PIEUSE FREDAINE DE DOM GABET
L'abbaye de Tamié a trouvé son historien ; elle n'en prête pas moins le flanc à la légende. Or, nous Pavons dit déjà, les épisodes de la Révolu-, tion française ont grossi considérablement le contingent des récits pittoresques que le moyen- ; âge nous a transmis. Ces épisodes ont pris dans l'esprit public toutes les couleurs de la légende, et c'est à ce titre que nous en enregistrerons quelques-uns.
Il n'entre pas dans notre cadre de donner un résumé de l'histoire des établissements religieux ou des châteaux auxquels s'attachent les traditions que nous avons pris la charge de consigner. Si la légende coudoie l'histoire, ce n'est pas une raison à celle-ci d'usurper la place de celle-là. Qu'on n'attende donc pas de nous,
dont Punique intention est de soulever pour un instant les voiles mystérieux qui enveloppent cet asile delà piété ou de la misanthropie qu'on appelle l'abbaye de Tamié, qu'on n'attende pas de nous l'histoire, pas même le résumé historique de ce célèbre monastère. Nous n'avons point la prétention de nous élever si haut, et nous bornons nos vues à une petite anecdote que nous trouvons dans les pages humoristiques du Walter Scott de la Savoie ; nous avons nommé Jacques Replat.
En 1792, l'Assemblée nationale des Allobroges rendit un décret qui supprimait en Savoie les communautés religieuses; elle nomma, en conséquence, trois commissaires aux personnes de Brochet, Comte et Exertier, pour dresser l'inventaire de l'abbaye de Tamié. Voici comment s'y prirent l'abbé et ses religieux pour soustraire les richesses du couvent aux regards des délégués de l'Assemblée nationale.
Commissaires, empanachés et tricolores, arrivent de Chambéry. Ils se présentent à la porte de l'abbaye porteurs du décret qui donnait aux
novices la clé des champs, et à eux le droit d'exiger celle des coffres-forts. Dam Gabet les reçoit avec la plus grande courtoisie ; on fêle leur bien-venue par la bonne chère et le bon vin. La truite saumonée est étalée sur la nappe, on boit sec, les bouteilles du meilleur se vident rapidement. Au dessert, on s'attendrit, on fraternise; moines et commissaires crient en chœur : Vive la liberté! vive la nation I et... le reste. Bref,. les moines grisent complètement les commissaires, et, pendant que les uns vont cuver l'am- 1 broibie sur le lit des cellules sur lesquels ils fu- ! rent transportés par les bons pères, les autres chargent prestement les mulets, descendent le col avec leur trésor, et prennent le chemin du^ Petit-Saint-Bernard. Leur somme achevé, les commissaires trouvent la maison vide, l'inventaire était tout fait.
Il n'y a dans cette anecdote que deux erreurs: la première, c'est que les personnages qui en ont été les héros ne sont point du tout les commissaires qui y sont nominativement désignés, mais bien des officiers de l'armée de Kellermann qui
traversaient le col avec un détachement de soldats. La seconde, c'est que dom Gabet et ses religieux ne se sont point retirés au Petit-Saint- Bernard, mais à l'ermitage des Gamaldules en Piémont, d'où dom Gabet fut appelé par le premier Consul, en 1802, pour venir prendre la direction de l'hospice du Mont-Cenis.