COMMENT EST MORT LE BAILLI DE SUFFREN
Les biographes ont conté de différentes façons les circonstances de la mort du célèbre marin.
Dans la notice qu'il a consacrée à Sufîren, Hennequin 1 rapporte que, déjà malade en 1787,1e Bailli mourut Tannée suivante, après une courte convalescence, à la suite des fatigues de sa dernière campagne2.
1. Essai historique sur la vie et les campagnes du Bailli de Suffren. in -8. Peytieux, 1821.
2. Dans les derniers temps de sa vie, sa santé avait été, à maintes reprises, chancelante. En 1788, des difficultés sétant élevées avec l'Angleterre, le Bailly de Suffren avait été désigné pour commander l'escadre en armement à Brest. Au moment de partir, une maladie grave le retint à Paris. Ce fâcheux état nous est confirmé par la correspondance du Bailli avec la comtesse d'Alais, qu'ont publiée MM. Ortolan, capitaine de frégate, et Oct. Teissier. Nous citerons notamment ce fragment d'une ettre écrile par SuiTren deux mois avant sa mort: « Paris, 9 oc-
Le baron de Vitrolles, un de ses parents, conte qu'il a succombé à une attaque d'apoplexie. Quelle fin bourgeoise pour un si grand homme ! Mourir dans son lit, tout comme le dernier des gens du commun, y pensez-vous ? Et voici venir les brodeurs de légendes.
« On a cru longtemps, lit-on dans la Biographie Didot, qu'il (Sufl'ren) avait succombe à une attaque d'apoplexie ; mais on sait aujourd'hui qu'il fut tué en duel. Voici à quelle occasion.
« Deux neveux d'un homme de cour, officiers de pavillon, avaient été mis en prison pour une faute contré la discipline ; ce seigneur pria Sufl'ren d'emplover son crédit pouf les faire élargir ; l'amiral répondit qu'il ne ferait rien pour de pareils j... f... Provoqué par le solliciteur, à la suite de ces mots, il accepta le cartel, quoique fort obèse et âgé de plus de soixante ans. Le duel eut lieu à Versailles, derrière le cavalier Bernin (c'est-à-dire derrière la statue du Bernin . Suffren reçut dans le bas-ventre un coup d'épée. dont il mourut au bout de trois jours (8 décembre 1788;. »
labre 1783. — L'crésypèle. ma chère amie, va de mieux en mieux; mais je Buis encore obligé de garder la chambre. Hier, je suis sorti en voiture. Mon médecin et le temps m'empêchent de sor tir aujourd'hui. » Dans la lettre précédente, il qualifiait sa maladie d'érésypèle goutteux. (Cf. La mort du Bailli de Suffren, ,1 .,j historiens et d'après sa famille, par I»1 GÔmte Edf
de Dai.in. ui i; i . Nimea, 1902.)
AÏ. — LE BAILLI DE SCFFREN, PAR HOtXDON.
Musée d'Aix
L'homme de cour, dont il est question clans ce passage, a été nommé : c'est le prince de Mirepoix ; ses deux neveux servaient sur un des vaisseaux de l'escadre du Bailli de Suffren.
Afin de donner plus de poids à cette version, on précisa que Suffren avait été blessé « au-dessous de l'estomac » ; qu'il fut remis promptement en voiture et ramené à son domicile de Paris, à l'hôtel Montmorency.
Un chirurgien, appelé pour le panser, demanda des orties blanches pour fouetter la plaie «. L'intendant du Bailli, M. Gérard, le père du baron Gérard, l'illustre peintre, —dit à un des employés a l'office, M. Dehodencv (faute d'impression, pour Dehodencq, dont le fils fut l'artiste bien connu), d'aller chercher des orties ; il en trouva sous la neige, dans les Champs-Elysées.
Quand il revint, l'amiral n'était plus. Et l'historiographe, qui s'est fait l'éditeur d'un pareil roman et semble y attacher très sérieusement créance, assure qu'il tenait le récit d'un homme respectable, qu'il avait connu longtemps, et dont il se serait gardé de suspecter la véracité2.
Ce témoignage est, pourtant, sujet à caution,
1. V. le chapitre que nous avons consacré au « fouet salutaire », dans Remèdes d'autrefois.
2. Cf. Scènes delà vie maritime, par Jal. t. II[. 1832, 161, et Dictionnaire de Biographie critique du même auteur.
pour la raison qu'il est de seconde main. M. Dehodencq faisant, en effet, le récit de l'événement à M. Charles Cunat, ancien officier de marine, qui préparait une Histoire du Bailli de Suffren *, ne lui racontait pas les faits de la même façon qu'à M. Jal.
Il convenait qu'il n'était pas à Versailles quand M. de Suffren se battit : « personne de la maison du Bailli n'y était ». De plus, d'après cette seconde version, M. de Suffren n'aurait pas succombé tout de suite : il aurait souffert pendant deux jours et serait mort le troisième.
Ces propos n'ont trouvé que des incrédules, parmi les hommes que leurs relations de famille ou d'amitié mettaient en position d'être informés de ce qui s'était réellement passé.
Le baron de Vitrolles, un des neveux du Bailli, rejetait, comme une invention fabuleuse, l'idée du duel, et persistait à affirmer que Suffren était mort subitement, mais que sa mort avait été natu-, relie.
A cette opinion s'est rallié M. Lacour-Gayet 2, membre de l'Institut, qui a combattu la thèse du prétendu duel 3, « pure légende, qui n'est qu'un
1. Vie du Bailli de Sufjren, par Ch. Conat, ancien officier de marine. Rennes, 1852.