‹ Légendes populaires de la France, précédées d'une introductionChapitre 10 sur 20 · ROI DE FRANCE · texte numérisé non relu

ROI DE FRANCE

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HISTOIRE

DE

JEAN DE PARIS

Comme le rot b’Copûgitr oe oint jeter au* pieba bu rot be irottrc pour lui bemottber oerouro, et eomme il le fit leoer en le lui promettant.

Il fut jadis un roi de France sage et vaillant, qui avoit un fils âgé de trois ans nommé Jean, lequel étoit à Paris avec sa noblesse; car en ce temps on ne parloit point de guerre en France. Un jour le Roi étant en son palais avec sa noblesse, vint le roi d’Espagne qui se prosterna à ses pieds avec pleurs et gémissemens. Ce que voyant le roi de France, il dit : « Beau-frère et ami, modérez votre courroux jusqu’à ce qu’en sachions la cause ; car nous vous aiderons de tout notre pouvoir. »—■ « Sire, dit le roi d’Espagne, je vous remercie humblement de l’offre que de votre grâce il vous a plu me faire, parce que vous et vos prédécesseurs êtes conservateurs de toute royauté, noblesse et justice. Je suis venu à vous pour Vous dire mon infortune : Sachez, Sire, qu’à tort et sans raison, à cause d’un nouveau tribut qu’en mon royaume avoit été mis pour éviter la dangereuse entreprise que le roi de Grenade, infidèle à notre sainte

loi, avoit faite contre mon royaume, ont par leur faute incité le peuple contre moi, si bien qu’ils m’ont voulu faire mourir, et il m’a fallu faire au mieux que j’ai pu. Et tiennent la reine, ma femme, et une petite fille, qui n’a que trois ans, assiégées dans une de mes villes nommée Ségovie ; et ont destiné à les faire mourir pour avoir mon royaume. » En disant cela, il se pàmoit aux pieds du roi de France, lequel le fit bientôt relever, puis lui dit en cette manière ;

« Frère, ne veuillez pas affliger votre cœur, mais prenez courage comme ci-devant vous avez fait; car je vous promets que demain matin j’enverrai des lettres aux barons et peuple du royaume ; et s’ils ne veulent obéir, j’irai moi-méme et les mettrai à la raison. »

Quand le roi d’Espagne ouït cette promesse, il fut bien joyeux ; et dit au Roi qu’il le remercioit du bieü qu’il lui présentoit. De ceci furent joyeux les barons de France, car ils avoient désir de s’exciter en faits d’armes, car longtemps y avoit qu’en France il n’y avoit eu guerre. Tout ce jour le roi d’Espagne fut bien festoyé, et pour lors ne fut parlé d’autres matières, sinon que de faire bonne chère, car les barons et gentilshommes françois * commencèrent à faire joutes pour réjouir le roi d’Espagne.

Contint U toi bt Statut étroit «ur baron» b’Cspagnt

qu’il» tussent à réparte U ton qu’il» asoirnt fait k

tout toi.

Le lendemain matin, le Roi fit écrire une lettre

JEAN DE PARIS

comme s'en suit, et en la marge ce dessein étoit écrit : a De par le Roi, » et le contenu de la lettre étoit ainsi : « Très chers et amés, nous avons reçu la complainte de notre bien-aimé frère le roi d’Espagne, votre naturel seigneur, qu’à tort vous avez chassé de son royaume, et qui plus est tenez assiégée notre sœur, sa femme, et plusieurs autres cas qu’avez faits à l’encontre de lui, qui sont de mauvais exemples. Pour ce nous voulons savoir la vérité pour donner satisfaction qu’il appartiendra : car nous l’avons mis en notre sauvegarde, lui, sa famille et tous 6es biens, vous mandant que sans délai leviez le siège devant la reine, votre honorée dame, et lui faites obéissance, comme ci-devant avez fait; et avec ce mettez quarante des principaux d’entre vous, avec compagnie qui vous semblera bon, pour dire les causes qui vous ont mu à ce faire pour en faire raison comme il appartiendra, vous notifiant que si vous y faites faute, nous irons en personne, et en ferons punition qu’il en sera toujours mémoire. Fait à Paris le premier jour de mars. » Et au dessus desdites lettres est écrit: « Aux barons et peuple d’Espagne. » Sitôt le Roi fit dépêcher un messager auquel furent données les lettres et lui commanda de faire diligence.

Comme le ljéraut bu rot be irance apporta la réponoe que lut aootent.faite les barono b’tëopagite.

Quand le héraut fut de retour à Paris, il s’en fut descendre au palais, puis s’en vint en la chambre où

étoit le Roi, auquel il dit : « Sire, il vous plaise savoir que je viens de Ségovie, où j’ai trouvé le peuple qui tient la ville assiégée. J’ai présenté vos lettres aux barons et capitaines de l’armée, qui se sont assemblés et les ont fait lire par un de leurs gens; et ayant pris congé m’envoyèrent quérir, et me firent réponse de bouche, disant qu’ils s’étonnoient de ce que vous preniez peine d’une chose qui en rien ne vous touche, et que vous ne vous mettiez pas en peine de les venir chercher ; car pour vos lettres ni pour toutes vos menaces ne laisseront de mettre fin à leur entreprise, disant qu’ils n’ont que faire à vous : je leur requis de me donner réponse par écrit, ils me répondirent que je n’en aurois point et que dans six heures je quittasse le pays.

« Quand je vis qu’autre chose ne pouvois faire, je partis promptement, et me semble que la ville est assez forte pour tenir longtemps ; même il y a des vivres.» Quand leRoi entendit la réponse, il fut beaucoup malcontent et non sans cause; mais les barons de France en étoient fort joyeux; car ils avoient volonté que le Roi y allât en armes comme il fit. Incontinent le roi de France manda ses barons, capitaines et chefs de guerre, et à la fin de mai ensuivant les rois de France et d’Espagne partirent de Paris avec 40,000 combattans, et vinrent passer à Bordeaux et de là à Bayonne,

JEAN DE PARIS

Comme le rot bc £xa\\te arriva ett Copagnr, et ne trouoa personne en oon chemin, oinoit le gouverneur lequel s’enfuit auooitôt.

Quand le Roi fut près d’Espagne, il fit mettre ses gens par ordre et donna la charge de l’armée au roi d’Espagne; ils entrèrent en Espagne toujours serrés ensemble; car jamais ils n’étoient éloignés les uns des autres. Et ne trouvèrent aucune aventure digne de mémoire qu’ils ne fussent bien loin en Espagne; où ils trouvèrent le gouverneur avec 50,000 combattans assez mal accoutrés. Quand ils virent les François si bien rangés qu’ils n’avoient de quoi, les François n’en firent pas grand compte ; car ils dévoient faire lever le siège de Ségovie. Ils furent à Burgos qui leur fut ouverte, et c’est une des bonnes cités du pays. Le Roi les prit à merci parce qu’ils avoient sitôt obéi.

Comme leo ambaooabturo beo barono b’Copagttt vinrent veto le rot be £t once.

Quand le roi de France et celui d’Espagne eurent séjourné huit jours en la ville de Burgos, ce pendant le roi de France remit à l’obéissance une partie des villes qui faisoient rébellion. Il les mettoit à feu et à sang, et aux autres il leur pardonnoit, tellement que de toutes les villes on apportoit les clefs au roi de France. Huit jours après furent en Ségovie, mais ils trouvèrent en chemin les messagers des barons, qui venoient vers le Roi pour traiter de paix, et fu-

104 NOUVELLE BlBtlOtHÈÛÜÉ BLÊUÈ.

rent faites plusieurs remontrances de la part des ba rons en se plaignant du roi d’Espagne. Mais pour conclusion, le Roi quiétoit sage, connaissant leur malice, fit réponse qu’ils se missent en défense; car jamais ne les prendroit à merci, jusqu’à ce qu’il vît les nobles se venir mettre à genoux devant le Roi pour lui crier merci, et le peuple en chemise; et vouloit avoir cinquante des plus coupables pour les punir.

Adonc ceux qui étoient venus pour cette ambassade furent bien ébahis, et non pas sans raison, voyant qu’à la puissance de France ils ne pouvoient résister, et que déjà les deux tiers du pays étoient en sa main, ils firent tant qu’ils obtinrent du Roi dix jours de répit pour aller dire les nouvelles à ceux qui les avoient envoyés, et quand ils furent vers eux, et eurent fait leur rapport, iis furent si étonnés que le plus hardi ne savoit que dire.

Corcou U* nmbasoabruro bto b «rom b’tfopagitt rapport tirent la réponse bu rot br France, et routine le peuple oint beoero le Roi lui rrier merri quanb ilo surent ou oenue.

Il faut entendre que le peuple étoit séparé d’avec les grands seigneurs; et voyant qu’ils ne pouvoient résister, ils vinrent à la merci du Roi, comme les ambassadeurs leur avoient énoncé. Adonc le Roi les reçut et s’informa diligemment des principaux perturbateurs et trouva que quatre des plus grands d’Espagne avoient machiné ceci pour parvenir au

JEAN DE PARIS

royaume & leur volonté. Ceux-là furent pris et cinquante de leurs complices, que le Roi fit mener à Ségovie vers la reine, laquelle vint au devant du roi de France et de son mari. Quand elle fût arrivée, elle se mit à genoux, et ne se voulut point lever jusqu’à ce que le Roi descendit de dessus son cheval, et la releva en la baisant tendrement. Et la reine qui étoit sage dit : « Très haut et puissant Roi, de votre grâce avez délivré cette pauvre captive, je prie Dieu me faire la faveur de vous reconnaître. » *— « Belle sœur, dit le roi de France, tout en récompense, ne parlons plus que de faire bonne chère. Allez voir votre mari qui est ici près. » — « Sire, dit-elle, quand je vous vois, je vois tout : je ne vous laisserai point jusqu’à la ville. » Quand le Roi vit la grande humilité de cette dame, il la fit monter à cheval et la mena avec lui vers le roi son mari, qui fit fête à sa venue. Si s’en furent en parlant de plusieurs choses jusqu’à Ségovie, qui fût toute tendue de tapisserie, et fut reçu le roi de France en grand honneur et triomphe, dont lui et ses barons, et tous ses soldats se contentèrent fort bien. Et furent fort joyeux de voir la ville si bien ordonnée comme elle étoit; car oncques n’avoit vu tels triomphes.

(Soutint l't noble et puiooant rot be Jeune» entra tn la oillt b» Sejooie, »! t» toi et la reine, et ptttsirur* prisonnier* qu’il menait avec lui, pour en faire telle punition qu’il appartienbroit.

Cette fête dura quinze jours en Ségovie, où il y eut

les jeux et ébattemens que je tairai pour cause de brièveté. Il ne laissa pas de faire justice de ceux qui avoient commencé la sédition, et au bout de quinze jours il fit dresser un échafaud au milieu de la ville ; et étant devant tout le peuple fit décoler les quatre principaux et coupables du fait, puis il envoya en chacune ville des autres pour donner exemple d’obéir à leur roi mieux qu’ils n’avoient fait. Alors il mit le roi d’Espagne en son royaume, et fut obéi et craint plus que jamais. Ce fait, le Roi s’en retourna en France puisque le royaume étoit en bonne paix.

Comme le rot ITCopagite et la reine oa femme noyant que le roi bc Jraitee o’eit oouloit retourner oe oinrent agenouiller beoant lui en le remerciant bu oeroice qu’il leur aooit fait, et lui rerommanbèrent leur fille.

Quand le roi et la reine d’Espague virent que le Roi s’en retournoit, ils ne savoient en quelle manière le remercier du bien et de l’honneur qu’il leur avoit fait, par quoi ils se jetèrent à ses pieds disant : « Très puissant Roi, nous savons bien que vous ne pouvez longuement demeurer pour les affaires de votre royaume, et ne nous est pas possible de vous récompenser; toutefois, Sire, nous ferons ce qui nous sera possible, vous priant que vous mettiez sur nous et nos successeurs tel tribut qu’il vous plaira; car nous voulons dorénavant tenir notre royaume de vous comme bons et loyaux sujets. » Quand le Roi entendit ces paroles, il en eut pitié, et leur dit, en les re-

Jean dë paëis.

levant : « Amis, croyez qu’envie d’acquérir pays ne m’a fait venir en votre royaume ; mais le vouloir de justice conserver et honneur des princes ; ainsi, je vous prie qu’il ne soit parlé de ces choses, ne fâchez plus personne, pensez de maintenir honnêtement vos sujets en bonne justice et crainte de Dieu, par ce moyen vivrez en prospérité et non autrement; et si quelque chose vous survient, vous me le ferez savoir, et sans faute je vous secourerai. » Quand ils virent le bon amour que le roi de France leur portoit, la reine prit sa fille, qui avoit cinq ou six mois, entre ses bras, requérant au roi de France que son plaisir fut d’entendre la requête qu’ils lui vouloient faire : « Je le veux, » dit le Roi. Alors la reine commença à dire : « Sire, puisqu’ainsi est qu’avons mis toute espérance en vous, nous vous prions que cette pauvre fille que vous voyez entre mes bras vous soit recommandée, car noua sommes hors d’espérance d’avoir d’autres enfans, étant tous deux fort âgés; par quoi si Dieu lui fait la grâce de venir en âge de marier, vous aurez pour agréable de la pourvoir comme il vous plaira, et ce que vous verrez qui lui sera nécessaire, et à lui donnerez le gouvernement de ce pays, désirant qu’il y soit par vous ordonné, car c’est bien la raison. » Quand le roi de France vit leur grande humilité, le cœur lui attendrit et eut pitié d’eux, répondant en cette manière : «Amis, je vous remercie de la grande affection qu’avez envers moi ; et sachez que votre fille n’est pas à refuser. Si Dieu donne grâce à mon fils de vivre en âge parfait et à votre fille aussi, je

serai fort joyeux qu’ils fussent conjoints par mariage; et si Dieu me fait la grâce de vivre jusqu’à l’heure, je vous promets que mon fils n’en aura point d’autre que votre fille.» —» « Sire, ne pensez pas que monseigneur mon mari et moi soyons si présomptueux que ce que nous avons requis soit afin que vous la preniez pour votre fils, mais seulement pour quelqu’un de vos barons; car trop d’honneur seroit de lui donner votre fils, d’autant que nous ne l’avons pas mérité. » — « Certes, dit le Roi, ce qui est dit est dit, et s’il plaît à Dieu que nous vivions, il en sera plus à plein parlé : car maintenant nous ne pouvons autrement faire, sinon prendre congé de vous. » — « Vraiment, dit la reine, s’il vous plaît mon mari et moi, avec tous nos barons, vous conduiront jusqu’à Paris; car j’ai très grand désir de voir la reine de France. »

<—« Mon ami, répondit leRoi, vous ne pouvez bonnement venir,.car votre peuple, qui, nouvellement a été réduit à la sujétion, pourroit récidiver en peu de temps, parce que tous les coupables ne sont pas morts, ni les parens punis, et qu’ils pourroient entreprendre, à l’encontre de vous, quelque mauvaise conspiration ; par quoi je vous conseille de rester ici, et de les tenir en bonne paix, vous tenant sur vos gardes. Et craignez Dieu et le servez devant toutes œuvres et bien vous viendra, car sans sa grâce vous ne pouvez rien avoir. Je vous recommande aussi l’état de notre mère Sainte Église, et les pauvres qui sont les membres de Jésus-Christ; et gardez bien

JEAN DE PARIS

qu*ils ne soient opprimés ni foulés et Dieu vous aidera. » Et après ces remontrances et enseignemens que le Roi leur fit en présence de plusieurs seigneurs, barons et chevaliers, tant de Ségovie que d’Espagne, ils prirent congé les uns les autres avec beaucoup de peine.

Comme U rot be Jranre, après qu’il eut pris rongé bu roi b’Cspagne et be la reine, reoint en iranee.

Toutefois, pour abréger, le Roi partit d’Espagne; ceux du pays l’accompagnèrent quelque temps, et le roi d’Espagne donna de riches dons au Roi et aux barons de France, tellement qu’il n’y en eut pas un de l’armée qui n’en fût content. Ils firent tant par leurs journées, qu’ils vinrent à Paris, où ils furent honorablement reçus, et dura la fête dix jours; puis chacun s’en retourna en sa maison.

Comme le roi be France mourut après son retour b’Cspagne.

Au bout de quatre ou cinq ans, le roi de France devint malade, et à la fin mourut, dont il fut mené grand deuil par tout le pays, particulièrement de la Reine; et fut à Saint-Denis avec les autres. Les obsèques faites, laReineprit le gouvernement du royaume et le gouverna en paix.

Comme le roi b’tëspagne eut beo nouoelleo rertaines que

le roi be France étoit mort, et bout il mena granb beuil.

Les nouvelles arrivèrent en Espagne comme le roi

de France étoit mort, dont le Roi et la Reine, et les barons menèrent grand deuil; et n’y eut monastère, couvent ou église où on ne fit des obsèques ; et portèrent le Roi et la Reine un an de deuil. Mais néanmoins il n’y a deuil qui, au bout de quelque temps, ne se passe quand les parties sont loin l’une de l’autre. Le roi et la reine d’Espagne firent nourrir (20) leur fille honnêtement, lui faisant apprendre toutes bonnes mœurs et à parler toutes langues, tant qu’on ne savoit fille en tout le royaume plus belle, plus sage et plus gracieuse qu’elle étolt. Le père et la mère devinrent vieux, et h’avoiént que cette fille âgée de quinze ans; si pensèrent entre eux qu’il étoit besoin et temps pour mieux faire à leur conduite de la marier à quelqu’un qui conduisit le royaume; si se faisoient enquérir par toutes les terres, si on pourroit trouver mari qui fût propre pour la fille; car ils avoient oublié la promesse faite au roi de France, si bien que les nouvelles en vinrent au roi d’Angleterre, qui pour lors étoit veuf; par quoi il délibéra d’envoyer un ambassadeur en Espagne.

tâoittmt te roi b’^tnglrttrre fiança la ftUe bu rôi ft’tibpagne . apprlcé 2tnne, par procureur.

Quand le roi d’Angleterre eut oui parler de cette fille qui étoit si belle et bien morigénée, il pensa en lui-même qu’il étoit bon qu’il la fit demander. A cette cause, il envoya une compagnie de chevaliers en ambassade, pour demander la fille d’Espagne en raa-

JEAN DE PARIS

riage; et donnèrent de riches présens à la fille, qui leur fut accordée pour l’amour de son père et mère. Les fiançailles furent faites par procureur : et la fiança le comte de Lancastre au nom du Roi, dont les Anglois furent joyeux. Huit jours après, ils retournèrent dire la réponse à leur Roi, et promirent de l’amener pour achever le mariage.

Comme les ambassadeurs parièrent la nouvelle au roi d’Anqletm* de ee qu’ils copient fait aopc le rpi d’tës- • pajne.

Les ambassadeurs furent reçus avec honneur du roi d’Angleterre, qui les interrogea touchant le mariage. Le comte de Lancastre raconta comme ils avoient fait étant arrivés en Espagne, qu’ils avoient parlé au Roi et à la Reine, qui étoient bien aises du mariage; et après l’avoir fiancée comme procureur, il avoit pris terme d’épouser dans quatre mois. Le Roi en fut si joyeux, qu’il fit crier par tout Londres qu’on eût à faire fête l’espace de huit jours, et qu’on en fit bonne chère. Cependant le Roi fit faire un bel appareil pour épouser celle qui avoit son cœur. Or le roi d’Angleterre ne trouvant pas assez de draps d’or en son pays, il délibéra de passer à Paris pour s’en fournir. Si partit aussitôt de son royaume, et s’en vint en fort bonne compagnie ; car en ce temps on ne parloit point de guerre. Il vint descendre en Normandie, avec quatre cents chevaux accommodés à la mode du pays ; et firent tant par leurs journées.

qu’ils arrivèrent à Paris où étoit le jeune roi de France, âgé de dix-neuf à vingt ans, avec sa mère, qui tenoit le royaume en bonne paix.

Comme la reine bt Jranee envoya au tenant bu roi b’Angleterre be* plu* granb* be *e* baron* et bourgeoi* be

la utile be |)ari*.

Quand la reine de France eut su la venue du roi d’Angleterre, elle envoya au devant les barons et bourgeois de la ville de Paris en bonne ordonnance. Ce jour, le jeune roi qui n’étoit pas à Paris vint saluer la Reine qui le festoya ; et ainsi qu’ils étoient au souper, le roi anglois déclara la cause de son voyage et de la beauté de la pucelle, et ne fut parlé d’au très matières: après souper, les joueurs d’instrumens vinrent et commencèrent à danser et firent très bonne chère. Le roi anglois désiroit fort voir le jeune roi de France; néanmoins, après avoir joyeusement passé le temps, le roi anglais s’en fut, et ses gens furent joyeux de l’honneur que la Reine leur avoit fait.

Quand le Roi fut en sa chambre, il commença à louer grandement la Reine du bon traitement qu’elle leur avoit fait ; mais, quant à la Reine il lui souvint des paroles que le feu Roi son mari dit quand il revint d’Espagne, et comme il avoit promis son fils à la fille du roi d’Espagne, aussi désiroit-elle que son fils fût marié. C’est pourquoi elle lui en parla : il y consentit, et lui dit ; « Ne désirant pas que le roi

JEAN DE PARIS

d’Angleterre sache notre dessein, crainte qu’il ne me prévienne, je changerai mon nom, et ferai aller mon armée par un autre lieu, et mes chariots auront souvent nouvelles de moi. Quand je serai arrivé par delà, selon que je verrai la manière d’épouser ou non, je le ferai. Et ainsi je vous prie d’en dire votre avis; car je ne suis pas si arrêté à mon opinion que je ne veuille user de votre bon conseil. »

Quand la Reine ouït si sagement parler son fils, elle en fut joyeuse et aussi ceux du conseil, et elle dit : « Mon fils, il me semble qu’avez sagement pris votre intention de vous en aller en la manière qu’avez devisé; car principalement nul mariage ne se doit faire, si les parties ne le consentent. Et veux qu’y alliez en plus haut rang que faire se pourra, car votre père en revint en grand honneur et triomphe. » Pour abréger, tous furent de même opinion, et quand tout fut bien conclu, on ordonna que le Roi ne verroit point le roi d’Angleterre, sinon secrètement, afin qu’il ne fût de lui connu; et les plus belles bagues, chaînes, colliers et autres choses nécessaires servant à se marier, seroient portées en Espagne, et qu’on en laisseroit une partie pour aider à fournir le roi d’Angleterre, et que la Reine l’entretiendroit sept ou huit jours, jusqu’à ce que le roi de' France fût prêt de partir.

Le duc d’Orléans eut charge de faire faire l’appareil de ce qui étoit nécessaire. Si prirent les plus honnêtes barons de la maison du Roi, tous de son âge, et cent jeunes gens fort beaux, et se firent tous

habiller comme il lui sembla le mieux. Et le roi retourna au bois de Vincennes, et dit au duc d’Orléans qu’il fît diligence, et qu’incontinent que tous les barons et pages seroient prêts, qu’on les amenât •à Vincennes. Et cependant les ducs d’Orléans et de ( Bourbon, qui avoient toute la charge, firent apprêter deux mille hommes des principaux du royaume et quatre mille archers avec tous les ustensiles de la cuisine, et autres choses nécessaires ; même plusieurs gardes pour conduire le grand nombre de chariots ou bahuts qu’ils menoient, dans lesquels étoient des draps d’or et de soie et autres richesses sans nombre; puis suivoient lesdits chariots couturiers et brodeurs qui faisoient habits en diverses manières. Durant ce temps, la Reine entretint le roi anglois de son mieux, en attendant que son fils fût prêt.

Cependant le roi anglois fit chercher des draps d’or et de soie, mais il en trouva peu; car le roi de France avoit pris les plus beaux.

Cependant ses gens furent les uns d’un côté et les autres d’un autre, en sorte que le roi anglois ne s’en aperçut point.

pomme le* cent page* et le* cent cljeoalter*, tou* ipontê* et Ijabillê* de même, antohent deoant le roj de icance au (?oi* de fitncenne*.

Les cent barons et les pages vinrent bien équipés et habillés; car ils étoient tous vêtus d’un velours

JEAN DE PARIS

brodé tout à l’entour de fin or ; les pourpoints étoient de satin cramoisi, beaux et bien en point; mais par dessus tous le Roi étoit le plus beau, car il étoit puissant homme.

Il défendit à ses gens qu’ils ne disent à personne qui il étoit, sinon qu’il avoit nom Jean de Paris, et qu’il étoit fils d’un riche bourgeois dudit lieu, qui lui avoit laissé de grandes richesses après son décès.

Quand il sut que le roi d’Angleterre voulut partir de Paris, il partit le lendemain et tira son chemin par la Beauce, car il savoit que le roi d’Angleterre vouloit tirer à Bordeaux. Pour ce, il s’en fut devant jusqu’à Étampes, et quand il fut averti que le roi d’Angleterre venoit, il partit d’Étampes, et se mit à chevaucher la Beauce tout doucement pour attendre le roi d’Angleterre. Et fut un mardi après que le Roi, qui Jean de Paris se faisoit nommer, chevauchoit avec les deux cents chevaqx grisons, tels commp vous avez vu ; son armée étoit allée par un autre chemin, afin que l’Anglois ne les aperçût, et conduisoient les chariots et richesses de Jean de Paris. Le roi anglois arriva à Étampes ; ses gens lui dirent que devant lui il y avoit une compagnie de gens bien accoutrés, et qu’il seroit bon d’y envoyer.

Comme le rot fc’j&ngleterre enoojm utt Ijerout pour oaooir re que c’etoit.

Quand le roi d’Angleterre entendit cela, il commanda qu’on allât quérir un héraut, lequel venu, le

Roi commanda d’aller voir cette compagnie, et qu’il s’enquit et demandât qui en étoit le seigneur, et qu’il le saluât de par lui; incontinent, le héraut se partit, et fit tant qu’il arriva bien près d’eux, et les regarda volontiers, les voyant chevaucher en belle ordonnance, et tous les chevaux pareils.

Si prit courage, et se mit en la garde de Dieu, et vint jusque près des derniers et dit: « Dieu vous garde, messeigneurs, le roi d’Angleterre, mon seigneur, qui vient après moi, m’envoie vers vous pour savoir qui est le capitaine de toute cette compagnie.—Ami, dit un d’eux, c’est Jean de Paris, notre maître.»—«Est-il ici, dit le héraut?»—«Oui, dirent les François, il chevauche un peu devant.»—«Vous semble-t-il que je lui puisse parler?»—«Vous pouvez lui parler si vous chevauchez légèrement. »—«Comment le connoltrai-je?»—«Vous le connoitrez à une petite baguette blanche qu’il porte en sa main. » Le héraut chevaucha par la presse, et étoit ébahi de voir tel triomphe, il se hâta et vit celui qu’il demandoit et le salua en disant :

« Très haut et puissant seigneur, je ne sais pas les titres par quoi je vous puisse honorer, si m’ayez pour excuse; plaise vous savoir, mon redouté seigneur, que le roi d’Angleterre, mon maître, m’envoie à vous savoir quelles gens vous êtes; car il est bien près et désire d’aller en votre compagnie. » — « Mon ami, vous direz à votre maître que je me recommande à lui, et que s’il veut chevaucher légèrement, il nous pourra atteindre, car nous n’allons pas

JEAN DE PARIS

bien fort.»—«Que dirai-je que vous êtes? »— «Mon ami, dites-lui que je m'appelle Jean de Paris.» Le héraut ne l’osa plus interroger, doutant de lui déplaire : si retourna vers son seigneur, tout étonné de ce qu’il avoit vu. 11 lui dit qu’ils étoient environ deux cents chevaliers et cent pages tous d’un même habit et de même âge : « J’ai tant fait que j’ai parlé à leur maître et l’ai salué de par vous, il m’a dit que son nom est Jean de Paris : plus avant je n’ai osé l’interroger, il n’y a point de différence entre eux, sinon qu’il porte une baguette blanche en sa main, et est merveilleusement beau par dessus tous les autres. »

Comtnr U rot OngUtme rommanbû à oeo bannie qu’il* rl)foûud)û 60 ent fort, quanb il eut nouorlUe be 3ratt be Çarie.

« Or, chevauchons, » dit le roi anglois, et commanda à ses principaux barons qu’ils chevauchassent en belle ordonnance. Quand il eut atteint les derniers il les salua, et ils lui rendirent son salut, puis leur dit: «Jevsudrois que vous m’eussiez montré Jean de Paris, qui est seigneur de cette compagnie. » —■

« Sire, dirent-ils, nous sommes ses serviteurs, et le trouverez un peu plus avant : il porte une baguette en sa main.» Lors le roi d’Angleterre chevaucha jusqu’à Jean de Paris, et le salua*

Comme le roi Oitglrtme arriva h Jean fte Çario et le valua fort boueement, et Jean fte JJario lui rendit oon valut.

«De Dieu vous soit honneur, Jean de Paris, et ne vous déplaise; car j’ignore votre seigneurie. »

— «Sire, dit Jean de Paris, vous savez bien : car c’est mon titre que Jean de Paris, mais je désire de savoir le vôtre.» —«Je suis le roi anglois, et vais me marier en Espagne avec lafille du Roi. »— « A la bonne heure, et moi je m’en vais passer le temps par le pays, et délibère d’aller jusqu’à Bordeaux, et plus loin si c’est ma fantaisie. » — «Dites-moi, dit l’Anglois, de quel état vous êtes, vous qui cette compagnie menez.»—«Certes, répondit-il, je suis fils d’un riche bourgeois de Paris qui va dépenser une partie de ce que mon père m’a laissé.»—« Vous serez bientôt à bout.» Jean de Paris répondit : «De cela ne vous souciez pas, car j’en ai bien plus d’ailleurs; mais chevauchons plus fort, afin de coucher aujourd’hui près d’Orléans à six lieues du moins.» Ils furent plus fort qu’ils n’avoient accoutumé, et le roi anglois disoit parfois à ses gens : « Cet homme est fou de dépenser son bien par le pays, v

— «Sire, dirent ses gens, il a bonne contenance, s’il n’étoit bien sage, il n’eût pu rassembler une telle compagnie.» —«Il est vrai, dit le roi anglois, et si ne sais-je que penser; mais il est impossible de croire que le fils d’un bourgeois puisse maintenir un tel état. »

JEAN DE PARIS

Puis piquoit et venoit parler à Jean de Paris, qui ne tenoit compte de lui que bien à point et en bonne sorte. Si tenoit une gravité et avoit belle contenance, puis quand ils furent près d’un lieu nommé Amenais, Jean de Paris dit au roi anglois, qui fort le regardoit : « Si c’est votre plaisir de prendre ce gré de venir souper avec moi, nous ferons bonne chère. » — « Je vous remercie, dit le roi anglois; mais je vous prie de venir avec moi, nous deviserons des choses qu’avons vues.»—«Non, dit Jean de Paris, je ne laisserai pour rien mes gens ; » et en parlant de beaucoup de choses, ils arrivèrent au lieu pour loger la nuit, où il trouva ses fourriers qui avoient accommodé ses logis somptueusement; car le cuisinier et maitre d’hôtel furent devant, afin que tout fût prêt quand il seroit arrivé; ce que le roi anglois ne faisoitpas; c’est pourquoi il falloit prendre ce qu’il trouveroit ès hôtelleries. Quand ils furent arrivés dans la ville, chacun s’en fut dans son logis avec sa compagnie.

Comme le rot b’^ngleterre o’eu fut à oon logio, et Seonlfe Parie lut ettooya a oouper.

Quand Jean de Paris fut entré en son logis, il fut fort joyeux : le souper étoit prêt, auquel il ÿ avoit quantité de venaison et volailles de toutes sortes; car il y avoit des gens qui ne faisoient autre chose que d’aller par le pays et acheter ce qui étoit nécessaire. Les gens du roi anglois firent tuer bœufs, moutons et volailles telles qu’ils les purent trouver.

Quand il fut temps de souper, Jean de Paris üt porter au roi d’Angleterre, en des plats d’or et d’argent, des viandes de toutes sortes et du vin à foison, dont le roi et tous ses gens furent ébahis.

Lors il les remercia et s’assit à table pour souper tandis que cette viande étoit chaude; car son souper n’étoit pas prêt. Grands discours se tinrent de Jean de Paris, et disoit le roi anglois: «Vraiment, c’est là chose bien forte à croire qui ne le verroit, toutefois c’est un beau passetemps que sa compagnie. Plût à Dieu qu’il voulût tenir notre chemin. » — « Certes, dit un Anglois, aussi fait-il jusqu’à Bordeaux, comme il dit.* Le Roi dit. «J’en suis fort joyeux, mais nous n’avons rien de quoi lui pouvions aider, je veux que vous soyez six qui l’irez remercier des biens qu’if nous a envoyés, et demanderez s’il veut venircoucher en notre logis, jecrois que nousavons le meilleur quartier, et verrez son état.» — «Volontiers irons et en saurons dire des nouvelles, s’il leur plaît nous laisser entrer, et saluerons Jean de Paris de votre part. »

Comme le roi Angleterre enooya oeo barono h Jean be IJario le remercier be oeo bieno, et le prier be oenir courber en ooit logio.

Aussitôt que les barons du roi anglois furent arrivés au quartier de Jean de Paris, ils furent ébahis de voir tant de gardes à la porte, et furent tous émerveillés. Et puis demandèrent ces gardes qui ils

JEAN DE PAKlâ.

étoient. Us répondirent : « Nous sommes au roi d’Angleterre, lequel nous a envoyés devers Jean de Paris, pour le remercier des biens qu’il lui a envoyés ; faites-nous parler à lui. » — « Volontiers, dirent les gardes, car il nous a recommandé de ne rien refuser aux Anglois. »

Les barons furent étonnés de ce qu’ils voyoient, quand ils furent devant le logis de Jean de Paris, ils trouvèrent d’autres gardes auxquels ils dirent la cause de leur venue. Lors le capitaine de cette garde fut savoir s’il les laisseroit entrer. Etant revenu, il dit aux barons : « Messieurs, notre maître est assis à table ; mais nonobstant il veut bien que vous entriez ; venez après moi. » Quand le capitaine entra en la salle, il se jeta à genoux, aussi firent les Anglois, qui, les voyant en cet état, furent ébahis, vu que Jean de Paris étoit seul à table, et ses gens autour de lui, et ceux à qui il parloit mettoient le genouil à terre. Lors Jean de Paris devisa avec les Anglois. Puis, quand il eut soupé, et que grâces furent rendues à Dieu, les instrumens de toutes sortes commencèrent à sonner mélodieusement, puis on les mena souper avec les nobles, barons de France et furent fort bien servis.

Ils furent étonnés de la grande quantité de biens et de la grande quantité de vaisselle d’or et d’argent qu’il y avoit. Après souper les Anglois prirent congé et retournèrent à leur maître, auquel ils contèrent ce qu’ils avoient vu, dont il fut ébahi. Le lendemain Jean de Paris fut à l’église, où on lui avoit tendu un

riche pavillon ; puis fut commencée la messe avec les musiciens qu’il menoit avec lui. Il y eut des Ànglois qui furent tout raconter au roi anglois, lequel vint incontinent à l’église. Jean de Paris lui manda qu’il vînt à son pavillon, et qu’il seroit plus à son aise. « J’irai volontiers, dit le roi anglois. » Quand il entra dans le pavillon, si salua Jean de Paris, lequel lui rendit son salut et lui fit place auprès de lui; il faisoit beau voir le pavillon et ceux qui y étoient. Etant la messe dite, chacun prit congé, et vinrent en leurs logis pour dîner.

Jean de Paris envoya au roi anglois de la viande toute chaude, comme il avoit fait au soir, puis montèrent en la manière qu’avez ouï pour aller jusqu’à Bordeaux, si bien que Jean de Paris avoit ses logis faits et garnis de tout ce qui étoit nécessaire. Et à chacun repas lui envoyoit de la viande, lequel s’étonnoit d’où elle pouvoit venir en de si petites bourgades où ils arrivoient.

Comme U toi b’2lngletrtte et 3e0n fte Jtorio rljey a usèrent ensemble, en beoioant pot te eijemiri.

Le roi d’Angleterre chevauchant par delà Bordeaux avec Jean de Paris, lui demanda s’il iroit avec lui jusqu’à Bayonne. Et Jean de Paris répondit que oui. « Plût à Dieu, dit le roi d’Angleterre, que votre voyage s’adressât en Espagne.»—'« Par aventure, dit Jean de Paris, aussi ferai-je; car après Dieu je fais ma volonté, » — « C’est bonne chose, dit le foi an-

JEAN DE PARIS

glois. Si vous vivez longtemps, il faudra bien changer de propos. » — « Je n’ai garde, dit Jean de Paris ; car j’ai plus de bien que je n’en puis dépenser de mon vivant. »

Alors le roi d’Angleterre regarda ses gens et dit en soi-même que cet homme n’étoit en son bon sens ; mais tant y a que Jean de Paris tenoit le roi d’Angleterre plus aise qu’en sa vie n’eût été.

Comme Jean fce {Jarto et *eo gêna payant (a pluie uepie pâtirent leurs manteaur et e^aperoito à gorge.

Il avint un jour ainsi qu’ils chevauchoient, il commença à pleuvoir ; et quand Jean de Paris et ses gens virent venir la pluie, ils prirent leurs manteaux et chaperons à gorge, et vinrent ainsi accommodés jusqu’auprès du roi anglois qui commença à les regarder en cet état.

Alors dit à Jean de Paris : « Vous et vos gens avez trouvé bons habillemens contre la pluie et mauvais temps. » Lui et ses gens n’avoient nuis manteaux ; car alors il n’y en avoit point en Angleterre, et aussi n’avoient-ils pas la manière de les faire. Les Anglois portoient leurs bonnes robes qu’ils avoient fait faire pour les noces ; car en leur pays on ne portoit point de maljes ni d’habits, parquoi vous pouvez bien penser comme étoient leurs robes. Les unes étoient longues, les autres étoient courtes et fourrées de plusieurs fourrures, qui étoient piètres pour la cause de l’eau ; le lendemain le drap frottoit sur les fourrures qui étoient gâtées.

Lors Jean de Paris dit au Roi : « Sire, vous qui êtes grand seigneur, vous devriez faire porter à vos gens des maisons pour les couvrir en temps de pluie.

Adonc se prit à rire et répondit : « Il faudroit avoir un bon nombre d’éléphans pour porter tant de maisons. » Puis se retira devers ses barons en riant, et leur dit : « N’avez-vous pas ou! ce que ce galant a dit?Ne montre-t-il pas qu’il est fou? 11 croit qu’avec le trésor qu’il a, quoiqu’il ne l’ait pas acquis, rien ne lui soit impossible. »

t Sire, lui dirent les barons anglois, c’est un beau passe-temps que d’être en sa compagnie ; il fait passer le temps joyeusement : plût à Dieu qu’il voulût venir aux noces avec vous, en lui donnant une somme d’argent vous en seriez plus honoré. » — « Je le voudrais, dit le Roi, mais s’il vouloit se dire à nous, ce nous seroit honte ; car les dames priseroient peu notre état. *

Si laissèrent les Anglois le parler ; car la pluie les chargeoit tant qu’il n’y avoit celui qui ne se désirât d’être au logis. Quand ils furent en la ville, chacun s’en fut au logis, et Jean de Paris envoyoit tous les jours de ses biens au roi d’Angleterre. Le lendemain ils partirent et s’en vinrent à Bayonne ; le jour d’après ils se mirent aux champs, et chevauchant ils trouvèrent une rivière qui étoit mauvaise, où se noyèrent plusieurs Anglois.

JEAN DE PARIS

fontm* rit posant une rimm beoufoup^bee gêna bu roi

ûttgloie 0 e notèrent, et Üean be Çam et 0*0 geite pas-

Bèrent Ijarbiment.

Quand les Anglois furent près de la rivière, ils commencèrent à passer le gué ; il y en eut plus de soixante de noyés qui étoient mal montés, dont le Roi fut déplaisant. Jean de Paris venoit tout doucement après, qui ne s’ébahissoit point de cette rivière ; car lui et tous les siens étoient bien montés. Et quand ils furent à la rivière, ils passèrent à la volonté de Dieu, car la rivière étoit devenue enflée, parquoi il y avoit risque et péril. Le roi anglois qui étoit au bord de la rivière lamentoit ses barons, et voyoit comment Jean de Paris passoit sans dommage. Quand ils furent outre, le roi anglois dit à Jean de Paris : « Vous avez eu meilleure fortune que moi ; car j’ai perdu beaucoup de mes gens. » Jean de Paris se prit à sourire et dit : « Je m’étonne que vous ne faites pas porter un pont pour passer vos gens, quand ce vient aux rivières. » Le roi anglois se prit à rire, nonobstant sa perte, puis lui dit : « Chevauchons un peu, car je suis fort mouillé, je voudrois bien être au logis. » Adonc lui dit Jean de Paris, qui feignit de ne l’avoir pas entendu : « Sire, chassons un peu par ce bois. » — « Je n’ai pas envie de rire, dit l’Anglois. » Si chevauchèrent tant qu’ils arrivèrent chacun en leurs logis, où les Anglois commencèrent à plaindre leurs parens qui étoient noyés ;

mais patience, car il falloit aller aux noces, qui fut en partie cause d’oublier mélancolie. Quand ce vint un autre jour qu’ils étoient aux champs, et quand le roi anglois eut oublié une partie de sa mélancolie, il dit à Jean de Paris : « Mon ami, dites-nous, je vous prie, en passant le temps, pour quelle raison venezvous en EspagneV »'— « Sire, dit Jean de Paris, volontiers je vous le dirai. •— Je vous dis pour vrai, qu’il y a environ quinze ans que feu mon père, à qui Dieu fasse pardon, vint chasser en ce pays, et quand il partit il tendit un lacet à une cane; je viens m’ébattre pour voir si la cane est prise. » — « Vraiment, dit le roi d’Angleterre en riant, vous êtes un maître chasseur qui venez si loin chasser une cane; si elle est prise elle seroit pourrie et mangée des vers.» — « Vous ne savez pas, dit Jean de Paris, que les canes de ce pays ne ressemblent pas les nôtres : celles d’ici se conservent mieux. » De ceci rirent les Anglois, qui n’entendoient pas à quelle fin il disoit ces propos : les uns disoient qu’il étoit fou et les autres non.

Approchant la cité de Burgos, où étoit le roi, et en laquelle les noces se dévoient faire : le roi d’Angleterre dit à Jean de Paris : « Monseigneur, si vous vouliez venir avec moi jusqu’à Burgos, puis vous avouer de moi, je vous donnerai de l’or et de l’argent largement, et si vous verrez une belle assemblée de dames et de seigneurs.»—«Sire, dit Jean de Paris, d’y aller je ne sai ce que j’en ferai; car ce sera si mon plaisir y est : et quand est de m’avouer de votre service, cela ne vous faut pas penser; car votre

JEAN DE PARIS. 127

royaume ne me le feroit pas faire, j’en ai plus que vous. »

Quand le roi d’Angleterre entendit ce refuser, il fut dolent, et eût bien voulu que Jean de Paris eût été en France, doutant que s’il alloit à Burgos, son état n’en seroit pas prisé comme le sien ; mais il ne lui en osa plus parler, fors qu’il lui dit : « Pensezvous point y venir?»—«Certes, dit Jean de Paris, peut-être que non, selon que je le trouverai en moi ». A tant laissèrent ces paroles ; mais le roi anglois pensa bien qu’il y viendroit, et s’ébahissoit fort.

Et quand ce vint au lendemain, Jean de Paris dit au roi d’Angleterre qu’il ne l’attendit pas : car il ne vouloit bouger de tout le jour; alors le roi d’Angleterre s’en partit et tant chevaucha avec ses barons, que ce jour même il arriva à Burgos, où ils furent bien reçus en grand honneur et triomphe, et tous ses chevaliers de même.

Comme U roi ft'2lnglctmç arrtoo à tfurgoo , oi^ il fut Ijonorablement reçu.

Environ les trois ou quatre heures du soir, le roi d’Angleterre arriva à Burgos, où il fut honorablement reçu ; car il y avoit une belle et somptueuse compagnie, où il y avoit le roi d’Espagne, le roi de Portugal, le roi et la reine de Navarre, le roi d’Écosse, le roi de Pologne, et plusieurs autres princes, barons, dames et damoiselles, qui étoient en grand nombre, qui tous firent un grand honneur au roi

d’Angleterre et à ses barons aussi. Mais quand la fille du roi d’Espagne l’eut bien considéré, elle n’en fut pas joyeuse, et pensa en elle-même que ce n’étoit pas son fait ; toutefois la chose étoit si avancée qu’il n’y avoit aucun remède pour garder l’honneur de son père.

Mais retournons à Jean de Paris, lequel ayant fait avancer son train, chevaucha tout le dimanche jusqu’à deux lieues de la ville, et vint loger en une petite ville proche de là, puis envoya deux hérauts accompagnés de cinq cents chevaliers au roi d’Espagne pour demander logis pour Jean de Paris.

Comment bru* Ijéraut* étant prè* be la porte y laioorrrnt Uo cinq cent* cljcualicr* qui étoient oenu* aorc eu*, rt n'entrèrent en la oillr qu’eu* et beu* moiteur*, qui étoient Ijabillé* be meme.

D’un riche drap d’or étoient vêtus les hérauts, montés sur deux haquenées richement accoutrées, et quand ils furent près de la cité, ils firent arrêter leurs gens jusqu’à ce qu’ils fussent retournés, et ne menèrent que chacun un page habillé d’un fin velours violet; et étoient les accoutremens de leurs chevaux de même. Si entrèrent dans la ville, et demandèrent où étoit le roi; et dirent qu’ils étoient hérauts de Jean de Paris, et vouloient dire quelque chose au roi de par lui. Alors on fut dire au roi d’Espagne qu’il y avoit les hérauts les mieux en point qu’on eût jamais vus, et se disant serviteurs d’un nommé

JEAN DE PARIS

Jean de Paris, qui les envoie devers lui. « Que vous plaît-il qu’on lui dise? » Le Roi dit : » — « Entretenez-les jusqu’à ce qu’on ait soupé. »

Gomrn* 1 1 rot b’2ht$UtWf rommenro h monter leo fait*

be 3ean be Çorio, bont fut rt peitbont tout le oonper.

Voyant le roi anglois que Jean de Paris vouloit venir à la fête, il commença à dire : « Monsieur, je vous prie que vous donniez bonne réponse aux hérauts; car vous verrez merveilles.»—«Et qui est ce Jean de Paris, dit le roi d’Aragon ?» — « Sire, dit-il, c’est le fils d’un riche bourgeois de Paris, qui mène le plus beau trainqu’onpuisse voir.»—« Combien a-t-il de gens? »—«Deux ou trois cents chevaux bien accoutrés-»—«C’est une terrible chose, dit le Roi, qu’un simplebourgeois de Paris puissemaintenir un telétat si longuement comme de venir ici. »—« Comment! dit le roi d’Angleterre, de vaisselle d’or et d’argent il n’en manque point; il est capable de payer un royaume; car il semble mieux un rêve qu’autre chose. Et est plus fort content en fait d’honneur qu’oncques vîtes hommes ; et si vous dis qu’il déprise honneur de roi contre le sien. Autrement il est fort doux et fort communicatif; mais quelque manière qu’il ait, il semble qu’il vient de la lune, car il dit des mots qui n’ont ni chien ni queue, autrement on le croiroit homme. »— « Maisencore,quedit-il?ditleroi d’Espagne. » — « Je vous le dirai. » — « Un jour che- , vauchant ensemble qu’il pleuvoit fort, lui et ses gens

prirent certains vêtemens qu’ils faisoient porter par des chevaux qui préservoient de la pluie, je lui dis qu’il étoit bien en point pour la pluie ; il me répondit que moi qui étois roi d’Angleterre devois faire porter à mes gens des maisons pour les garder de la pluie. » De ce mot ils se prirent à rire. « Or écoutez, messieurs, dit le roi de Portugal, il ne faut pas se moquer du monde en son absence ; je ne crois pas qu’il ne soit sage homme, s’il peut trouver manière de mener cette compagnie, car ce n’est pas vraisemblable que ce soit sans grand sens et entendement. » Les paroles du roi de Portugal donnèrent grande foi aux seigneurs et dames ; car fort sage étoit : « Encore n’avez-vous rien ouï, je vous en dirai encore des plus nouvelles : Un jour passant une rivière, plusieurs de mes gens furent noyés dans l’eau qui couroit roide, puis étant hors du rivage, comme je regardois la rivière, il s’en vint à moi pour me bien consoler, et me dit : « Vous qui êtes un puissant roi, vous devriez faire amener avec vous un pont pour faire passer la rivière à vos gens afin qu’ils ne fussent noyés.» Quand il eut dit cela, ils commencèrent à rire par la salle. Alors la fille du roi d’Espagne qui écoutoit, lui dit : « Monseigneur, dites-nous l’autre, je vous prie. » Il répondit : « Volontiers je le dirai : L’autre jour, ainsi que nous marchions ensemble je lui demandai en passant qui étoit la cause qui le faisoit venir en ce pays. Il dit que son père à son retour avoit tendu un lac et à uhe cane, et maintenant il venoit voir si ladite cane étoit prise. » Quand on ouït

jëan de paris. 131

ces paroles, le roi commença à rire plus que devant, ët tellement fit durer ce qii’il récitoit de Jean de Paris que le souper fut parachevé. Quand les tables furent levées, le roi envoya quérif les hérauts qui étoient richement accoutrés, lesquels étant devant la compagnie Sablèrent le roi, comme vous terrez ciaprès.

Comme le* Ijérauta &e Scan be flotta entrèrent en la aille cù était le rat b’tfapagiu accompagné bc plusieurs rata, baratta, barnra et rljeaaltero, paur bemattber la§ia pour leur maître.

« Sire, Jean de Paris notre maître, vous salue et vous prie de lui donner logis en un quartier de la ville, pour lui et ses gens. » — « Mes amis, dit le roi; pour les logis vous 11e demeurerez pas ; car je vous en ferai donner ». Alors il envoya un maître d’hôtel avec eux, et leur dit : a Allez, mes amis, si vous avez besoin de quelque chose, je vous le ferai donner. » Ils s’en furent par la cité, et leur voulut-on donner logis pour trois cents chevaux, mais ils n’en tinrent compte. Si furent amenés devant le roi, qui leur demanda s’ils avoient assez de logis. « Non, dirent les hérauts; car il nous en faut dix fois autant. » —« Comment ! dit le roi d’Espagne, avez-vous à loger plus de trois cents chevaux? » — « Oui, sire, plus de deux mille, ou ils ne viendront pas ici : il nous faut tien depuis la petite église jusqu’à la porte, et ne pouvons pas à moins.»—« Vous l’aurez demain matin, dit le roi d’Espagne, car je désire voir votre

maître. Je ferai tantôt déloger ceux qui sont logés, et demain les trouverez prêts. » Alors ils prirent congé du roi d’Espagne et lui dirent : « Nous serons suivis des fourriers qui marqueront les logis. »—« Amis, dit le roi, ft’y a faute, et me recommande à votre maître.» Grand discours fut tenu de Jean de Paris, et leur tardoit que le lendemain fût venu pour le voir.

Comment le* Ijéraut» oinrent beoer* Jean be jpacie pour lui

bite ta réponse que le eoi b’Copagne leur aooit faite.

Les hérauts marchèrent toute la nuit pour aller faire réponse à Jean de Paris de ce qu’ils avoient fait avec le roi d’Espagne ; ils arrivèrent près de lui et lui contèrent ce qu’ils avoient fait, et la parfaite beauté de la pucelle, qui plut à Jean de Paris. Alors il les fit retourner pour aller conduire les cinq cents premiers chevaux pour faire les logis, puis appela tous les princes et barons, les priant de garder le commandement, ainsi qu’ils avoient délibéré de le servir, car ils ne tàchoient qu’à lui être agréables. Quand ce vint le matin, les seigneurs et les dames qui étoient venus aux noces se levèrent bien matin, de peur qu’ils avoient de ne pas voir arriver Jean de Paris ; pendant qu’ils en parloient, les deux hérauts et les deux pages arrivèrent qui menoient les cinq cents chevaliers : les nouvelles vinrent au palais que Jean de Paris venoit, et quand les fourriers le surent ils s’approchèrent du palais du roi afin de savoir si Jean de Paris y étoit, et ils avancèrent pour parler à lui.

JEAN DE PARIS

Comment Ira fourrière be Jean be Çarte pa**mnt par beoant le palat* bu rot b’Capaqne, lequel leur bit qu’il* fueoent le* bien oenue.

Alors les fourriers passèrent vers le palais du roi d’Espagne, et le Roi les reçut fort honorablement, le Roi dit à un des fourriers : « Dites-nous où est Jean de Paris, afin de le voir. » Le fourrier lui dit : « 11 n’est pas en cette compagnie. »—« Qui êtes-vous, dit-il?» —« Nous sommes les fouriers qui venons lui faire ses logis.» Quand le roi ouït sa réponse il fut ébahi, et dit au roi d’Angleterre : « Vous disiez qu’il n’y avoit que trois cents chevaux, et en voilà plus de cinq cents qui sont passés. »—« Voilà des gens bien en point, dit la fille d’Espagne, vous devez régaler leur seigneur qui vient nous faire tant d’honneur. »—« Vraiment, ma fille, vousdites vérité, je vais envoyer ces gensqui sont venus pour le faire fournirde linge, vaisselle et tapisserie. 11 appella son maître d’hôtel, et lui dit : « Allez au quartier qu’avez donné à ces gens, et leur faites donner ce qu’il faudra ». Le maître d’hôtel y fut et les trouva en besogne : les uns faisoient barrières, les autres rompoient les maisons pour passer de l’un à l’autre; les autres tendoient des tapisseries ; et sembloit que ce fût un monde. Quand le maître d’hôtel vit cela il fut bien ébahi, et dit : « Je viens ici pour demander ce qu’il vous faut, soit vaisselle ou tapisserie, je vous en ferai délivrer.»—« Si répondit un des hérauts, et dites au roi que nous le remercions; car L 12

les chariots arriveront tantôt qui portent les ustensiles. Si le roi a affaire de tapisserie ou vaisselle d’or ou d’argent, nous en avons assez pour lui, venez-nous le dire, et nous en envoyerons douze chariots chargés qui le fourniront. » Le maître d’hôtel s’en fut tout émerveillé le dire au roi devant toute la baronie et les dames, qui écoutoient le rapport qu’il faisoit : Si ne parloient que de Jean de Paris duquel la venue tardoit tant.

Le Roi fit célébrer la messe, tous les princes et tous les seigneurs furent l’ouïr ; et quand ce vint Sur la fin, voici venir un écuyer qui vint dire : « Venez voir arriver Jean de Paris, et vous hâtez. » Adoncles rois prirent les dames par la main et s’en vinrent aux fenêtres du palais ; les autres sortirent dans la rue afin de mieux voir.

Comment Ica ronbucteura bca cljarioia murent nt belle

orbaititance et aprèe eue Ica rljariota be la tapiaaerie.

Peu après arrivèrent deux cents hommes d’armes bien en point, et furent deux trompettes devant deux tambours de Suisse et un fifre; et étoient montés sur de bons chevaux qu’ils faisoient sauter : c’étoit un triomphe de les voir, et venoient deux à Beux en belle ordonnance. Le roi d’Espagne demandoit au roi anglois, qui étoient ces gens-là? «Je n’en sais rien, dit-il, car je ne lés ai point vus en notre voyage. * Lôrâ le roi de Navarre, qüi tenoit la pucelle par la main, demanda ; « Qui êtes-vous, Mes-

JEAN DE PARIS

sieurs?«Nous sommes les conducteurs deehariots de Jean de Paris, qui viennent peu après nous. » La pucelle dit : « Voici un état bien triomphant pour le fils d’un bourgeois. » Après arrivèrent les chariots de tapisserie, à chacun desquels y avoit huit coursiers richement harnachés, et y avoit cinq chariots couverts de velours. « Hélas! dit la pucelle, nous ne le verrons point, il sera dedans ces riches chariots. » Lors le roi de Navarre courut après ceux qui les conduisoient ; car à chacun y avoit deux hommes pour conduire les chevaux : « Dites, mes amis, qui est-ce qui est dans ces beaux chariots? » Ils répondirent que c’étoit la tapisserie de Jean de Paris. Quand ils furent passés dix ou douze, il dit à un autre : «Dites moi, mon ami, qui est dans ces chariots ?» — « Monseigneur, répondit-il, tous ceux qui sont couverts de vert sont le^ chariots de la tapisserie et du linge. » Ils furent ébahis quand ils ouïrent cette réponse. « Ah! mon ami, dit la pucelle au roi anglois, vous ne nous aviez pas dit tout ce que vous saviez de Jean de Paris. — « Ma mie répondit le roi anglois; je n’en avais vu sinon ce que j’en avois dit : je suis bien ébahi que ce peut être. » Ainsi comme ils parloient, les chariots achevèrent de passer.

Comme oingt-rinq autres djariots entrèrent qut portaient les ustensiles fre la cuisine.

Aussitôt que les premiers chariots furent passés,

il en vint vingt-cinq autres qui étoient tous couverts de cuir rouge. Tantôt après le roi de Portugal demanda : « Messieurs, quels chariots sont ceux-ci?» — « Ce sont les chariots des ustensiles de cuisine de Jean de Paris. » — « Je me tiendrois bien heureux, dit le roi de Portugal, d’en avoir une demidouzaine de pareils. Qui est celui qui peut mener et entretenir tel triomphe? Et ne le verrons-nous pas? » Et comme ils devisoient on vint dire que le dîner étoit prêt. « Hélas î dirent les dames, ne parlez point de cela ; car il n’est plaisir que voir richesses innumérables. » Quand les chariots furent passés, il en arriva vingt-cinq autres couverts de damas bleu, et les coursiers étoient harnachés de même, comme nous verrons ci-après.

Comme il entra dano la utile oingt cinq autre* rfyariotd eouoerto de dama* bleu, qui portaient le* robe* de 3eait de {tari*.

« Regardez, dit la princesse, voici venir d’autres chariots plus riches que les autres. » Quand ils furent près, on demanda à ceux qui les menoient à qui étoient ces charriots. Ceux qui les menoient répondirent : « Ce sont les chariots de garde-robe de Jean de Paris. » — « Quels habillemens peut-il avoir là-dedans, dit-elle? » Puis elle cria par la fe nôtre : «Dites-moi, mon ami, combien y en a-t-il?» Ils répondirent : « Vingt-cinq. » «— « Voilà assez de richesses, dit le Roi, pour acheter tous nos

JEAN DE PARIS

royaumes. » Grand bruit étoit par toute la cité, spécialement au palais, de la venue de cet homme. Le roi d’Angleterre étoit tout étonné de voir et d’entendre ce qu’il entendoit; car de lui on ne faisoit plus d’estime, mèmement il n’avoit loisir de parler, ni de jouer avec sa fiancée, comme il désiroit, dont il étoit marri. Et pour abréger la matière, les vingtcinq chariots passés, en vinrent vingt-cinq autres couverts de fin velours cramoisi brodés d’or avec des franges fort riches. Quand on les vit approcher chacun s’avança pour regarder.

Comme U* djatio»» bt la »ai««rllt bt 3«>n be flaris entrèrent.

« Certes, dit la pucelle, je crois que Dieu de Paradis doit à cette heure arriver : Est-il homme qui puisse assembler une telle noblesse? » — « Si l’on m’eût dit, dit le roi de Navarre, que ce fût le roi de France, je n’en m’en fusse point étonné; car c’est un beau royaume ; mais de ce bourgeois-ci je ne sais où j’en suis. » —* « Comment, dit la pucelle, vous semble-t-il que le Roi en pût faire autant?»— « Oui, dit-il, s’il l’avoit entrepris. » Tant parlèrent que vingt-cinq chariots passèrent fors un, auquel le Roi demanda : « Ami, qu’y a-t-il en ces chariots couverts de cramoisi ?» — « Sire, dit-il, c est la vaisselle de Jean de Paris. » Incontinent après arrivèrent deux cents hommes d’armes bien en point, comme pour combattre; et venoient quatre à quatre.

en bel ordre et sans bruit. Le roi d’Espagne appela le premier qui portoit un pain en sa lance, et lui dit : « Jean de Paris est-il en cette belle compagnie? » — « Sire, dit-il, nenny, car lui et sa compagnie dînent aux champs, mais nous sommes com~* mis. » Quand les chariots et les deux cents hommes d’armes furent passés, le roi d’Espagne dit qu’on allât dîner ; cependant les dames lui firent requête qu’il laissât bonne garde à la porte pour qu’il ne passât sans être vu. « Ne vous souciez, dit le Roi, j’en serois plus marri que vous. » Âdonc on dîna en ne parlant que des merveilles qu’on avoit vues, dont le roi d’Angleterre n’étoit guère content, mais la reine d’Espagne l’entretenoit au mieux qu’elle pouvoit. Après dîner ils commencèrent à deviser : mais il vint deux écuyers qui dirent : « Venez voir la plus belle compagnie du monde. » Lors sortirent les rois avec les dames et chevaliers, tenant chacun une demoiselle par la main, et vinrent aux fenêtres, et les autres dans la rue, qui étoit toute pleine de peuple.

Comment le* ardjero be la jarbe be Scan be parie entrèrent en granb triomphe et Ijonneur.

Tantôt arrivèrent six clairons bien en point, qni sonnèrent si mélodieusement que c’étpit merveille ; vint un grand coursier sautant qui portoit une enseigne ; et après lui venoient deux mille archers bien en point ; et y avoit beaucoup d’orfèvrerie qui.

JEAN PE PARIS. 139

reluisoit au soleil. Le roi d’Espagne demanda à celui qui portoit l’enseigne si Jean de Paris étoit là, il répondit que non, que c’étoient les archers de la garde. « Comment! dit le roi d’Espagne, appelezvous ceci archers, qui tous semblent être des seigneurs? » — « Vous en verrez bien d’autres. » Si passa outre, menant ses gens en bonne ordonnance. Il ne faut pas demander comme ils étoient regardés : vous n’eussiez pas dit un seul mot, tant ils étoient attentifs à regarder ces merveilles. Et vint un des hérauts de Jean de Paris au palais, pour demander au roi d’Espagne la clef de l’église pour avoir Vêpres; car Jean de Paris les vouloit entendre ce jour-là. Le Roi lui dit : «Mon ami, vous aurez tout ce que vous demanderez, mais je vous prie, demeurez pour nous montrer Jean de Paris.»-—«Je vous laisserai mon page, qui vous le montrera; il ne vient pas encore, il y a trop de gens d’armes à venir qui viendront devant lui. Et il laissa son page, et la pucelle lui demanda son nom. Il dit qu’il se nommoit Gabriel. « Gabriel, je vous supplie que point vous ne partiez de moi ; et voyez cet anneau que je vous donne. » La pucelle lui dit : « Mon ami, quand viendra Jean de Paris ? » —* « Mademoiselle, il arrivera auparavant ses gens d’armes. » — « Comment! dit la pucelle, ne sont-ce pas ceux qui passent ? » — « Non, dit le page, ce sont les archers de l’avantgarde qui sont deux mille et autant de l’arrièregarde. Le roi d’Aragon dit : « Comment ! va-t-il faire la guerre à quelque prince, qu’il mène tant de

gens d’armes? » *—« Non, dit le page, c’est le train de son état. » — « Je crois que ces gens-là sortent par une porte et rentrent par l’autre, dit le roi anglois. » — « Ce seroit finement fait, » répondit le roi de Portugal.

Comme le maître fc’ljâtel fce 3ean be JJario entra honorablement aoec leo cent pagre pointeur.

Après que les archers furent passés, il arriva un bel homme, qui étoit vêtu de drap d’or, avec un bâton à la main, monté sur une haquenée. Après lui venoient les cent pages d’honneur de Jean de Paris vêtus de cramoisi, et leur pourpoint de satin brodé d’or, et richement montés sur chevaux grisons harnachés de velours cramoisi, comme robes de pages. Ils venoient leur petit train bien arrangés deux à deux, et les faisoit beau voir; car on les avoit choisis; aussi étoient-ils bien dignes d’être regardés. Or la pucelle pensoit que celui qui alloit devant les pages étoit Jean de Paris, elle se leva pour le saluer : aussi firent plusieurs barons et dames; mais le page s’en aperçut, et dit : « Mademoiselle, ne bougez jusqu’à ce que je vous avertisse ; car celui que voici est le maître d’hôtel ; cette semaine il est en office, et quatre qui sont par semaine ; et après lui les pages d’honneur pour savoir comment les logis sont préparés.» Le page montroit aux rois toute l’ordonnance. Ils s’étonnoient, et disoient qu’il étoit pour subjuguer tout le monde.

JEAN DE PARIS

ttommt un djeoalirr qui portoit une épée beat le fourreau était rouoert b'orféorerie et pierreo précteuoeo entra en granb triomphe.

Quand les hommes d’armes furent passés, vint un chevalier revêtu de drap d’or, sur un coursier de même, sinon que la housse étoit de violet. Celui-ci portoit en sa main une épée dont le fourreau étoit semé de riches pierreries. Le page cria aux seigneurs et dames, disant : « Mademoiselle, voilà celui qui porte l’épée de Jean de Paris, il sera maintenant ici. » — « Hélas! mon ami, regardez bien afin de me le montrer de bonne heure.»*—«Aussi ferai-je,» dit le page. Après vinrent six cents hommes montés sur grisons bien accommodés avec des harnois tout semés d’orfèvrerie; et pardessus les croupes des chevaux y avoit de fortbelles chaînes d’argent toutes dorées; et les chevaliers qui étoient montés dessus étoient habillés de velours cramoisi comme les pages.

ttommt 3ran b* paria arrioa ru la cité be Æitrgoa en granb triomphe.

Ce page voyant venir Jean de Paris appela la pucelle, disant : « Madame, je vais m’acquitter envers vous, et vous montrer le plus noble chrétien que vous vîtes, c’est Jean de Paris. Regardez celui qui porte un bâton blanc en sa main, un collier d’or au cou, comme il est beau personnage et gracieux. L’or de son collier ne change point la couleur de sesche-

veux. « La pucelle fut joyeuse des nouvelles que le page disoit. Lors arriva Jean de Paris richement habillé; à l’entour de lui six pages, trois deçà et trois delà. Quand la pucelle l’aperçut, elle devint rouge qu’il sembloit que le feu lui sortoit du visage. Le roi de Navarre lui serra la main s’en étant bien aperçu. Quand Jean de Paris parla, elle lui tendit un couvre-chef de plaisance qu’elle tenoit, en le saluant doucement. Quand Jean de Paris la vit, il fut épris d’amour, fit la révérence et la remercia; puis passa outre avec ses gens.

Commr cinq rettt* gommes b’arme* be l'arrim-garte f mmntt *tt belle orbomtatue*

Jean de Paris étant entré, arrivèrent les cinq cents hommes d’armes de l’arrière-garde qui étoient derrière, pour savoir si Jean de Paris n’avoit point d’affaires.Si furent ébahis les seigneurs et dames de voir tant de gens ; et dit la pucelle : « Hé Dieu, y a-t-il encore des gens d’armes? » — « Madame, dit le page, c’est l’arrière-garde de mon maître, qui sont cinq cents de même à ceux qui sont passés. » — « Il seroit mal de prendre noise à un tel homme, dit le roi de Navarre, je crois qu’au monde n’y a tant de richesses.» Lors les dames vinrent au devant du Roi le prier qu’il envoyât quérir Jean de Paris, et le roi d’Espagne leur promit d’y envoyer.

JEAN DE PARIS

tomme U romte be ituarion et eon compagnon allèrent benera Jean be {parta.

Le roi d’Espagne dit aussitôt au comte de Quarion et à trois de ses barons : « Dites à Jean de Paris que nous le prions de venir en ce palais pour commencer la fête. Et quand ils vinrent au quartier de Jean de Paris ils trouvèrent les rues fortifiées, avec bonne garde, qui leur demanda à qui ils étoient. «Nous sommes, dit le comte, au roi d’Espagne, qui nous envoie à Jean de Paris. » —• « Entrez dirent-ils, avec votre compagnie. » Lors entrèrent et virent les rues tendues de riches tapisseries. Étant devant le logis ils trouvèrent grande compagnie de gens d’armes avec leur capitaine, auquel le comte demanda à parler à Jean de Paris. « Qui êtes-vous, dit le capitaine? » — « Je suis le comte de Quarion, à qui le roi d’Espagne a donné charge de venir parler à Jean de Paris. » — « Suivez-moi, dit le capitaine. » Après qu’ils furent entrés en la première salle, qui étoit tapissée d’un drap d’or à haute lisse, et quand ils eurent un peu regardé, le capitaine vint qui leur dit : « Attendez encore un peu, parce qu’on tient conseil et n’ose heurter à l*huis. » Quand ils eurent un peu attendu, on ouvrit la porte; le capitaine entra avec un des chambellans, et lui dit que le comte Quarion vouloit parler à Jean de Paris : « Je vais appeler le chancelier qui parlera 4 vous. » U alla quérir, et quand il fut

arrivé, il leur demanda ce qu’ils vouloient : a Nous voulons parler à Jean de Paris de par le roi d’Espagne. » — « Comment ! dit le chancelier : est-il si malade qu’il ne puisse venir jusqu’ici? Vous n’y pouvez y parler. » Le comte entendant sa réponse fut ébahi et s’en'retourna dire la réponse au roi d’Espagne, dont les dames furent fâchées, croyant qu’il n’y viendroit pas.

Lors le chancelier sortit de la chambre avec cinquante hommes, et reçut les rois honorablement et leur compagnie ; puis dit au roi d’Espagne : « Sire, quevenez-vous faire ici? vous soyez le bien-venu.

« Je ne me pourrois tenir, dit le roi d’Espagne, de venir voir Jean de Paris, et le prier que son plaisir soit de venir à présent en mon palais voir les dames qui désirent le voir; je vous prie que je puisse parler à lui. »—«Venez donc, je vous montrerai le chemin. » Puis le mena en la chambre du conseil, qui étoit tendue de satin rouge broché de feuillage d’or, le ciel de même, et le parement. Puis vint heurter à la chambre du conseil où Jean de Paris étoit en la manièrequi s’ensuit : Premièrement la chambre, leciel et le parement étoient tendus d’un velours vert, àgrands personnages d’or, enrichi de perles où étoit portrait l’Ancien Testament. Au coin de la chambre avoit un riche siège à trois degrés, couvert d’un riche poêle d’or ; et par dessus avoit un riche pavillon fait d’orfévrerie émaillée, à grand nombre de chaînettes d’or qui tenoient diamans, rubis, émeraudes, saphirs, et plusieurs autres pierres précieuses qui étinceloient

JEAN DE PARIS

merveilleusement, Jean de Paris et ses gentilshommes étoient tous vêtus de drap d'or si riche que merveille, et tous d’une même sorte, fors que Jean .de Paris qui avoit un riche collier tout couvert de riches pierres.

L’huissier vint ouvrir la porte pour voir qui avoit frappé, et trouva le chevalier auquel les rois dirent : «Que fait votre maître?—« Monseigneur, dit l’huissier, il est en son siège où il devise avec ses barons.» — «Voici le roi d’Espagne, dit le chevalier, qui vient le voir. » Et entrèrent dans la chambre, comme vous verrez ci-après.

Comme l te rois b’tâopagne et Oitglettrre entrèrent avec plusieurs barons bans la rljambre.

Le chancelier se mit à genoux devant Jean de Pa- ris, disant : « Sire, voici le roi d’Espagne qui vous vient saluer. » Lors s’inclina devant lui, et Jean de Paris se leva de son siège et le vint accoler.

« Site roi d’Espagne, Dieu vous maintienne et toute votre compagnie. '> — « Toutefois, soyez le bien-venu en ce pays, dit le roi d’Espagne, je vous prie que vous veniez en mon palais voir les dames qui ont un grand désir de vous voir, et aussi plusieurs rois, princes et seigneurs qui vous recevront. »

Incontinent toutes sortes de confitures furent mises dans de grandes coupes d’or, avec des vins de plusieurs sortes, dont le roi d’Espagne étoit émerveillé. Quand ils eurent fait collation, Jean de Paris i. 13

146 NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE BLEUE, dit au roi d’Espagne : « Allons voir les dames.

Comme 3eatt be paria e’aaett ou plua fjaut lieu be la oalle aoee la pueelle.

Jean de Paris étant arrivé en la salle, avec le roi d’Espagne et le roi d’Angleterre, les grands seigneurs et dames s’en vinrent au devant d’eux. Et Jean de Paris salua les rois d’Aragon, Navarre et aussi ceux d’Écosse et de Pologne; puis ôta son chapeau, salua les reines en les baisant, et puis prit la pueelle par la main, en lui disant : « Je vous remercie, ma sœur, de votre présent. » Elle rougit et s’inclina; mais Jean de Paris dit à ses barons : « Saluez les dames, puis nous irons nous reposer. » Puis, prenant les reines par les mains, s’en fut seoir au plus beau lieu de la salle, et dit : « Messeigneurs, prenez place, car nous avons pris la nôtre. » Et commença à deviser ; et en parlant, la pueelle dit à Jean de Paris : « Sire, vous avez amené une belle armée. » — « Madame, je l’ai fait pour l’amour de vous. » — « Comment, dit la pueelle en rougissant, pour l’amour de moi? » — « Oui, » dit Jean de Paris. Le roi de Navarre dit au roi d’Espagne : « Mon cousin, votre beau-fils blàmoit cet homme, en disant que parfois il disoit des mots de folâtre, je crois que non ; mais il les donne si couverts que nul ne les peut entendre : je voudrois que nous les lui puissions faire expliquer. » — « Je le veux bien, dit le Roi d’Espagne, mais j’ai peur de lui déplaire.»

JEAN DE PARIS

<£mnme U rot tfCopagite fit apporter ta lallation pour 3eatt de porto.

Adonc le Roi fit apporter la collation, et le maitred’hôtel demanda à un des barons de Jean de Paris comme il le feroit boire : « Attendez, dit-il, je vais quérir celui qui le sert. » Incontinent s’en fut dire au duc de Normandie qu’on vouloit servir du vin. Adonc il appela son écuyer, et lui dit qu’il s’en fût prendre les coupes pour servir; puis demanda aux autres écuyers avec lui, et se vinrent présenter à Jean de Paris, lequel prit la sienne et commanda de donner les autres aux rois en disant : '« Buvons tous . trois pour dépêcher, et les autres boiront quand il leur plaira.» Et but sans attendre ; puis donna sa coupe à la pucelle, en disant : « Chère amie, tenez, j’ai bu à vous, je crois que vous ne me craindrez guère. » —. « Sire, dit-elle, il n’y a cause pour moi et je vous remercie. » Les rois, seigneurs et dames burent, qui fort s’étonnoient de ce que Jean de Paris prenoit ainsi l’honneur sur tous les rois qui étoient plus vieux que lui. Quand la collation fut faite, les rois, princes et dames s’approchèrent de Jean de Paris pour causer ensemble.

Lors lui demanda le roi de Navarre : « Sire, que dites-vous de notre jeune épousée? » — « Je n’en saurois dire que tout bien et honneur, dit Jean de Paris; car il me semble que Dieu l’a parfaite à son plaisir, et n’y a rien oublié; elle n’a besoin que d’un

bon officier. » — « Sire, dit-elle, et quel officier? » — « Demandez à messeigneurs, dit Jean de Paris, s’ils vous sauroient nommer. » ~ « Ah ! vos mots sont si forts à entendre, dit le roi de Portugal, que nous n’y saurions qu’exprimer; c’est pourquoi nous vous prions que vous les vouliez expliquer. * —

« C’est encore bien aisé à entendre, dit Jean de Paris, car je crois que de maîtres-d’hôtels, écuyers et secrétaires elle est assez bien fournie; mais volontiers quand les dames sont loin de leur pays, elles en désirent souvent avoir des nouvelles, et pour ce elle a besoin d’un bon courrier. » Quand ils entendirent ces paroles, chacun se prit à rire. « Sire, dirent les rois d’Espagne et d’Écosse, vous savez bien ce qu’il faut aux belles, mais en vos mots il faut toujours gloser. »

Comme le roi b'Copagnc brrnanba à Scan bc Çorio Implication bco moto qu'il aooit bito au roi b'^lnglcterre.

Pour lors le roi d’Espagnedit à Jean de Paris : « Si je n’avois peur de vous déplaire, je vous demanderois l’explication d’aucuns mots que vous avez dits en chemin. » — « Demandez-moi ce qu’il vous plaira, dit Jean de Paris, car rien ne me peut déplaire. » — « A votre congé, dit le roi d’Espagne, mon beau-fils, le roi d’Angleterre, devoit porter à ses gens des maisons pour les garder de la pluie, je ne puis interpréter ces mots. » Lors Jean de Paris se prit à rire, puis dit : « Cela est bien aisé à enten-

JEAN DE PARIS

dre, exemple à moi et à mes gens, qui avoient manteaux et chaperons à gorges ; et quand il faisoit beau nous les mettions dans nos bahus, ët c’est ces maisons que je désire à votre beau-fils. » — « Encore je vous demanderois volontiers une autre chose, dit le roi d’Espagne, si c’étoit votre plaisir ; c’est qu’un autre jour vous dites qu’il faudroit qu’il fit porter à tous ses gens un pont pour passer la rivière.» — * Il est bien vrai que par deçà Bayonne nous trouvâmes une petite rivière bien creuse. Le roi d’Angleterre et ses gens étoient mal montés, il en fut noyé beaucoup ; et quand nous fûmes passés, le Roi nous faisoit des plaintes de ses gens, et lui dit qu’il devoit faire apporter un pont pour les faire passer. Et cela signifie qu’il devoit avoir de bons chevaux pour la passer.» — «Pourquoi après avez-vous dit que votre père étoit venu en ce pays il y a environ quinze ans, et ajroit tendu un lac à une cane, et que vous veniez voir si la cane étoit prise. » •— « De cela, dit Jean de Paris, je ne blâme point le roi d’Angleterre; car il n’est pas aisé à entendre : il y a environ quinze ans que le roi de France, mon père, vint en ce pays, et quand il s’en voulut retourner tous deux lui donnâtes votre fille pour la marier, et il vous promit que ce seroit pour moi; voici maintenant la cane que je suis venu pour prendre.»

Comme le rot be -fronce époitoa la fille bu roi b’Copajpte.

Le roi Jean épousa la fille du roi d’Espagne en la

ville de Burgos; et grandes réjouissances furent faites par tout le royaume : le soir étant venu, le roi Jean dit qu'il ne coucheroit point au palais, et pour ce furent les dames en son logis avec la mariée. Quand elles virent les merveilles qui y étoient, toutes disoient qu’à bonne heure étoit née la pucelle. Cependant, comme les dames ladéshabilloient, le roi Jean arriva avec sa compagnie, puis dit à la pucelle : « Hé bien, ma mie, ne vous déplait-il point d’avoir laissé le palais de votre père? » — « Monseigneur, dit-elle, je n’ai eu jamais si parfaite joie comme j’ai eu quand je me suis trouvée céans. »

tfomme 1 1 rot Iran dtmanfta rongé nu roi b’Copogue pour û'tn retourner en Jranre.

Après que les noces furent passées, le roi de France dit au roi d’Espagne : « Vous savez bien que j’ai grande charge de mon royaume; et ai la plus grande part de mes barons avec moi, ayant laissé ma mère seule, qui a un grand désir de voir ma femme : ainsi, si c’est votre plaisir, vous nous donnerez congé. » Le roi d’Espagne entendant ces paroles, lui dit : « Mon fils, puisque vous me faites cet honneur de prendre ma fille à femme, je vous prie de la bien gouverner, et pour mon royaume, mettez-y un gouverneur tel que bon vous semblera ; car dès maintenant je vous le donne pour toujours. »

JEAN DE PARIS

Comme le rot be fronce et *a femme partirent pour o'eit «tourner en traître.

Le roi de France, après avoir pris congé les uns des autres, partit d’Espagne lui et la reine sa femme avec ses barons; et firent tant parleurs journées (21) qu’ils arrivèrent en France, où ils furent reçus par les villes en grand honneur et triomphe. Et arrivèrent à Paris, où la réception qu’on leur fit seroit trop longue à raconter : grands honneurs furent faits aux seigneurs et barons d’Espagne, lesquels avoient conduit leur dame jusqu’à Paris; et demeurèrent en France six mois, puis retournèrent en Espagne. Au bout de neuf mois, la Reine eut un beau fils, lequel fut roi de France, après le décès de son père.

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