XVI PREFACE
en conviendra, de la réalité à l'idée que l'on se fait de celle-là, et de cet hôtel des gens de lettres, comme on l'appelait, aux affreux cabanons de notre système cellulaire. J'ai dit jadis que j'aimerais mieux trois ans de séjour à la Bastille que trois mois à Mazas. — Je ne m'en dédis pas!
Linguet et Latyde sont assurément les deux hâbleurs qui ont le plus contribué à propager sur la Bastille des fables, dont la fausseté est établie par les documents les moins contestables. L'esprit de parti n'a pas manqué de prendre au sérieux les calomnies intéressées de Linguet, qui se faisait une réclame de son faux maityre ; et les mensonges de Latude, exploitant fructueusement une captivité dont il avait fait sa carrière !
Laissons Linguet, qui, après avoir tant poussé à la démolition de la Bastille, a dû la regretter à la Conciergerie, au moment de monter dans la charrette révolutionnaire ; et parlons un peu de l'autre, ce captif aussi ingénieux à s'évader de prison, quand on l'y enferme, qu'à s'y cram-
PllÉFACE. XMI
ponner, quand on lui offre le moyen d'en sortir!
Pour le commun des mortels, l'infortune Latude a payé de trente-cinq ans de captivité une simple gaminerie : Fenvoi à Mme de Pom- ])adour d'une poudre inoffensive, donnée pour du poison!
On trouve ce châtiment épouvantable! — Je le crois !
Mais si, au lieu de s'en tenir aux gasconnadcs du personnage , on veut bien lire la biographie très documentée que lui consacre M. Funck-Brentano, on aura vite constaté que si Latude est resté emprisonné pendant trentecinq ans, c'est qu'il l'a bien voulu; et que son pire ennemi, son persécuteur le plus acharné, l'auteur de toutes ses misères, — c'est luimême.
Si, après la friponnerie qui l'a fait arrêter, il avait suivi ks conseils de l'excellent Berryer, lui prêchant la patience et lui promettant sa délivrance prochaine, il en eût été quitte pour quelques mois de prison à Vinccnnes, où sa captivité était si rigoureuse, qu'il lui a sufli de pousser la porte du jardin, ])our se trouver libre!
FrtANTi! Ku.NCK-lîHiiNTANo. — Lu BasUUe. ~
XVIII PRlh'ACE.
Première sollise qui gâte tléjà son aiïairc; co nouveau délit clant plus grave que le premier. — On le rattrape; on le coffre do la Bastille, au cachot; et cependant le bon Berryer l'en tire. Mais au lieu de se tenir coi, voici notre homme fjtii s'agite, pérore, insulte tout le monde, et, sur les livres qu'on lui prête, inscrit des vers injurieux pour la Pompailour. On lui donne pourtant uwc chambre; puis un domestique; puis un compagnon : d'Allègre. Et ici la, fameuse évasion!... où l'on ne sait qu'admirer le plus : de l'ingéniosité des deux compères; de la bonhomie de cette prison « vieux jeu », qui leur permet de confectionner à l'aise une vrille, une scie, un compas, un moufle, quatorze cenls pieds de cordes, une échelle de cent quatre- ' vingts pieds de long, avec deux cent dix-huit échelons de bois ; de cacher le ta\ut entre deux planchers, sans que nul s'avise d'y aller voir; et, après avoir percé un mur de quatre pieds et demi d'épaisseur, de gagner au large, sans avoir essuyé un coup de feu!...
Ils n'étaient pas les premiers à franchir ces vieilles murailles. — Uenneville cite quelques évasions, dont la plus célèbre est celle de Tabbe