfèvres de la rue Saint-Éloi, les orfèvres en cuir .

Ceux qui vendaient des souliers au marché, aux foires Saint-Germain, Saint-Ladre et du Landit, étaient frappés d’un droit de siège ; Ils formèrent ensuite une corporation, moyennant une redevance au grand-écuyer Jean Pothon de Xaintrailles, conseiller et chambellan du roi, grand-mailre de l’écurie et maréchal de France sous Charles VU. Ce vaillant capitaine, qui aida la Pucelle à chasser les Anglais, ne dédaignait pas de prélever un impôt sur les souliers parisiens. La bannière de la corporation portait d’un côté, saint Crépin, et de l’autre trois souliers.

Cette rue fut plus tard débaptisée, pour devenir rue Saint- Éloi, à cause de l’église dédiée à ce saint, église qui n’était guère en odeur de sainteté, si nous en croyons une vieille chronique rimée qui cite, entre autres églises et chapelles où les femmes se rendaient dans un but de galanterie.

Saint-Eloi en la Saveterie.

Le couvent fondé par le ministre de Dagobert et soumis à la règle de sainte Anne, se relâcha peu à peu de la sévérité primitive. Le contact des deux abbayes de moines

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