‹ Légendes et revenants [microforme]Chapitre 11 sur 11 · LE EE · texte numérisé non relu

LE EE

Si, au contraire, la fillette que poursuit le flibustier est rieuse, folâtre enjouée; si elle aime les rubans, la danse, le mot pour rire, le plaisir, enfin,— notre homme à bientôt fait de changer de physionomie et d’allures.

La pâleur marmoréenne qui rendait si intéressant sa poudreuse figure se teint de rose :

les airs penchés font place à de

€oquins petits gestes; la chan-

sonnette frondeuse détrône la romance éplorée; la conversation ne cherche plus à s'égarer dans les sentes ombreuses de la rêverie: elle préfère le terre-à-terre du cancan et des petites médisances. La danse, la musique, tout se ressent de la volte-face, et le flibustier qui connaît son art n’est pas le moins du monde embrassé dans son nouveau rôle. |

Si bien qu’on se dit; “Quel gai et charmant garçon !” comme on avait murmuré précédemment :

“Voilà un jeune homme qui doit avoir beaucoup souffert !”

Et la pauvre enfant, objet de toutes ces démonstrations astucieuses, se laisse circonvenir de la meilleure grâce du monde et joue ainsi avec le feu dans la p'us parfaite insouciance.

Meis une heure vient où un nuage de vague tristesse se répand sur son front et où son petit coeur se serre sous l’étreinte de la mélancolie.

Alors, adieu le rire aux francs éclats ! adieu les pensées himpides et roses ! adieu les joies naïives de la jeune fille que l’amour n’a pas encore effleurée de

son aile ! adieu la paix et le bonheur !.....

ITT

Balzac dans son livre: La Physiologie du Mariage— a écrit de fort intéressantes et surtout fort ingénieuses choses sur Pamour dans l’état conjugal: il a photographié, pour ainsi dire, chaque sentiment, chaque pensée, chaque mobile des époux, et

Ë conclut par des Statistique peu encourageantes pour ceu qui espèrent le bonheur dar l’hyménée : des icentaines d Philanthropes ont noirCi des cer taines de pages pour trouver u:

remède à l’abaissement gradue et constant du niveau moral de la Société; enfin tous les écri vains de haut Parage qui se sont OCCupés de physiologie Sociale, ont recherché les causes primordiales de la décadence des moeurs dont notre Société contemporaine offre le Spectacle.

Ils ont bâti des thèses magnifique, produit des arguments irrésistibles et en sont venus à des

conclusions encore plus irrésistibles, ....

Le crand Balzac s’est four-voyé, et les autres aussi.

)Jur-

Si nctre société est corrompue, sceptique, matérialiste ; si le bonheur s’est fait mythe; si la philanthropie et l’amitié n’existent plus qu’au Monomotapa: si l’ivrognerie envahit la famille et engendre Ja désunion, la pauvreté, la haine: si les enfants, dédaignant les occupations de leurs pères, s’enfuient du toit paternel et filent vers l'étranger ; si les esprits sont inquiets, agités, avides d'émotions et turbulents; si, enfin le monde est Sourdement travaillé par des influences fatales— socialisme, haine du riche, soif de jJouissances etc, —il faut en accuser. LR les flibustiers de salons !

Je le prouve.

Je n’ai besoin, pour cela, que ce faire un petit calcul à la

Balsac..... celui-ci, par exem ple:

Les hommes et les femmes é tant crées à peu près en nom:

bre égal—il s’en suit que, dan:

les vues de Dieu, chaque homme doit avoir sa femme, qui se rencontre fatalement sur son Passage un jour ou l’autre.

Cr, les flibustiers de salons, en acCaparant chacun l’amour d’une cinquantaine de femmes dans le cours de leur vie lovelacienne, détruisent nécessairement l'équilibre, Les lésés, à leur tour, cherchent à se refaire aux dépens d’autrui et ne manquent pas de heurter là où ils dirigent leurs vues, des intérêts contraires, des Sympathies et des sentiments légitimes. Il s’en suit une succession de chocs,

Là

un culbutis de Passions, un véritable ressac de petites ambitions désorientées et aigries.

Tout cela se mesure du regard, se défit, se combat se dé- Chire— tant et si bien que l’on finit par se haïr cordialement et par vcir dans chaque figure d'homme un ennemi.

J’ai lu que dans certains endroits des Alpes et des Pyrénées, il suffit de la plus insignifiante cause, du plus léver ébranlement Ce l'air, pour amener des avalanches effroyables: une pes tite pierre, partie du sommet et roulant sur le flanc de la montagne, précipitera dans les abimes d'énormes masses de neige, qu’un miracle retenait aux aspérités.

Eh bien! dans notre société, cette cause infi me, ce caillou

. opens

qui ne vaut pas même un regard, c'est le flibustier. Il donne le branle aux diss ntions, jl détruit l’équilibre entre les hommes et les femmes, allume le brandon de la haïne et excite à la vengeance.

Il y aurait ici à enrécistrer bien d’autres conséquences qui résultent de l'influence malsaine du flibustier dans la société ; mais le cadre restreint dans lequel ma plume prend ses ébats € me permet point d’exhumer ces horreurs-là.

Je ne puis cependant résister au désir de m’arrêter à l’une d'elles, tant à cause de son im- Portance capitale, que parce qu’elle est une Source de méprises pour un grand nombre de jeunes.

gens à marier.

Voici.

ae ton Emmanasees .

On se plaint généralement — avec raison— de Ja coqu'etterie de plus en plus astucieuse ue nos jeune filles. Non contentes de faire ressortir les charmes que leur a donnés la nature, elles ont recours au postiche et il n’est pas d'artifice qu’elles n’emploient pour mettre en évidence le moindre de leurs attraits. Bon gré mal gré, elles veulent se dessiner en relief.

Peut-être bien est-ce pour ne pas faire mentir ce bon La DT'uyère, qui a dit: “Une femme coquette se soucie peu d'être aimée; il lui suffit d’être trouvée aimable et de passer pour belle!”

Pourtant, je ne crois pas. Les dix-neuf vingtièmes des demoiselles dont je parle ne connaissent la bruyère que pour l’avoir

foulée de leurs bottines satinées, dans les excursions qu’elles ont faites à la Campagne. Pour ce qui est du savant moraliste, c’est un vieux grognard démodé, que l'on ne tient pas à rencontrer en son Chemin et que l’on évite le plus possible.

I] n'importe. Pour une cause où pour une autre, les jeunes filles de nos jours sont ccaiettes et déploient une grandissime habileté dans la confection de ces bouquets d’adorateurs dont elles jonchent en badinant fort Spirituellement, le chemin qui mène à leur coeur.

Avec des adversaires aussi Mmadrés les pauvres diables d’amoureux qui ne sont pas initiés aux mille petits secrets de l’art de se faire aimer, sont sûrs de rester en route et de ne Jamais

arriver à bon port— du moins tant que l’âge de mademoiselle ne l’aveïtira pas qu’il est temps de redouter le bonnet de Ste-Catherine.

En face d’une pareille conjoncture— cela se conçoit— il n'y à plus à coquetter, ni à t4tonner. La belle inhumaine qui, jusqu’à cette fatale échéance, n'a vu dans son persévérant et sincère adorateur qu’un ennuyeux bâton dans les roues de son char doré, met sur ses yeux les lunettes de la réflexion et daigne examiner l’homme qui veut se marier avec elle,

Elle recueillie péniblement les débris de son coeur, semés un peu partout, récompose tant bien que mal cet organe délabré, verse une larme de regret sur les plaisirs évanouis de sa jeunesse

et, enfin.... consent à échanger, contre l’ardent et profond sentiment du jeune homme, le peu d'amour flétri qui lui reste.

Et l’on se marie !

Oui, c’est ainsi que les choses se passent le plus souvent, et J'éprouve—i] faut l'avouer — une certaine tristesse à constater ce machiavélisme féminin.

Maintenant, comme il n'y a pas d'effet sans cause, à qui fautil s’en prendre et jusqu'où fautil remonter pour trouver la raison de re %évergondage ?

C’est riadame Gottic— une femme entendue en pareille matière— qui va répondre. “Les femmes, dit-elle, doivent aux hommes leurs travers, leurs défauts et leur Coquetterie même.”

Vous avez parfaitement r'ai- Son, madame Si certains hommes

ne méritaient pas le titre de flibustiers de salons, et si, pour exercer cet état, ils ne flattaient et ne gâtaient outre mesure les femmes; si, par leur inconstance et leur papillonnage systématiques ils ne leur enlevaient cette foi naïve en l’amour, qui protège le coeur contre les tentations du flirtage: si, pour tout dire, ils ne forcaient les jeunes filles à s’armer de toutes pièces pour être en mesure de l'epousser les traîtreuses attaques qu’is dirigent sans cesse contre leur inexpérience et leur bonne foi,— eh bien ! Ja coquetterie féminine, au lieu d’être une plaie envahissante, ne serait plus qu’un mot bien innocent ?

Tant et si bien, qu'il faudrait retourner ces vers de Lamothe:

“C’est providence de l'amour

Que coqueite trouve un volage.’

Le jour où les jeunes fi s’apercevront que le nec plus tra n’est pas de savoir mettr bouche en coeur pour .chan la romance: où elles reconr tront que les hâbleries des be:

diseurs ne les conduisent à 1 de bon; où elles constater que leurs complaisances serv de marchepied à la plus sotte à la plus ridicule des vanités ce jour-là les flibustiers de lons verront pâlir:leur étoile iront s’éteindre dans l’insign ance, d’où ils n’auraient jam dû sortir.

Page 1