LES PRIVILEGES DE SAINT-GERMAIN
Le village de Saint-Germain, qui fait partie de la commune de Séez, est un ensemble de chalets protégé contre les avalanches par une forêt telle qu'on n'en rencontre plus guère, mais dont il subsiste encore un certain nombre pour servir de témoignage en faveur de la prévoyance de nos ancêtres. Ceux-ci savaient déjà ce que la science moderne est venue confirmer, c'est-à-dire que la seule digue qu'on puisse opposer aux avalanches, c'est une forêt. L'incurie des derniers temps du régime sarde a laissé dévaster ces défenses naturelles; il faudra encore bien des années de la sagesse de l'administration forestière française pour réparer les fautes commises.
Saint-Germain occupe l'emplacement d'une
station romaine, celle sans cloute que la table de Peutinger désigne sous le nom d'Alpe Grain. Son nom actuel lui vient du saint évêque d'Auxerre, car ce prélat s'y arrêta dans un voyage qu'il fit en Italie. Les habitants, en souvenir du passage de saint Germain au milieu de leurs chétives habitations, lui vouèrent un culte et lui érigèrent une chapelle. Dans toute occurence on s'adressait au saint, et grâce à son intercession, la contrée a été délivrée des bêtes féroces qui la ravageaient. 11 n'en fallait pas davantage pour convertir au christianisme les habitants de cette région montagnarde, trop intelligents pour se refuser à recevoir la grâce et la lumière, dès que la lumière viendrait à frapper leurs yeux et la grâce à toucher leur cœur. Les indigènes de cette contrée sauvage sont d'une force physique qui n'a d'égale que leur énergie morale. Quand un orage s'annonce dans leurs montagnes, ils songent aussitôt aux malheureux voyageurs qui peuvent se trouver au milieu de la tourmente. Ils se distribuent toutes les routes qui aboutissent a leurs chalets,
ils les parcourent en tous sens, et ne rentrent dans leurs demeures que lorsque l'orage a passé et qu'ils sont sûrs que personne ne se trouve exposé à sa furie. C'est ainsi qu'ils arrachèrent à une mort certaine une princesse de Savoie •qui s'était aventurée avec sa suite sur la route du Petit-Saint-Bernard. En récompense du I courage que les habitants de Saint-Germain ont : mon tré en cette circonstance, la princesse leur oc- Itroya, pour eux et pour lous leurs descendants, jun certain nombre de privilèges, entre autres [celui d'être dispensés de satisfaire à la loi milii taire. Ils étaient également exonérés de toutes les contributions, à la charge de continuer à surveiller le passage du Petit-Saint-Bernard. Ces privilèges se sont conservés jusqu'à l'annexion de la Savoie à la France, en 1860. Dès cette époque, malgré les efforts des habitants [de Saint-Germain à l'effet de faire reconnaître i leurs droits et privilèges, les jeunes gens de ce hameau concourent à la conscription comme îceux du chef-lieu de la commune, et les contrôleurs des contributions les ont inscrits sur leurs
rôles, suivant qu'ils sont imposables à divers litres ou degrés. Le niveau égalitaire a passé par là comme partout; Ton ne lient plus compte aujourd'hui aux enfants des services de leurs aïeux, non plus que des vertus de leurs pères.