CHAPITRE iV
M^ Es monslres ne jouenl pas dans les l^gendes ^all dcja Haute -Bretagne un r61e aussi considi^rableiquo dans bien d'autres pays : asscz rarement Igs sainLs indigenes se soDt trouv^s ct meme ite vaincre des dragons; daos la Vie des samls de Brelagne je ne|.vois gu^re que saint Pol, saint Samson, saint Suliac el saint Armel qui passent pour en avoir debarrass6 leurs ouaJlles.
Le premier de cea bienheureux appartient au pays brelonnant ; le souvenir de cet acte du patron de r^glise de Dol semble avoir dtsparu de la tradition populaire ; mais elle raconte encore la legeode de la « guibre de saint \rmel, et celle du serpent
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que saint Suliac forca k se precipiter dans la mer. Dans les environs de Ploermel, la l^gende de saint Armel et de son dragon, qu'on appellepopulairement la « guibre » ou la « guildre », est encore tres connue des paysans ; les statues du saint, assez nombreuses dans le pays, le representent toujours tcrrassant une sorte de serpent. La « guibre » etait un serpent vert qui d6solait le pays ; on Tappelait aussi la « bete de Guibourg », du nom d'un vieux quartier de Ploermel parceque, disentlesanciens, c*est & Guibourg qu'elle se cachait le plus souvent, volant les jeunes filles et les enfants, 6touffant les moutons et tuant les petites vache^ bretonnes. Tout comme saint Michel terrassa le serpent, image du d^mon, ainsi saint Armel terrassa la Guibre qui est aussi un des symboles du Diable ; lorsqu'il Teut vaincue il la touch^de son etole, ainsi qu'en t^moignent loutes les vieilles statues de bois et les vieux vitraux du pays. La guibre aussit6t devint faible comme un mouton, Alors saint Armel la precipita dans TEtang des Grands- Moulins qu'on appelle aussi TEtang au Due. D'aucuns prdtendent que c'est dans un petit chcmin tout proche les « ChMeaux » — dans « le petit chemin des ChMeaux » de « I'Enfer » — que se livra le combat entre la guibre et saint Armel. Au milieu de ce chemin se trouve une grosse roche
qui porte la trace d'un pied. Ce pied est celui de
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la « guibre ». La guibre pr^cipit^e par saint Armel du haut des Chateaux, alia rouler dans le chemin et dut alors se noyer dans le « Due » petit ruisseau qui coule d cet endroil ct qui alimente TEtaog des Grands-Moulins.
A Saint-Suliac sur la greve sous Garot se volt une sorte de caverne qui est le trou du serpent ou de la guivre ; jusqu'en 1793, Tun des jours des Rogations, le clerg6 de la paroisse, croix et baoni^re en tete, venait plonger k plusieurs reprises le pied de la grande croix d'argent dans la caverne d^serte de la Guivre. Voici, d'apres Madame de Cerny, la legende quon racontait :
Ua moine de la suite de saint Samson, qui venait visiter saint Suliac, fut surpris de la pauvret6 des mets des c^nobites, et trouva le pain si mauvais, qu'il en cacha une partie dans sa robe pour ne pas le manger. II fut bientot pris de convul sions et fit entendre des cris percants. Saint Suliac averti par un ange, entrouvrit la robe du moine et exorcisa le serpent qui rongeait sa poitrine. II lui passa son etole autour du cou, lui ordonna de quitter la ceinture du moine et le lui livra pour etre conduit sur le point le plus eleve du Garot. LSi saint Suliac I'exorcisa de nouveau et precipita le monstre du sommet du mont dans la mer, en lui defendant de jamais revenir tourmenter les oints du seigneur.
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L'episode dii pain change on serpent se Irouv.e dans la Vie des saints de Dretagne ; le r6cit d'Albert Lo Grand ne difTjre da C3lui-cl que par deux details : le serpent se contenle de ceindre le corps du moine sans le dechirer, et saint Suliac, faisant le signe de la croix « luy fit lascher prise et luy commanda de se retirer au lieu le plus 6carte d'une montagne appelee le Mont Garutz ».
Au temps oii saint Lyphard habitait le bord de la Bri^re, un dragon monstrueux desolait la contr^e ; d6j^ onze jeunes Giles avaient 6te devorees, lorsque le monstre r^clama la fille du saint. Lyphard saisit alors son epee, et pour en essayer la trempe^ il assena un coup sur une pierre plant^e pres de lt\, et qui devini la pierre fendue, puis, d^gageant la lame prise dans cette fente, il court au monstre et lui tranche la t6te.
A Santron, la chapelle de Notre-Dame de la Misericorde fut elevee sur la place ou fut tue un serpent euorme qui devorait les voyageurs.
A I'ouest du bourg de Serent, et tout pr6s du chateau de la Salle, un ^norme dragon avait lixc sa retraite dans les rochers du Rocalet, bien longtemps avant que le \illage et le chateau eussent ete edifies. Comme le Minotaure grec, le monstre armoricain choisissait ses victiraes, et s'il decimait les troupeaux, il faisait plus souvent encore coulcr le sang humain. Un jour entin,
touches des maux de leurs vassaux, alarmes pour eux-memes, les seigneurs de S6rent convoqu^rent leurs Dobles amis des pays -voisins, Grent avec eux sermeiit de combattre^ tous ensemble, Thorrible dragon qu'ils n'auraienl pu vaincre isolemenl, et de metlre fm par sa mort ^ la terreur qu'il repandait, aux ravages qu'il causait. Bien armes e' bien unis, ces seigneurs attaqu^rent le monstre, et dans ce terrible combat, le marquis de Molac oblint la plus graade gloire en lui portant le coup mortel.
C'est k dater de ce jour que la Drague fut f^t(§e k Serent, sous le droit et la priSsidence du marquis de Molac et de ses successeurs, jusqu'au milieu du XVllP si^cle, epoque k laquelle ce droit fut vendu au seigneur du Castel en Quilly. Le 29 juin, jour des saints ap6tres Pierre et Paul, un h^raut v^tu d'une splendide livr^e aux armes de Molac, parcourait k cheval toutes les rues du bourg pour se rendre au cimetiere, au milieu duquel s'elevait Teglise paroissiale, et publiait k son de trompe aux quatre coins du cimetiere, le parcours de la Drague et fordre k tous, petits et grands, de lui ouvrir des voies faciles. Puis la Drague k t^te de cheval, le dos charge d'un tapis vert, et dont les 6cailles dorees reluisaient au soleil, s'elangait tout-^-coup au milieu de la foule qui s'ouvrait devant elle et la laissait
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passer avec ses robusles porteurs et son cortfege menagant. Le corlfege s*arr6tait devaat chaque maison, y recevait une offrande en monnaie d'argenl, ou en brisait les portes, afin que la Drague pOt enlrer el r^clamer elle-m^me le tribut impost k tout logis du bourg. Fouquet, qui raconte celte legende, dit la tenir de vieillards qui avaient Assists k la procession qui cessa vers 1793.
II est probable que cette tradition n'^tait pas isolee ; on relrouve k pcu de distance une redcvance f^odale qui semble impliquer une 16gende. Le seigneur de Marzan avait sur ses vassaux le droit de drague, qui consistaif en une course qu'il faisait courir annuellement k la Saint-Pierre dans le bourg.
On croit assez commun^ment k la campagne a I'existence du Basilic ou Basilic, qui natt d'un oeuf de coq couve par uq reptile. Cette bete a des yeux tout autour du corps ; si elle voit un homme la premiere, il meurt imm6diatement On raconte qu'elle se tient au fond des puits et que ceux qui y vont puiser de Teau meurenl sur-le-champ. Mais on pent la tuer au moyen d'une glace dan^ laquelle se reflete le corps du reptile qui, s'^tant vu ainsi, cr^ve aussit6t. Au XVII'' siecle on croyait encore, m^rne dans les villes, au pouvoir de cette bete, k
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bquelle on altribua Tasphyxie des gens charges de curer un puits k Dinan : « 11 y a aussi une place appel6e le Marcheix, au haul de laquelle se voit un fort grand puits, dans lequel sont environ cent annees, il se trouva un basilic qui par son effet tua un grand nombre de personnes et fut comble de chaux vive pour lors ».
C'est k celte categoric de serpents qu'appartenait le dragon du Theil, dont I'haleine 6lait pesliferee et le regard mortel. M. B6zier suppose avec assez de raison que T^pidemie dont il est question plus loin, fut engendr^e par les miasmes de I'etang de la Motte. Bien longtemps avant la grande Revolution, une effroyable Epidemic ravagea la ville du Theil. ]-.e drap mortuairefuthiss^enhautduclocher, en signe de deuil general, et aussi d'avertissement aux voyageurs de n'avoir point h. s'avancer vers ce lieu de desolation. Quelques courageux citoyens que leur force d'^me avait retenus dans la bourgade et qui se consacraientau soulagcment de leurs fr^res, ne tard^rentpas k remarfjuerque les habitants qui restaient dans I'inti^rieur de leurs demeuros n'eprouvaient aucun mal et que seuls 6taient frapp6s ceux qui sortaienl a certaines heures et passaient dans la rue des Halles ou aux alentours. Le si6ge du fl6au elait done a cet endroit. lis observerent attentivement la halle et ne tard^rent pas k d^couvrir un affreux dragon blotti sous la
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toiture de redilice. L'on pouvait impunement regarder le monstre, soit qu'il sommeillftt, soil (jue l*on fiU place de mani^re k e viler son regard, inais s'il dardail ses yeux sur vous, e'en elait fait. Les Teillais resolurent sur -le- champ de livrer baiaille au reptile. Le plus adroit tireur sc logea, avee plusieurs armes k feu chargees, dans un tonneau prealablement depose, puis referme et plac6 sur un chariot que deux boeufs devaient trainer dans la direction de la halle. L'atlelage s'avan^ait lentement et le tireur gueltait, d'un ceil discret, par la bonde du tonneau, la monstrueuse b^te. Soudain, un coup de feu retentit; la balle qua dirig^e une main sAre, frappe le serpent en pleine t^te ; il bondit sous le choc, Irouve encore la force de d^ployer ses ailes et de s*enfuir, mortellement atteint, vers les landes, mais il y tombe pour ne plus se relever. L'herbe n'a jamais repouss6 ouvertement sur la place oti tomba le dragon.
Des dragons ou des serpents sontaussiprepos6s h la garde de Iresors, comme k Montafilant, ou le puits qui recele ceux des anciens seigneurs est sous la surveillance de deux de ces monstres : d'kutres veillent sur les richesses qui recouvrent les m^galithes.
Enfin on raconte aux environs de Moncontour, sans localiser completement la legende, que les anciens du pays virent s'envoler un serpent j)tsept
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t^tes, gros comme le bras d'un homme ; on lui lira un coup de fusil sans I'atteindre; quiilqu'un plus adroit lui ayanl coup6 une de ses t€tes, elle repoussa aussitdt.
E. Uerfis. Revue des Traditions populaires,t.XU, p. 66; Elvibb de Ckkny. Sainl-Suliac, p. ]G ; Paul S£billot. Peitle Legende doree, p, 60; Ogkr, nouvelle id. Fouquet. Ligendes du Uorbtkan, p. 53 ; Revue de Bretagne et de Vendue, I. XVII, p. 387; A. de I.a Bordehie, Documents inidits sur Vhistoire de Dinan : Dinan en 1635, Mosaique bretonne, p. 18; P. BSzier. La foril du Thetl, p. 10; Paul S^billot. Traditions, t. II, p. 218, 13T.
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