LE MOINE DU BATONNET
Si l'histoire tient un compte plus circonstancié des événements qui se sont accomplis dans les villes importantes, en revanche, la légende tient rigueur à ces favorites de sa rivale. On trouve peu de légendes dans le sein des populations urbaines, et celles qu'on y trouve ne pré- ; sentent pas un bien vif intérêt.
La ville de Chambéry ne peut être traitée autrement qu'une ville importante. Elle fut capitale d'un duché qui a joué son rôle dans l'histoire, et, bien que réduite aux proportions d'un mince chef-lieu de petit département, elle n'en a pas moins ses défauts et ses qualités originels.
Pourtant, on n'est pas chrétien fidèle et catholique fervent comme l'est la population de
Chambéry, sans entretenir le souvenir de quelque histoire édifiante. Et la preuve:
Vous connaissez les bâtiments des casernes. Ils ont été construits en 1806, sur un vaste terrain qui avait appartenu au couvent des Ursulines, et peuvent contenir aisément quatre ou cinq mille hommes de toutes armes. Immédiatement au-dessus des casernes, sur une esplanade qui domine le rocher du Bâtonnet, existait l'église de Sainte-Marie-l'Egyptienne ou de Notre-Dame-des-Anges. Cette église contenait douze chapelles qui étaient affectées aux caveaux mortuaires d'autant de familles nobles de Chambéry. Au-dessus du rocher se trouvait une croix qui avait donné lieu à une légende miraculeuse.
La branche transversale de la croix du Bâtonnet était tournée dans la direction du nord. Elle avait été érigée par un moine qui jouissait dans le pays d'une grande réputation de sainteté. Il se nommait le Père Bourgeois. Dans un voyage que fit à Lyon le Père Bourgeois, ce saint homme mourut. Au moment qu'il expirait à
plus de cent kilomètres de distance, la branche transversale de la croix tourna d'elle-même en prenant la direction de l'ouest, c'est-à-dire du côté qui regarde Lyon; elle apprit ainsi aux nombreux fidèles qui avaient toute confiance en lui que leur directeur spirituel venait de passer dans un monde meilleur, pour y recueillir le fruit de ses œuvres.
La croix n'existe plus, mais la croyance en sa versatilité lui a survécu.