Ibid
de Sade pour janvier 1789 : crème au chocolat, poulet gras aux marrons, poulardes aux trulTcs, pàlé de jambon, marmelade d'abricots K etc.
Les faits que nous signalons étaient la règle. Les détenus traités avec le moins d'égards mangeaient fort bien. Seuls, ceux qu'on descendait au cachot étaient, parfois, mis au pain et à l'eau; mais c'était une punition temporaire.
Lorsqu'une plainte était formulée par quekiuc prisonnier au sujet de sa nourriture, la réprimande au gouverneur ne tardait pas. Puis le lieutenant de police faisait demander à l'intéressé s'il était mieux traité que par le passé. « Sa Majesté m'a dit, écrit Pontchartrain à Launey, qu'on avait soulevé des plaintes sur la mauvaise nourriture des prisonniers; elle m'ordonne de vous écrire d'y avoir grande attention. » Et Sartine écrivait en plaisantant au major de Losmcs : « Je consens à ce que vous fassiez rélargir les vêtements du sieur Dubois, et je désire que tous vos prisonniers jouissent d'une aussi bonne santé «.
Enfin le roi habillait ceux des prisonniers qui étaient trop pauvres pour payer leurs vêtements. Il ne leur donnait pa"s un uniforme de prison, mais des robes de chambre ouatées ou fourrées de peau de lapin, des culottes de couleur, des vestes
i.Bihl. de l'Arsenal, Arcliives de la UasUllo, 12456.
doublées de peluche de soie et des habits de fantaisie '. Le commissaire à la Bastille, chargé du soin des l'ournitures, faisait piendre mesure aux délcnus, s'informant de leurs goûts, des couleurs et de la façon qui leur convenaient le mieux. Une dame Sauvé, enfermée à la Bastille, désirait qu'on lui fît une robe de soie blanche, semée de Heurs vertes. La femme du commissaire de Rochebiunc courut plusieurs jours les magasins de Paris, puis écrivit, désolée : nulle faiseuse ne possède cette étoffe; ce qui s'en rapproche le plus est une soie blanche avec des lignes vertes; si la dame Sauvé veutjjien s'en contenter, on viendra prendre mesure. « Monsieur le major, écrit ^ un prisonnier nommé Hugonnet, les chemises que ion m'a apportées hier ne sont point celles que j'ai demandées, car il me ressouvient d'avoir écrit Unes et avec manchettes brodées ; au lieu que celles qui sont ici sont grosses, d'une très mauvaise toile et avec des manchettes tout au plus
1. « 1"51, 2 mars. — J'ai reçu une IcUre de il. Duval (secrétaire du lieutenant de police) par laquelle il me mande que M. Berryer (lieutenant de police) est frappe de la dépense des hardes fournies aux prisonniers deimis quelque temps: mais, comme vous le savez, je ne fais les fournilures que lorsque M. Berryer me l'ordonne, et je tâche que les hardes soient bien conditionnées afin qu'elles durent el que les prisonniers soient contents. >. Lettre du commissaire à la Bastille, Rochebrune, au major Chevalier. Bibl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, 12318, f. 50.
2. En févr. 1767. Bibl- d" l'Arsenal, Archives de la Bastille.
propres pour un porle-clés; c'est pourquoi je vous prie de les renvoyer à M. le commissaire (de la Bastille), qu'il lès garde, pour moi je n'en veux pas. »
Le gouverneur voulait aussi que les détenus eussent de quoi se distraire^ Aux plus pauvres il fournissait quelque argent de poche ; il leur donnait du tabac *.
Vers le commencement du xvii* siècle, un Napolitain, nommé Vinache, mourut à la Bastille, après y avoir fondé une bibliothèque à l'usage de ceux qui avaient été ses compagnons de captivité. Cette bibliothèque s'accrut, peu à peu, par les deniers du gouvernement -, par les dons de divers.détenus, et mcme,par la générosité d'un bourgeois de Paris qui avait pris en compassion le sort des prisonniers'. Les livres étaient des romans, des ouvrages de science, de philosophie, des livres de piété. La littérature légère dominait. Le lieutenant de police
1. «1753, 2 févr. — M. Berryer permet que vous donniez à Guidet du tabac sans toucher au peu d'argent qu'il a. » Lettre de Duval au major Chevalier, Dibl. de l'Arsenal, Ajciiivcs de la Bastille, 12519, f. 53. — « Il est d'usage à la Bastille de donner aux prisonniers, qui veulent du tabac et qui n'ont pas le moyen de s'en fournir, deu.\ onces par semaine; il y en a même à qui j'en donne davantage.... » Lettre du major Chevalier au lieutenant de police, en date du 24 août 1755. (Archives de la Bastille.)
2. Nous voyons ainsi qu'en 1788 l'administration de la Bastille acheta pour 1 200 fr. (3 600 fr. aujourd'hui) de livres pour les prisonniers.
3. Ce brave homme s'appelait Lottin; son don parvint à la Bastille le 12 févr. 1772.
Berryer raye de la liste des livres envoyés, un jour, à la reliure, un « poème sur la grandeur de Dieu », comme étant d'un sujet « trop mélancolique pour des prisonniers ' ». Les détenus faisaient aussi venir des livres de Textérieur. Nous avons cité le comte de Belle-Isle qui eut à la Bastille plus de trois cents livres et allas ^. La Beaumelle y monta une bibliothèque de plus de six cents volumes. L'administration, d'ailleurs, ne se refusait pas à procurer aux détenus, sur l'argent du roi, pour des sommes parfois assez fortes, les ouvrages qu'ils disaient nécessaires à leurs études ^. Voltaire et Pufï'endorf étaient, sans difficulté, mis entre leurs mains. Enfin, sous Louis XVI, on permit la lecture des gazettes.
Après l'autorisation d'avoir des livres et d'écrire, la faveur la plus recherchée était la promenade. Il liait rare qu'elle fût refusée. Les prisonniers pouvaient se promener, soit sur les tours de la Bastille, soit dans l'intérieur des cours, soit, enfin, au bastion, transformé en jardin. La plate-forme des tours joignait, à l'air très vif, l'agrément de la vue la plus belle. Fontaine raconte que Sacy montait au haut des tours tous les jours après son dîner. Il s'y
i. Lettre du 27 mars 1753, aux Archives de la Bastille.