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Réimpression du Moniteur, t. XIII

LÀ fin d un héros 359

La production de ces pièces, d'un caractère officiel, devraient, semble-t-il, entraîner la conviction. Mais il y a mieux. Dans son « Rapport au nom du Comité de sûreté générale et de surveillance sur la reddition de Verdun », Cavaignac s'exprimait ainsi :

... Le conseil défensif accepta une suspension d'armes, et il se sépara à sept heures du soir.

Chacun se rendit à son poste, Beaurepaire se tint au sien jusqu'à deux heures et demie du matin. Il se retira dans une chambre voisine, et dit aux soldats qui servaient auprès de lui qu'il allait y prendre un peu de repos. Là, seul, livré à lui-même, il sentit combien sa situation était cruelle. La trahison du pouvoir exécutif, l'infidélité de l'ingénieurBousinard et du commissaire Pichon, le sort fatal qui lui avait fait échoir le commandement d'une place lâchement abandonnée, livrée à l'ennemi avant qu'elle fut attaquée, la lâcheté de la majorité du conseil défensif. qui lui avait sans doute paru déterminé à capituler, durent frapper à la fois son imagination extrêmement ardente ; le désespoir dut s'emparer de son âme.

Je ne ferai aucune réflexion sur la mort de Beaurepaire ; je laisse à l'histoire le soin d'apprécier une action qui luj a mérité les honneurs de l'apothéose. Je me contenterai d'observer qu'il est à regretter que cet officier, au lieu de se donner la mort, ne l'ait pas reçue de la main d'un ennemi, sur la brèche ou dans la citadelle ; c'est là où son sang pouvait couler utilement pour la patrie... â.

Tous les témoignages sont donc concordants : 1. Réimpression du Moniteur, t. XV. 403.

Beaurepaire se serait volontairement donné la mort, afin d'éviter l'humiliation de livrer a l'en nemi la citadelle dont il avait la garde1.

Des doutes sérieux sur le genre de mort auquel aurait succombé le héros de Verdun ne se sont élevés que plusieurs années après l'événement.

Le docteur Lachèse soutint, en s'appuyant sur le procès-verbal de constat du juge de paix de Verdun, assisté du chirurgien LEspine, que le commandant Beaurepaire avait été assassiné.

Le procès-verbal du juge- n'apporterait, selon notre confrère, dans l'enquête, aucun argument en faveur du suicide.

Il ne dit mot. ni de la place où furent trouvés les pistolets, ni de leur état, ni surtout du trajet ou de la direction des projectiles ; et c'est cependant ce qui importait. Par contre, il s'étend avec complaisance sur les vêtements que portait le

1. Jusqu'à production d'un document qui vienne à rencontre, il n'existe aucune preuve matérielle du consentement de Beaurepaire à la capitulation de Verdun. (Cf. X. de Phtk.ny. Beaurepaire et le premier bataillon des volontaires de Maine-et-Loire à Verdun, juin-septembre 1792. Angers, Grassin. 1911.)

2. Ce procès-verbal, signé par le juge Louis Pertin. par le commissaire des guerres. Pichon, par deux officiers municipaux et le chirurgien LEspine. aurait été emporté par le^- Prussiens en 1793, et ferait partie des Archives de la guerre à Berlin. Il a été publié par Paul Mérat,dans son ouvrage sur Verdun en 1792, épisode historique et militaire. 1849.

commandant, sur l'argent et les différents objets trouvés dans ses poches.

Le procès-verbal de constat du chirurgien, sans être aussi minutieusement détaillé qu'il eût dû Pêtre, est néanmoins assez explicite. Nous le donnons dans sa teneur essentielle.

Constat médical. « Et au môme instant est survenu, sur notre invitation, le sieur Pierre-Charles Lespine, maître en chirurgie, demeurant en cette ville, lequel, après visite et examen faits dudit cadavre, nous a dit et rapporté qu'il avait trouvé le menton, les deux mâchoires, tant supérieure qu'inférieure, la moitié du front et tout le côté droit de la tète enlevés ; le crâne ouvert et la moitié du cerveau emportée, dont on a trouvé plusieurs morceaux d'os épars dans la chambre; que cette mort a été occasionnée par deux coups de pistolets ! que l'on a trouvé déchargés à côté du cadavre ; qu'il n'y a point de doute que ce ne soit le dit sieur Beaurepaire qui se soit donne la mort, ayant trouvé une quantité prodi^euse de sang répandu à côté de lui, qui a jailli jusqu'au plafond et après la boiserie de ladite chambre et sur le matelas qui s'y trouve ; et a ledit sieur Lespine signé avec mesdits sieurs les officiers municipaux, le sieur De vaux et le sieur Pichon.

Signé: Cauyette, Collard, Lespine, Pichon, Devaux, Yinaty et Perrin.

1. Le chirurgien est seul à parler de deux coups de pistolet; tous ceux qui avaient entendu le bruit de la détonation ne parlent que d'un seul coup de feu.

S'il y avait réellement des taches au plafond, il eût d'abord fallu prouver que ces taches étaient bien des taches de sang. Mais ce sang serait arrivé là, en tout cas, porté par le projectile, et c'est le passage, la direction de ce projectile que le procès-verbal médical aurait dû surtout indiquer.

Si. en effet, on avait trouvé, près de ces taches, directement au-dessus de la tête du cadavre, la trace d'une ou de plusieurs balles, le suicide était démontré l.

A défaut d'un rapport médico-légal qui aurait pu être plus soigneusement établi, nous devons parler d'un autre document, celui-là extra-médical et qui. s'il n'était pas entaché de suspicion, eût été de nature à apporter dans ce débat une lumière décisive.

Ce $ocu«ïent n'est autre que le rapport du général Lemoi^e, commandant en second le bataillon de Mayenne- et-Loire, rapport adressé au roi Louis- Philippe sûr la demande expresse du souverain, par celui-là même qui avait succédé à Beaurepaire (I ;i us le commandement de Verdun2. Toutes les

1. Docteur Lachkse, Observations médico-légales sur la mort de M. de Beaurepaire. Extr. de la Revue de i Anjou et du Maine, t. V .

Mémoire sur les événements du siège de Verdun, en 1. présenté au Roi, le 15 janvier 1835, par M. le lieutenant général Lemoine. L'original de ce mémoire se trouve aux archives du Ministère de la Guerre Mémoires historiques, armée du Nord-

LA FIN D UN HEROS ;ii;3

circonstances delà mort du héros sont indiquées « Le lendemain. 2 septembre, à cinq heures du matin, écrit le général Lemoine. lorsque le pontlevis de la citadelle fut baissé, on vint me prévenir que le commandant Beaure paire s'était brûlé la cervelle, dans sa chambre à coucher. Je courus à la maison de ville, ou je trouvai le corps du commandant, sans vie, horriblement mutilé, et baignant dans son sang, par l'effet d'un de ses pistolets qui se trouva déchargé, et qui parut avoir été tiré du côté de la face, ce qui lui enleva une partie de la tête. J'interrogeai le secrétaire, le factionnaire, le domestique qui était à sa porte au moment de la détonation du pistolet ; ce dernier me déclara avoir entendu marcher sur la terrasse et ouvrir la porte de la chambre où reposait le commandant ; et après la détonation, il entendit encore fermer cette même porte et marcher sur la terrasse avec précipitation, en se dirigeant vers l'appartement où étaient en permanence les membres de la municipalité.

« Cet appartement avait également une porte par laquelle on communiquait sur cette terrasse, et par conséquent avec l'appartement du commandant Beaurepaire. Nous fîmes aussitôt des recher-

n°2 6/si. On en a signalé une copie aux archives de Saumur et une autre, prise sur la copie de Saumur, à la Bibliothèque d'Angers.

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ches dans ses papiers, pour nous assurer s'il avait laissé quelques notes pour sa famille, pour moi ou pour quelque autre personne. Mais nous ne trouvâmes rien qui put faire penser qu'il s'était préparé a cette catastrophe.

« Aussi je déclare hautement que je n'ai jamais pu ployer ma raison jusqu'à croire que cette mort fût l'effet d'un suicide. l »

Comment admettre, écrit M. de la Sicotière, commentant le rapport du général Lemoine, que Beaurepaire, « tendre mari et tendre père », pendant les longues heures de méditation douloureuse qui ont précédé le coup fatal, n'ait pas écrit une ligne d'adieu pour sa famille, n'ait pas laissé quelques instructions pour son successeur désigné, pour l'officier qui devait prendre après lui le commandement ? On conçoit aisément un suicide en plein conseil, où le commandant, poussé à bout par les objurgations de l'entourage, harcelé par les pressantes sollicitations de tout un conseil apeuré, se laisse tout à coup gagner par l'aflble-

1. Il est aujourd'hui prouvé que Lemoine s'est déjugé à quarante-trois ans de distance, et qu'il a donné, par ordre, une entorse volontaire à l'histoire (V. la brochure de M. E. Dk.man- Geot, Suicide de Xicofas Beaurepaire; Paris, Menu, 1885,. Dans une lettre écrite huit jours après le drame, et qui se trouve aux archives départementales de Maine-et-Loire, Lemoine n'hésite pas à affirmer que le commandant s'est donné volontairement la mort.

ment général, et dans un moment de lassitude découragée, s'applique un de ses pistolets sur la tempe. Le suicide, presque mélodramatique, est acceptable, bien mieux qu'un suicide solitaire, sans témoin, dans l'obcurité sombre d'un appartement isolé.

L'opinion publique ne s'y est d'ailleurs pas trompée, ajoute M. de la Sicotière l. Pour elle il n'y a et il n'y aura jamais qu'un Beaurepaire : celui qui se brûle la cervelle devant le conseil assemblé. Celui-là est faux, mais du moins il est vraisemblable. L'autre, fùt-il vrai, et son héroïsme fut-il plus calme et plus réfléchi que celui du premier, elle n'y croira jamais. »

En dépit de cette argumentation, des deux opinions que nous venons de produire, nous avouons nous rallier à la thèse adverse.

Sans doute, on peut nous opposer qu'on avait tout intérêt à laisser entendre que Beaurepaire s'était suicidé : cet acte était d'une belle crànerie. et pouvait en imposer à l'ennemi '2. Les honneurs publics qu'on rendit, à cette occasion, à ses dépouilles mortelles, le décret de translation de ses restes au Panthéon, que la suite des événe-

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