LA GROTTE DE RAPHAËL
Quel plaisir que de pouvoir changer de parrain au gré de ses caprices ! Se présente-t-il un capitaine, aussitôt le lieutenant Georges Browu est mis de côté. Se présenle-til un colonel, le capitaine éprouve à son tour le sort qu'il a fait éprouver. Et ainsi de suite, jusqu'à l'épuisement complet du dévouement humain d'une part et de l'activité paternelle de l'autre.
Il y avait autrefois à Bordeau...
Nous n'entreprendrons pas de décrire le site de ce monument féodal, ni de résumer son histoire. Un livre est sous presse qui traite de l'un et de l'autre par le menu, et dont les quelques feuilles que nous avons lues nous paraissent inspirer la plus vive curiosité et mériter le plus grand intérêt. Ce nous semble un crime
que de déflorer le plaisir que nos lecteurs, amis de tout ce qui se rattache à l'histoire de notre cher pays, éprouveront à la lecture du Bordeau, etc., de notre infatigable archéologue, M. Maillaud.
Donc, passons. Il y avait autrefois à Bordeau une grotte qu'on appelait la Grotte des Fées. Il y en avait même deux. Séparées du manoir par une anse naturelle qui sert de port aux bateaux pêcheurs, s'outrent dans le rocher deux grottes dont lVntrée est à fleur d'eau, et où Ton ne peut aborder qu'en gondole. Jusqu'au jour trois fois béni où Lamartine a posé son pied d'ange sur les galets du lac du Bourget, les Fées jouissaient de l'avantage inestimable qui consiste à assumer la responsabilité de tout ce qui se passe autour de leurs autels. Mais arrive un capitaine, et le lieutenant passe au second plan, en attendant qu'il s'efface dans les brouillards du souvenir. Que disons-nous, un capitaine, ce serait..... Mais non, il n'est pas un grade dans l'armée qui corresponde à l'échelon que Lamartine occupe dans le monde des lettres.
Or, Lamartine affectionnait tout particulier ment les grottes de Bordeau ; on dit même qu'il préférait l'une à l'autre. C'est la privilégiée que Ton a débaptisée au profit de l'auteur de Raphaël, car on as>ure que c'est là qu'il aurait-écrit les plus belles lignes de ce livre qui est sa plus belle page. Quant à la méditation Le lac, il y a tant de lacs qui s'en font honneur et tant de localités riveraines qui s'attribuent la gloire de l'avoir inspirée, que nous la traiterons comme une œuvre cosmopoliie. En effet, quel peuple serait insensible à ce que l'harmonie a produit de plus divin, et que Niedermeryer a ramené à une formule plus humaine, dans le but généreux d'atténuer une splendeur qui pourrait compromettre i'ouïe comme trop de rayons lumineux compromettent la vue. Les Fées n'ont pas déserté ces parages quand même ; au contraire. On dit qu'elles ne les ont jamais plus fréquentés que depuis que chaque vague apporte sur la rive une strophe du poète angélique.