‹ Légendes et curiosités de l'histoireChapitre 53 sur 99 · Chambord,par J.-T. Merle. Paris · texte numérisé non relu

Chambord,par J.-T. Merle. Paris

Lors de son premier séjour à Paris, en 1721, alors qu'il n'était que simple colonel, le futur maréchal avait été surpris, dans les appartements de la princesse, par le prince de Conti, le père decelui qui est en cause. Un duel s'en était suivi et le jeune téméraire avait été blessé assez grièvement d un coup d'épée. Le lendemain, l'héroïne de ce drame domestique quittait avec éclat son mari et l'esclandre prenait les proportions du scandale. Dès ce jour, le fils du prince de Conti méditait de tirer une vengeance éclatante de qui avait terni son nom et son blason.

En sa qualité de prince de sang royal, Conti supportait mal de plier devant une autorité qui lui fût supérieure. Son ambition fiévreuse, son esprit frondeur, son humeur irascible, lui faisaient trouver humiliante toute suprématie ; visà-vis de son général en chef, il en vint à se mettre en état de rébellion ouverte. Il lui faisait, écrit le comte Loss, « toutes sortes de niches » ; et ces niches, criminelles et dangereuses, consistaient à disséminer les troupes placées sous ses ordres, de façon à les soustraire à l'autorité du maréchal. Le roi, en présence de telles incartades, dut retirer son commandement à cet écervelé, qui montrait qu'il avait un grain de folie, «comme il y en a, écrit d'Argenson, dans toute cette branche delà maison royale ».

A dater de ce moment, le prince devint l'ennemi juré du maréchal et se mit ouvertement à la tête de la cabale qui avait comploté sa perte.

Quel prétexte mit face à face, l'épée à la main, ces deux implacables adversaires? Nul des contemporains ne l'a dit, et pour cause : c'est que, selon toute vraisemblance, le duel prétendu n'a jamais eu lieu; ou, si Ton veut à tout prix en admettre la réalité, il n'a pas eu les conséquences mortelles que d'aucuns lui ont attribuées.

Un libelliste, auteur de la Vie privée et politique de L.-F.-J. de Conty laisse clairement entendre que le prince tua le maréchal de Saxe, « profitant de la faiblesse et de la maladie de ce grand capitaine, qui ne pouvait se défendre ». Ce n'est là qu'une assertion, sans plus.

La preuve du duel et de ses suites mortelles, nous la cherchons ; nous ne la chercherons pas longtemps, car voici qu'on s'offre ànous l'administrer. Ouvrons les Nouveaux Mémoires de Grimm, publiés en 1834, et transcrivons :

« J'étais depuis trois jours à Chambord, avec le comte de Friesen, et déjà notre retour à Paris était arrêté ; le Maréchal souffrait moins de ses infirmités et son neveu avait obtenu de lui la promesse qu'il viendrait à Paris tout l'hiver.

Nous avons vu entrer au château un homme

sans livrée, qui donna mystérieusement au Maréchal un pli cacheté. Le Maréchal était seul dans son cabinet. L'émissaire attendait dans la pièce voisine ; le Maréchal lui avait remis sa réponse et le courrier mystérieux était reparti sur-lechamp.

Le Maréchal, rentré dans son cabinet, s'y fit consigner pour tout le monde. Nous avons su depuis qu'il s'était occupé à ranger des papiers et à écrire. Il sortit, demanda son neveu avec lequel il s'entretint quelques instants et se rendit au parc sans vouloir être suivi. Je le vis s'y promener seul et toujours dans la même allée : il fixait parfois ses regards vers la grille qui communiquait avec les bois.

Jetais rentré au château avec une sorte d'in quiétude mélancolique dont je ne pouvais définir la cause. On s'entretenait au salon de la mort toute récente de Mlle de Sens. A cette nouvelle. M. de Friesen s'est écrié brusquement : « Où est mon oncle? » et. se levant avec une agitation extrême, il me prend par la main et m'entraîne vers le parc.

Nous apercevons un groupe de domestiques portant un brancard, nous approchons... c'était le Maréchal blessé, sans mouvement et d'une effrayante pâleur! Aux cris de son neveu, il ouvre les veux, fait un effort pour lui tendre la main,

et les seuls mots qu'il put prononcer nous révèlent la cause de sa blessure: « Le prince de Gonty est-il encore ici? Assurez-le que je ne lui en veux nullement. Faites prévenir Sénac : je sens qu'il arrivera trop tard, mais j'ai besoin de revoir mon ami. Je demande le plus grand secret sur tout ce qui vient de se passer. »

Sénac était au château ; mais il ne pouvait pas faire de miracle ; la blessure était mortelle * ».

Les biographes ie^ plus récents du prince de Conty2, en reproduisant l'historiette, en ont fait définitivement justice. Voilà, argumentent-ils, un témoin implacable ; nul détail n'est omis ; les dernières paroles du maréchal sont accablantes pour le prince. Il n'y a qu'un malheur, c'est que les prétendus Mémoires inédits de Grimm sont apoervphes !

Rien n'est moins certain, dit le très autorisé bibliographe Quérard, que l'authenticité de ces Mémoires. Qu'on les lise avec attention et on y découvrira, à chaque page, des tournures, des expressions, des phrases, empruntées textuellement aux Mémoires secrets, dits de Bachaumont. « Le démarquage saute aux yeux », concluent nos

1. Souveaiix Mémoires secrets et inédits du baron Grimm, t. I, 54-56.

.2. Gustave Capon et Yve-PlessIS, Vie privée du prince de Conty.

modernes critiques ; sans compter [es divergences (pii sont à relever, entre le récit de Grimm <'t celui du valet de chambre Moret, reproduit plus haut.

Moret dit qu' « il était huit heures du matin, quand un courrier apporta le cartel ; que le maréchal était encore couché : qu'il se leva et descendit aussilùl dans le parc avec son aide-decamp ».

Grimm prétend, d'autre part, que le « Maréchal était dans son cabinet; qu'il s'y attarda à ranger des papiers ; qu'il descendit après avoir parlé à son neveu, M. de Friesen ; enfin, qu'il attendit seul, ense promenant, l'arrivée de sonadversaire ». Tout cela n'est guère concordant.

Mais on a relevé d'autres inexactitudes.

Premièrement, le neveu du Maréchal n'était pas à Chambord, mais à Paris, le jour où son oncle tomba malade. Le 25 novembre 1750, à midi, M. Pioth, le chirurgien des hulans, en garnison à Chambord, écrivait au comte de Friesen cette lettre, qui nous donne les détails les plus précis sur la dernière maladie de Maurice de Saxe :

<( ... Le 12 ou 13 de ce mois, Monseigneur fut attaqué d'un léger rhume... Le rhume subsistait toujours sans crachat, pour quel effet il garda sa chambre jusqu'au 18. Pendantce temps, il prenait en se couchant un léger bouillon fait avec du

seigle, dans lequel on a délayé un peu de miel de Narbonne, ordonnance qui venait de lui-même K

Mais voyant que le rhume ne passait pas, il a adopté son remède ordinaire, qui est de boire du cidre, le 19 et le 21. Le même jour, il sortit du château et s'exposa pendant deux heures à un froid assez considérable. Le même soir, il parut que le rhume avait disparu entièrement, malgré le froid qu'il a enduré pendant la journée. La nuit du 21 au 22, il la passa très bien. Il se leva et travailla h son ordinaire jusque vers 10 heures du matin, où il eut un peu mal à la tète, ce que, d'abord, on a attribué à son travail... »

Le môme jour, l'aide-de-camp du Maréchal

1. Il avait, en elTet, la manie de donner des consultations à tout venant; voici, à titre d'exemple, la curieuse épître qu'il adressait au comte de Bellegarde, le S décembre 1749, et dont nous tenons l'original de M. Noël Charavay ; nous lui conservons son orthographe ultra-fantaisiste.

«... l'enflure de vos jambes m'inquiète vous aves sûrement des obstructions dans les visseres. Prenès du savon je ne sores trop vous le repeter il m'a racomode Lestomac, les entraille, le foy et m'a tout desoptrués, Madame Tencin ait morte Hier, Madame de la poplinière a un cansere au sein qui est ouvert, elle se porte d'alieur fort bien mais elle en périra et j'en suis bien fâche car j'ay de Lamitié pour elle, ils ont trouve un nouvo moien dépurer le merqure de manière qu'il ne cosse oqun axsidant, et ils en font entrer des neuf et 10 once dans le corps sans la moindre salivation et sans quil cosse aucun eflet sensible que selluy de faire desparaitre tous les saintomes du vilein mal einnionde... M. de Saxe. »

mandaitau comte de Friesen.que son Altesse avait été attaquée, sur les dix heures du matin, d'une fièvre assez vive, accompagnée d'une toux sèche, d'une difficulté de respirer et de beaucoup d'agitation.

Ces accidents subsistèrent le reste de la journée et la nuit entière jusqu'au lendemain 23, à huit heures, que la fièvre parut quelque peu diminuer.

Cette accalmie ne dura pas : la fièvre se réveilla et, avec elle, tous les autres accidents.

La difficulté surtout de respirer devint si vive, qu'elle donna lieu de craindre pour la poitrine et détermina les médecins à recourir à la saignée du bras.

L'opération fut pratiquée sur les onze heures. On tira un sang très sec et « couenneux » ; sur les quatre heures, on fit une seconde saignée et. sur les onze heures du soir, une troisième.

Dans l'intervalle de la seconde à la troisième saignée, il y eut un redoublement de fièvre, qui donna beaucoup d'agitation au malade et parut même altérer la raison1.

I "était du délire pneumonique, très vraisemblablement.

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