LE VERTIGE DES GRANDEURS
Tous les historiens du premier Empire, tous les biographes de Junot ont signalé la folie de ce général ; nous n'encourrons donc pas le reproche d'indiscrétion à en parler à notre tour.
Peut-être nous concédera-t-on qu'un médecin a quelque droit d'intervenir dans une question de pathologie, d'autant qu'on paraît généralement s'être mépris sur les causes véritables de l'obnubilation cérébrale dont fut frappé celui que l'Empereur entoura longtemps d'une sollicitude quasi fraternelle.
La maladie dont fut atteint Junot avait, en réalité, commencé bien avant que ses désordres cérébraux aient été remarqués de son entourage.
Par un sentiment respectable, ses proches ont laissé entendre que les blessures qu'il avait reçues n'étaient pas étrangères à son trouble mental : Junot avait, dès sa première campagne
à Longwy, été frappé d'un coup de feu à la tête. Cette blessure, dont la cicatrice seule faisait frémir, selon l'expression d'un mémorialiste, avait été terrible. « On sentait les battements du cerveau et jamais un peigne ne pouvait la toucher. » La cicatrice était longue au moins d'un pouce, et profonde de sept ou huit lignes.
Quatre ans plus tard, à la bataille de Lonato, l'aide de camp de Bonaparte recevait deux nouvelles blessures, dont l'une produisit la cicatrice qu'il conserva le long de la tempe gauche, tandis que l'autre atteignait la nuque. Enfin, au commencement de l'année 1811, Junot fut encore blessé à la tête, au cours de la campagne d'Espagne, à Rio-Mayor. La balle se retrouva dans l'os maxillaire de la joue gauche, après avoir cassé le nez. Cette blessure, au dire de la duchesse d'Abrantès, lui ouvrait le crâne; elle avait un sillon tellement profond, qu'on y pouvait mettre un doigt couché en travers!
C'est à dater de ce moment qu'on est frappé du changement qui s'opère chez Junot.
Avec les troupes d'Italie, il a rejoint la Grande Armée en Russie. Un premier bulletin nous apprend que Junot s'est « égaré et a fait un faux mouvement ». Quelques jours après, nouvelle faute, mais plus grave celle-là, si nous en croyons
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Miirbot, (|iii la souligne eu ces termes, dans ses Mémoires : « A peu tle dislance de Sniolensk, le maréchal Ney atteignit, à Yalontina, l'armée russe, engagée avec tous ses i^agages dans un défilé; l'action devint très sérieuse ; ce fut une véritable bataille, qui serait devenue très funeste aux ennemis, si le général Junot, qui avait effectué trop tardivement le passage du Dnieper à Pronditchewo, à deux lieues au-dessus de Smolensk, et s'y était reposé quarante-huit heures, fût accouru au canon de Ney, dont il n'était plus qu'à une lieue. Mais, bien qu'averti par Ney, Junot ne bougea pas ! »
Le bulletin impérial blâme s('nè rement Junot « de n'avoir pas agi avec assez de fermeté et d'avoir manqué de résolution ». Son acte parut inexplical)le ; il aurait pu, cependant, être prévu par ceux qui oljservaient Junot depuis quelques années.
Le docteur Henri Jamuie qui, dans une thèse très étudiée, a cherché à [)oi'tei' un « diagnostic sur l'état mental de Junot », note, fort judicieusement, que Junot, comme son frère aîné et deux de ses sœurs, était d'un teuipérauient d'une excessive sensibilité.
Dès 1800, lors de la campagne d'Italie, on relève chez lui une extrême irritabilité, facilement excitée par la seule apparence d'un tort.
Ses colères, ses duels t'iéquents indiquent un caractère violent et enipoi-té.
Il a un sommeil agité, des rêves bizarres, des cauchemars terrifiants.
Il éprouve déjà le besoin d'étonner Paris par l'étalage d'un luxe fastueux, insolent.
Un soir, il se rend dans un café des Champs- Elysées, se prend de querelle avec les garçons et veut se mesurer avec eux à coups de queues de billard. D'autre fois, il témoigne d'une émotivité presque maladive: à l'audition de l'opéra les Horaces, auquel assistait le premier Consul, il fondit en larmes, rien qu'à regarder son maître; dans une autre circonstance, parlant de conspirateurs que Ton venait d'arrêter, « sa voix s'éteignit dans des sanglots ».
C'est à partir du départ de Junot pour le Portugal que commence la phase vraiment pathologique de sa carrière.
A la bataille de Vimeiro, il donne une suite d'ordres incohérents de marches et de contremarches, qui amènent la défaite.
Le baron Thiébault, qui servait alors sous ses ordres, ne s'y est pas mépris ; il a démêlé, avec beaucoup de sagacité, les motifs de la conduite, en apparence étrange, de Junot.
« Les uns, dit-il, pensèrent (jue, dans le dé-
JUNOT, DUC DABRANTKS
(Collection de l'auteur)
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