LE VERTIGE DES GHANDEURS
jeûner que nous venions de faire sur l'herbe et où le général en chef avait bu plusieurs sortes de vins et de liqueurs, il en avait trop bu, ou bien que le trop avait résulté de la chaleur plus que de l'intempérance ; d'autres soutenaient que la présence de l'ennemi ou l'odeur de la poudre l'exaltaient au point de lui faire perdre l'usage de ses facultés. Quant à moi, je fus, à dater de cette époque, poursuivi par la pensée que tous les motifs donnés, fumée du vin, vertige causé par la poudre, avaient dû se compliquer d'un commencement d'aliénation mentale. »
Après la capitulation de Cintra et dès son retour en France, Junot reçut le commandement d'un corps de l'armée d'Espagne. C'était une disgrâce, qui produisit sur lui la plus vive impression.
Dès lors, il présente une dépression qui va jusqu'à s'accompagner d'idées de suicide. « Il y a des moments, écrit-il à sa femme, où je suis tenté de me brûler le cervelle... Quand l'homme souffre, le suicide est sans doute l'action la plus raisonnée et raisonnable qu'il puisse commettre. »
Ses insomnies, ses migraines, sont presque continuelles. Les rhumatismes, la goutte viennent compliquer son état. « .Je ne puis p.lus marcher sans canne et il m'est impossible de monter à cheval », déclare-t-il le 22 décembre 1812.
Au début de l'année suivante, l'affaiblissement de sa santé l'oblige à quitter le service actif.
Sa mélancolie de jadis le reprend. « 11 avait d'étranges moments d'inquiète souffrance ; il pleurait, lui si fort, si maître de lui, il pleurait comme un enfant. »
Cependant l'Empereur, en manière d'honorable retraite, nommait Junot au gouvernement des provinces illyriennes. A peine installé, le gouverneur décidait de donner un grand bal.
Tout était prêt pour la fête : il n'y manquait... que l'amphitryon ! Enfin, après une heure d'attente, les deux battants de l'appartement intérieur s'ouvrent, et que voit-on?... Le duc d'Abrantès, portant des escarpins du dernier luisant, un ceinturon soutenant son épée, tous les grands cordons sur l'épaule, les cheveux bouclés avec le plus grand soin, son chapeau à plumet blanc sous le bras, des gants blancs à ses mains et, à cela près, nu comme un ver ! On comprend, ajoute Thiébault, qui rapporte cet acte extravagant, la surprise, les cris, la fuite de toutes les dames, se précipitant à travers les escaliers, et comment les salons furent à l'instant déserts,
Mis au courant de l'incident, le vice-roi d'Italie mandait, sans retard à Milan celui qui avait commis ce scandale et l'invitait à fournir des explications. Junot fit son entrée en cette ville