‹ Légendes et archives de la BastilleChapitre 44 sur 59 · Revue historique, LV (1894), 294, n · texte numérisé non relu

Revue historique, LV (1894), 294, n

3. lung, la Vérité sur le masque de fer (Paris, 1873, in-8), p. 288-89.

tille, qui s'appelait «Rosarges»,etnon «Rosages», .'linsi que porte l'acte; que le nom du chirurgien, ()ui s'appelait « Heilhe », et non « Reglhe ».

On a vu plus haut combien, avec les années, on avait adouci la rigueur de la réclusion à laquelle le prisonnier masqué avait été condamné. Ce que l'on avait jugé nécessaire de cacher, c'était la manière dont Matthiôli avait été arrêté, ce secret lui-même, avec le temps, avait perdu de son importance. Gomme le duc de Mantoue s'était déclaré fort satisfait de l'arrestation de son ministre par lequel il avait été trompé, non moins que Eouis XIV, rien ne s'opposait à ce que le nom fût écrit sur un registre mortuaire, où, d'ailleurs, personne ne pouvait songer à l'aller chercher.

Ajoutons que, par suite d'une erreur ou d'une distraction de l'officier qui fournit les indications pour la rédaction de l'acte, ou bien du curé ou du bedeau qui l'écrivit, l'âge est indiqué d'une manière inexacte : « quarante-cinq ans ou environ », alors que Matthiôli avait, en mourant, soixante-trois ans. L'acte l'ut d'ailleurs rédigé sans aucun soin, c'était une formalité sans importance.

4" Le duc de Ghoiseul pressait Louis XV pour avoir de lui le secret de l'énigme. Le roi se dérobait. Un jour, il lui dit cependant : « Si vous saviez ce que c'est, vous verriez que c'est bien peu intéressant »; et, quelque temps après, Mme de Pompadour, excitée par M. de Ghoiseul, ayant pressé

lo roi sur ce sujet, colui-cî lui dit que c'était « uti ministre d'un prince italien ».

Dans les Mémoires .mr la vie privée de Marie- Antoinette, ^ar sa première femme de chambre, Mme Campan, nous lisons que la reine tourmentait Louis XVI, qui ignorait le secret du prisonnier masqué, pour qu'il fît faire des recherches dans les .papiecs des ministères. « J'étais auprès de la reine, dit Mme Campan, lorsque le roi, ayant terminé ses recherches, lui dit qu'il n'avait rien trouvé dans les papiers secrets d'analogue à l'existence de ce prisonnier; qu'il en avait parlé à M. de Maurepas, rapproché par son âge du temps où cette anecdote aurait dû être connue des ministres (Maurepas avait été ministre de la maison du roi, ayant le département des lettres de cachet, très jeune, au commeifcement du xviiie siècle), et que M. de Maurepas l'avait assuré que c'était simplement un prisonnier d'un caractère très dangereux par son esprit d'intrigue et sujet du duc de Mantoue. On l'attira sur la frontière, on l'arrêta et on le garda prisonnier, d'abord â, Pignerol, puis à la Bastille. »•

Ces deux témoignages sont d'un tel poids que, seuls, ilssuffiraienlàfixerlavéri té. Lorsqu'ilsfurent écrits, on ne parlait pas de Matthioli,dequi Mme Campan ignore même le nom. En supposant — supposition absurbe et invraisemblable, quelle raison aurait-elle eu pour cela? — que Mme Campan se

fût amusée à imaginer une fable, il est impossible cradmellre que son imagination lui eût fait renconlrer des traits d'une concordance si précise.

L'énigme est ainsi résolue. La légende, qui s'était hissée jusque sur le trône de France, tombe de haut. La satisfaction de l'historien est de penser que, depuis plus d'un siècle, tous les travaux historiques sérieux, reposant sur des investigations approfondies et dépourvus de préoccupations étrangères à la science — comme, par exemple, le désir d'aboutir à un résultat différent des solutions proposées par les devanciers, — sont venus à la même conclusion, qui était la solution exacte. Heiss, le baron de Chambrier, Sénac^de Meilhan, Reth, Roux-Fazillac, Delort, Carlo Botta, Armand Baschet, Marins Topin, Paul de Saint-Victor, Camille Rousset , Chéruel, Depping n'ont pas hésité à placer sous le fameux masque de velours noir le visage de Matthioli. Mais, à chaque effort nouveau produit par la science, la légende se remettait à la tâche rendue plus active par les passions qu'a produites la Révolution.

La vérité, en histoire, fait penser, parfois, à ces fleurs qui "flottent sur l'eau, blanches ou jaune très clair, parmi des feuilles plates et larges; le vent se lève, soulève l'onde qui les subn^erge, elles ont disparu — puis elles reviennent à la surface.

Note ajoutée à la sixième édition. — Au numéro 17 de la rue Beautreillis, s'élevait un immeuble datant de la fin du xvii" siècle, qui a été récemment démoli. Un jardin y était attenant, correspondant à l'emplacement d'une partie de l'ancien cimetière Saint-Paul. Des fouilles y viennent d'être pratiquées, car la légende voulait qu'à un endroitoù s'élevait un petit tertre, se trouvât la tombe du Masque de fer. Les fouilles ont mis au jour quelques sépultures et différents objets intéressants pour l'archéologie parisienne : mais on n'a rien trouvé qui se rapportât au prisonnier masqué.

Sur les circonstances qui amenèrent l'arrestation de Matthioli, on consultera encore l'article de M. Maurice Boutry, la Trahison du comte Matthioli, dans la Revue des Etudes historiques, 1899, p. 107-177. La démonstration de l'identité du comte Matthioli et du prisonnier masqué a été reprise, avec de nouveaux détails, dans un article publié par la Revue bleue (1902, 2' semestre), sous le titre : l'Eternelle énigme.

Parlant des gens de lettres en France, sous l'ancien régime, Michelet les appelle les « martyrs de la pensée »; il ajoute : « Le monde pense, la France parle. Et c'est justement pour cela que la Bastille de France, la Bastille de Paris — j'aimerais mieux dire la prison de la pensée, — fut, entre toutes les Bastilles, exécrable, infâme et maudite. » Au cours de l'article consacré à la Bastille dans la Grande Encyclopédie^ M. Fernand

1. Pour chacun des écrivains dont il va être question, voir J. Delort, Histoire delà détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes. Paris, 1829, 3 vol. in-8. Cet ouvrage, très richement documenté, est cité ici une fois pour toutes.

Notre confrère et ami, M. Fernand Bournon, ne nous en voudra pas de quelques pointes qui, dans ce chapitre, pourraient le piquer, bien que mal aiguisées. Il sait, et déjà les lecteurs de ce livre — en supposant que ce livre ait des lecteurs — savent en quelle haute estime nous tenons ses savants et charmants écrits.

Bournon écrit : « Après Louis XIV et pendant tout le xviii^ siècle, la Bastille fut surtout employée à réprimer, sans pouvoir l'entraver, ce généreux et grandiose mouvement, qui est la gloire de l'esprit humain, vers les idées d'émancipation et d'affranchissement; c'est l'époque où les philosophes, les publicisles, les pamphlétaires, les libraires eux-mêmes y sont détenus en grand nombre », Et, à l'appui de cette apostrophe éloquente, M. Bournon cite les noms de Voltaire, de La Beaumelle, de l'abbé Morellet, de Marmontel et de Linguet, enfermés à la Bastille; de Diderot et du marquis de Mirabeau, mis au château de Vinccnnes.

Reprenons l'une après l'autre l'histoire de ces pauvres victimes, et suivons leur martyrologe.

Voltaire *.

Le plus illustre et le premier en date des écrivains cités par M. Bournon, est Voltaire. Il fut embastillé à deux reprises différentes. Sa première détention commença le 17 mai 1717. A

I. Dossiers de Voltaire, prisonnier à la Bastille, Biàl. de l'Arsenal, ms. 10633 (pour la détention de ni7) et 10948 (pour celle de l'726). — Archives de la Préfecture de police, carton Bastille III. — Bibl. nationale, nouv. acq. françaises, ms. 1891.

Œuvres de Voltaire. — Desnoiresterres, la Jeunesse de Voltaire. l'aris, 1861, in-8.

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cette date le poète n'avait que vingt-deux ans, peu de réputation; il ne portait même pas le nom de Voltaire, qu'il ne prit qu'après qu'il fut sorti de la Bastille, le 14 avril 1718. Ce qui occasionna sa détention, ce n'est pas ce « généreux et grandiose mouvement vers les idées d'affranchissement qui est la gloire de l'esprit humain », mais quelques polissonneries qui, franchement, valaient cela; des vers grossiers contre le Régent et sa fille, et des propos publics plus grossiers encore. Beaucoup d'auteurs impriment que Voltaire fut embastillé pour avoir écrit les fai nw, satire contre le gouvernement de Louis XIV, dont chaque strophe se terminait par ce vers :

J'ai vu ces maux, et je n'ai pas vingt ans.

C'est une erreur. Voltaire fut enfermé pour avoir écrit le Puero régnante, quelques vers sur le Régent et sa fille, la duchesse de Berry, qu'il serait impossible de traduire. Il y avait ajouté des observations dont la reproduction serait impossible également. A la Bastille, Voltaire subit des interrogatoires, au cours desquels il mentit effrontément, puis on lui laissa une assez grande liberté. « C'est à la Bastille, écrit Condorcet, que le jeune poète ébaucha le poème de la Ligue, corrigea sa tragédie d'Œdipe, et fit une pièce de vers fort gaie sur le malheur d'y être. »

12s LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE.

Voici de cette pièce les vers les moins mauvais :

Or, ce fut donc par un matin, sans faute, En beau printemps, un jour de Pentecôte,

(cette Pentecôte vient un peu pour la rime : en 1717 la Pentecôte tombait le 16 mai, Voltaire fui arrêté le 17)

Qu'un bruit étrange en sursaut m'éveilla

J'arrive enfin dans mon appartement.

Certain croquant, avec douce manière.

Du nouveau gîte exaltait les beautés, Perfections, aises, commodités :

« Jamais Phœbus, dit-il, dans sa carrière, N'y fit briller sa trop vive lumière, Voyez ces murs de dix pieds d'épaisseur, Vous y serez avec plus de fraîcheur. » Puis, me faisant admirer la clôture.

Triple la porte et triple la serrure, Grilles, verrous, barreaux de tout côté : « C'est, me dit-il, pour votre sûreté. •

Me voici donc en ce lieu de détresse, Embastillé, logé fort à l'étroit, Ne dormant point, buvant chaud, mangeant froid, Sans passe-lemps, sans amis, sans maîtresse.

Quand Voltaire fut rendu libre, le Régent, qu'il avait injurié, comme nous venons de le dire, lui offrit avec bonne grâce sa protection. La réponse du poète est connue : « Monseigneur, je remercie S'otre Altesse Royale de vouloir bien continuer à se charf^^r de ma nourriture, mais je la prie de

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ne plus se charger de mon logement ». Le jeune écrivain obtint ainsi du Régent une pension de quatre cents écus, que celui-ci fit plus tard porter à deux mille livres.

Vollaire fut rais à la Bastille une seconde fois, en avril 1726. Celte nouvelle détention ne fut rien moins que justifiée. Il s'était pris de querelle, un soir, à l'Opéra, avec le chevalier de Rohan-Chabot. Une autre fois, à la Comédie-Française, dans la loge de Mlle Lecouvreur, le poète et le gentilhomme en vinrent aux propos les plus vifs. Rohan leva sa canne, Voltaire mit la main à l'épée, l'actrice s'évanouit. A quelques jours de là, « le brave chevalier de Rohan, assisté de six coupe-, jarrets, derrière lesquels il était hardiment posté », faisait bâtonner notre poète en plein jour. Le chevalier, racontant plus tard l'aventure, disait agréablement : « Je commandais les travailleurs ». De ce moment Voltaire chercha à se venger. « Les rapports de police nous révèlent de curieux détails sur sa vie décousue, errante, fiévreuse, durant la période qui s'écoula entre l'insulte et l'arrestation du poète », écrit le minutieux historiographe de Voltaire, Desnoiresterres. Nous voyons, par l'un de ces rapports de police, que le jeune écrivain se met en relation avec des soldats aux gardes ; plusieurs bretteurs fréquentent chez lui. Un parent, qui essaye de le calmer, le trouve plus irrité et plus violent dans ses discours que

Frastz FcNCK-BiiEKTANO. — La Bastille. 12

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jamais. 11 paraît certain qu'il médite quelque mauvais coup, qui aurait été justifié d'ailleurs. Le cardinal de Uolian obtint qu'on le fit arrêter dans la nuit du 17 avril 1726 et mettre à la Bastille.

Parlant de cetle nouvelle incarcération le maréchal de Villars écrit : « Le public, disposé à tout blâmer, trouva pour cette fois, avec raison, que tout le monde avait tort : Voltaire d'avoir offensé le chevalier de Rohan, celui-ci d'avoir osé commettre un crime digne de mort en faisant battre un citoyen, le gouvernement de n'avoir pas puni la notoriété d'une mauvaise action et d'avoir fait mettre le battu à la Bastille pour tranquilliser le batteur ». Et, cependant, nous lisons dans le rapport du lieutenant de police Hérault : w Le sieur de Voltaire a été trouvé muni de pistolets de poche, et la famille, sur l'avis qu'elle a eu, a applaudi unanimement et universellement à la sagesse d'un ordre qui épargne à ce jeune hornme la façon de quelque nouvelle sottise, et aux honnêtes gens, dont ceXU famille est composée, le chagrin d'en partager la confusion ».

Voltaire reste à la Bastille douze Jours; on lui permet d'avoir auprès de lui, pour le servir, un domestique de son choix, qui est nourri aux frais du roi; lui-même prend ses repas, quand il lui plaît, à la table du gouverneur, sorLunt de la

Bastille, car l'hôlel du gouverneur s'élève au dehors de la prison; parents et amis viennent le voir; son ami Thiériot dîne aveclui; on lui donne plumes, papier, livres, et ce qu'il désire pour se distraire. « Usant et abusant de ces facilités, écrit Desnoiresterres, Voltaire crut qu'il pouvait donner audience à tout Paris. Il écrit à ceux de ses amis qui ne se sont pas encore rangés à leur devoir et les exhorte à lui donner preuve dje vie. » — u J'ai été accoutumé à tous les malheurs, mande-t-il à Thiériot, mais pas encore à celui d'être abandonné de vous entièrement. Mme de Bernières, Mme du Deffand, M. le chevalier des Alleurs devraient bien me venir voir. Il n'y a qu'à demander permission à M. Hérault ou à M. de Maurepas. » Lors de l'entrée du poète à la Bastille, le lieutenant de police avait écrit au gouverneur : « Le sieur de Voltaire est d'un ycnie à avoir besoin de ménagements. Son Altesse Sérénissime a trouvé bon que j'écrivisse que l'intention du roi est que vous lui procuriez les doui:eurs et la liberté intérieure de la Bastille qui ne seront point contraires à la sécurité de sa déteniion '. » L'ordre de liberté fut signé le 26 avril.

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