‹ Légendes et curiosités de l'histoireChapitre 7 sur 99 · Religieux de Saint-Denis, II · texte numérisé non relu

Religieux de Saint-Denis, II

des troupes. Mais nous n'avons qu'à suivre le récit du chroniqueur, aussi clair qu'on le pouvait souhaiter :

... A peine était-il arrivé jusqu'à la léproserie l, qu'un misérable, couvert de haillons, vint à sa rencontre et lui Causa une vive frayeur. Malgré les efforts qu'on fit pour éloigner cet homme, par les menaces et la terreur, il suivit le roi pendant près d'une demi-heure, en lui criant d'une voix terrible : « Ne va pas plus loin, noble roi. car on te trahit ! o L'imagination du roi, déjà troublée, lui fit ajouter foi à ces paroles, et un nouvel incident acheva d'égarer ses esprits. Un des hommes d'armes qui chevauchaient à ses côtés, se trouvant trop pressé dans la foule, laissa tomber à terre son épée. Au bruit du fer, le roi fut saisi tout à coup d'un accès de fureur ; dans son égarement, il tira son épée du fourreau et tua cet homme. En même temps, il donna de l'éperon à son cheval et, pen-

1. C'est dans l'espace compris entre le Gué-de-Maulny, près du Mans, et le bois de Bruon, en foret de Longaunay. c'est-àdire sur un trajet d'environ 2<» kilomètres, que se déroula le grand drame qui devait avoir des résultats si funestes pour la France. Charles VI avait quitté le château du Mans le lundi 5 août, entre neuf et dix heures du matin, après avoir entendu la messe. Quand il fut arrivé dans les bois qui couvraient la rive droite de l'Huisne. non loin de la léproserie Saint-Lazare et de l'hôpital Coéffort (actuellement dans les terrains occupés par la gare du Mans et l'Asile des aliénés i, il fit la rencontre dont il va être question. Il était environ 1" heures. V. le curieux travail de M. Amb. Ledru, paru dans l'Union historique et littéraire du Maine, d'octobre 1891.

«luit près d'une heure entière, il fut emporté de coté et d'autre, avec une extrême rapidité, en criant: « On veut me Livrer à mesennemis ' . et en frappant ses amis aussi bien que les premiers venus. Tout le monde fuyait devant lui a 1 1 1 1 1 1 • devanl la foudre.

Pendant cet accès de fureur, le roi tua quatre hommes, entr< autres, un fameux chevalier de Gascogne, nommé de Polignac... 11 aurait causé déplus grands malheurs encore, si sod épée ne se fut brisée. Alors on l'entoura, on l'attacha sur un chariot et on le ramena au Mans, pour lui faire prendre un peu de repos. Ses forces étaient tellemenl épuisées, qu'il resta deux jours sans connaissance el privé de l'usage de ses membres.

Bientôl son étal empira: le corps commença à se refroidir: la poitrine seule conservait encore un reste de chaleur el <l<- vie, qu'on distinguait à peine aux légers battements de son cœur ; les médecins même déclaraient que h' roi allait mourir l.

L'incident est de trop d'importance, pour que nous nous en tenions à ce récit sans raccompagner «l'un commentaire.

On a parlé d'hallucinations, mais de nombreux témoignages contredisent pareille supposition.

I /homme était « en pur chef, déclare celui-ci, et tout deschaulx et vêtu d'une pauvre. cotte de burel blanc, et montrait mieux qu'il fût fol que

:. Religieux de Saint-Denis, loc. cit.

Un autre nous dit que l'importun suivit le roi pendant près d'une demi-heure, en lui criant toujours, dune voix terrible : « Ne va pas plus loin... »

Personne, ajoute un troisième, ne chercha à savoir qui était cet inconnu, qu'on laissa tranquillement se retirer.

On s'est demandé si cet homme était réellement fou, ou s'il avait été soudoyé par les oncles ,du Roi, pour faire avorter l'expédition1, en effrayant l'infortuné Charles VI.

Etait-ce, simplement, un des malades de la léproserie de Saint-Lazare, ou de l'hôpital de Coëfïbrt, qui étaient proches ? X'était-ce que l'ermite du Gué-de-Maulny 2, qui était installé au milieu des ruines du château royal ? Quoi qu'il en soit, le roi et sa suite passèrent outre, traversèrent la rivière à ffué et continuèrent à cheminer pendant environ deux heures.

1. Cette expédition, que le roi commandait en personne, avait pour but de tirer vengeance, contre le duc de Bretagne, de la tentative dassassinat commise par Pierre de Craon contre le connétable Olivier de Clisson.

2. Au quatorzième siècle, le Gué-de-Maulny Mauvais-Nid devait être un séjour délicieux. (V. la description qu'en donne, dans son article, p. 300. M. Amb. Ledpu). C'est au Gué-de- Maulny que, le 30 août l£2i>. le comte de Bourblanc, préfet de la Sarthe. posait la première pierre de l'Asile des Aliénés, presque à l'endroit précis où Charles XI eut son apparition. Singulière coïncidence !

lt; LÉGENDES ET CURIOSITÉS DE L HISTOIRE

Il faisait une chaleur torride. Après Arnage, audessus de Guécélard, la troupe s'engagea dans le bois de BuiTes et, enfin, dans la partie est de la foret de Longaunay.

Il pouvait être midi, quand le roi eut « passé » ce coin de la forêt et atteint les landes du G ranci - Bourray, entre le bois de Brubn et le village de Paiierné-le-Pôlin, à 20 kilomètres du Mans. C'est a ce moment qu'un des pages de l'escorte royale, en s'endormant. laissa tomber la lance qu'il portait, sur le casque d'acier de son voisin et que le roi. subitement fou, tira son épée, en s'écriant : « Avant, avant sur ces traiteurs ! »

Les circonstances étranges qui avaient accompagné l'incident de la forêt du Mans donnèrent naissance aux explications les plus aventureuses. On racontait que Ton avait administré au souverain une sorte de philtre polio amatpria ' , qui lavait rendu insensé. On parlait de poison, de maléfice2. Une émotion violente avait, en réalité, produit tout le mal.

Les médecins de la Cour ne l'entendaient pas de e<'iie oreille : pour eux. le Roi avait été « encaraudé, empoisonné, ensorcelé », et ils ne voulaient entendre parler d'autre chose.

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