FIN DE JEAN DE PARIS
HISTOIRE
DE
JEAN DE CALAIS
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HISTOIRE
DR
JEAN DE CALAIS
Au nord des Gaules, sur le bord de la mer, est une ville appelée Calais . Un des principaux et des plus riches négocians de cette ville avoit un fils unique, à qui il avoit donné toute l’éducation nécessaire pour lui former l’esprit et le corps. La nature l’avoit doué des charmes de l’un çt des grâces de l’autre ; ainsi ses maîtres le virent bientôt passer leurs espérances.
Il s’attacha sur toutes choses à l’art de naviguer; et lorsqu’il eut joint la pratique à la théorie, il fut le plus brave et le plus excellent homme de mer de son tems. Son jeune courage ne lui permettant pas de languir dans une molle oisiveté, il engagea son père à lui équiper un vaisseau assez fort pour nettoyer la côte d’un nombre infini de corsaires, que le grand négoce des habitans de Calais y avoit attirés, et qui faisaient mille brigandages dans ces mers.
Son père loua son audace, et lui fournit abondamment tout ce qu’il lui falloit pour l’exécution d’un si beau projet. Tout étant prêt, il mit à la
voile, et sa valeur, soutenue par sa prudence, le servit si bien, qu’ayant battu ces voleurs de mer en plusieurs renconlres, il les détruisit si parfaitement qu’il n’en paraissoit plus.
Ces nouvelles portèrent les habitans de la ville de Calais à un tel degré de reconnaissance, qu’ils lui préparèrent des arcs de triomphe, en joignant à son nom celui de la ville, comme lui étant redevable de sa tranquillité et de la sûreté de son commerce, ce qui fait que l’historien ne le donne jamais à connoitreque sous le nom de Jean de Calais.
Ce jeune héros étoit près, par son retour, de jouir des honneurs qui l’attendoient, lorsque son vaisseau fut battu par une si cruelle tempête qu’il fut porté dans des mers inconnues. Le calme ayant succédé à l’orage, Jean de Calais ayant mis en usage tout ce que l’art et l’expérience lui avoient appris pour trouver les terres, découvrit une île ; il s’en approcha, et ayant mis sa chaloupe en mer, aborda, lui neuvième, au bord d’un bois, dans lequel il entra suivi de huit soldats.
Sa surprise fut extrême de le trouver taillé et coupé par de grandes et belles allées, cette attention lui paraissant extraordinaire dans un pays qu’il avoit cru inhabité ou barbare. Mais son étonnement eut de quoi s’augmenter, lorsque s’étant avancé, il entendit parler flamand, langue qui lui étoit familière. Il conduisit ses pas du côté des voix qu’il venoit d’entendre, et vit trois hommes superbejnent vêtus qui s’approchèrent de lui avec politesse.
jean de calais.
Jean de Calais les pria de lui apprendre dans quel pays il étoit, et s’il y avoit sûreté pour lui et pour sa troupe. « Qui que vous soyez, lui répondit celui qui paraissoit être au dessus des autres, je trouve surprenant que vous ignoriez que vous êtes dans l’Orimanie, état florissant, où règne le roi du monde le plus juste, de qui la sagesse a dicté les lois auxquelles il s’est soumislui-même, et dont l’observation religieuse fait le bonheur de cet empire : ne regrettez point d’y être abordé, vous y serez en assurance. Montez sur cette hauteur, ajouta-t-il, qui vous cache la grande et superbe ville de Palmanie, qui sert de capitale à ces riches états : vous y verrez une rivière majestueuse qui forme le plus beau port de l’univers, et dont l’abord est la sûreté de toutes les nations. »
Jean de Calais le remercia ; et charmé des grâces que lui faisoit la fortune, il s’avança sur le sommet qui lui cachoit la ville, et découvrit le plus beau pays du monde : il descendit dans cette capitale, le cœur rempli de joie ; mais étant arrivé dans une grande place, il vit le corps d’un homme déchiré par les chiens : cet objet lui fit horreur; il se repentit de s’être engagé si avant. Il demanda cependant pourquoi, dans une si grande ville, et dont on lui avoit dit que les lois étoient si sages, il ne se trouvoit pas quelqu’un assez charitable pour faire donner la sépulture à ce malheureux.
On lui répondit qu’il subissoit la peine de la loi, qui ordonnoit que tous ceux qui mouroient sans u H
payer leurs dettes, seroient jetés aux chiens pour en être la proie; et que leurs âmes étoient errantes, sans que les intelligences éternelles leur donnassent le lieu de repos destiné aux justes : qu’on faisoit cette punition publiquement, parce qu’il se trouvoit souvent des personnes assez généreuses pour acquitter les dettes de ces malheureux et faire donner la sépulture à leurs corps.
11 n’en fallut pas davantage à l’âme magnanime de Jean de Calais : excité par la compassion, il fit publier sur le champ, à son de trompe, par toute la ville, que les créanciers de cet homme n’avoient qu’à lui faire voir leurs titres, et qu’il s’offroit de les acquitter ; et le lendemain ayant fait entrer son vaisseau dans le port, il prit l’argent nécessaire pour satisfaire à sa parole; il la tint exactement, et fit d’honorables funérailles au cadavre du débiteur.
Après avoir reçu du suprême magistrat et du peuple les louanges qu’une pareille action méritoit, 11 ne songea plus qu’à prendre les hauteurs de cette terre favorable, pour en pouvoir donner connaissance à sa patrie, et lui ouvrir un chemin qui facilitât un négoce utile aux deux nations.
Un soir qu’il se retiroit d’assez bonne heure sur son bord, il aperçut un vaisseau qui venoit de mouiller auprès du sien, sur le pont duquel il vit deux dames fondant en pleurs ; elles étoient magnifiquement parées, et leur air fit juger à Jean de Calais qu’elles étoient d’une naissance distinguée. Il s’informa à qui appartenoit ce vaisseau : il apprit
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qu’il étoit à un corsaire qui venoit d’entrer dans 1e port, que les deux personnes qu’il voyoit étoient deux esclaves qu’il vendroit le lendemain.
Le cœur sensible de Jean de Calais fut touché de leur malheur, et il forma 1e dessein de les retirer de l’abîme dans lequel elles alloient tomber. Pour cet effet il manda le corsaire, et sans marchander du prix, il donna au pirate tout ce qu’il voulut, et fit venir les deux esclaves sur son bord.
Mais quelle fut sa surprise, lorsqu’elles eurent ôté leurs voiles, de voir deux jeunes beautés capables d’attendrir l’àme la plus barbare! Les pleurs qu’elles répandoientne faisoient qu’augmenter leurs charmes, et sembloient leur servir d’armes pour vaincre tous les cœurs ; une des deux surtout frappa celui de Jean de Calais d’un trait qu’il ne put parer.
Après avoir donné quelque temps à l’admiration que lui inspiroit son amour naissant, il les consola, leur dit qu’elles étoient libres, et qu’un respect inviolable suivroit l’action qu’il venoit de faire; et qu’en le6 retirant des mains du pirate, il n’avoit point d’autre dessein que de les rendre à leurs parens, sans espoir d’aucune rançon.
Ces paroles généreuses rassurèrent tes belles captives. L’air noble de Jean de Calais et les grâces qui accompagnoient toutes ses actions touchèrent leur cœur, et tes termes les plus obligeans lui marquèrent leur reconnaissance. Quelque temps après il mit à la voile, et sa navigation fut si heureuse, qu’il
se trouva bientôt sur les côtes d’Albion, où le mauvais temps l’obligea de relâcher.
Pendant le voyage, il ne passoit presque pas de momens sans être auprès de ses esclaves ; et comme il étoit jeune, insinuant et fait pour plaire, il trouva bientôt le chemin du cœur de celle qui l’avoit charmé : le même trait les blessa si profondément, qu’ils ne purent se le cacher longtemps. Ils s’aimèrent, ils se le dirent, et ne consultant que la vivacité de leurs sentimens, ils se jurèrent un amour éternel.
Lorsque Jean de Calais fut assuré de son bonheur : il pria cette jeune beauté de lui déclarer qui elle étoit, et par quel accident elle et sa compagne avoient été enlevées par le pirate. « Ne croyez pas, ajouta-t-il, que ma curiosité ait nul motif désobligeant : qui que vous soyez, il n’est rien que je ne trouve fort au dessous de vous ; et pour vous prouver ce que je dis, je vous donne ma foi dès ce moment et sans en savoir davantage, si vous voulez bien m’accepter pour épou\. »
— « Je reçois avec plaisir, lui répondit lahelle esclave, la foi que vous m’offrez ; je vous donne la mienne, et fais tout mon bonheur d’être unie à vous pour jamais ; mais pour ma naissance, souffrez que je vous en fasse un mystère que je trouve nécessaire au repos de ma vie. Qu’il vous suffise de savoir que le ciel ne m’a pas fait naître indigne de vous, et d’apprendre que je me nomme Constance et ma compagna Isabelle. Je n’ai point soupçonné votre
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curiosité d’avoir rien d’offensant pour moi : ne vous offensez pas non plus du silence que je m’impose ; notre amour l’exige de moi. Je dois me taire pour être à vous, et je veux éloigner de mon esprit tout ce qui pourrroit m’empêcher de suivre un penchant plus fort que ma raison. » Jean de Calais étoit trop amoureux pour presser la belle Constance après un tel aveu : il lui promit de ne lui en plus parler; et sans consulter davantage, ils s’unirent pour jamais.
Cependant Isabelle, qui avoit été témoin de leur union, prenant le moment que Jean de Calais étoit occupé à donner des ordres dans son vaisseau, ne put s’empêcher de marquer sa surprise à Constance sur l’action qu’elle venoit de faire..« Quoi ! madame, lui dit-elle, est-il possible que l’amour vous aveugle assez pour oublier qui vous êtes ? Croyezvous pouvoir vous cacher toujours, et que les nœuds que vous venez de former ne soient point rompus lorsqu’on saura où vous êtes ? Je ne parle point de moi; dans quelque obscurité que vous me fassiez vivre, attachée à votre sort sans nulle réserve, je ne m’en séparerai jamais ; votre seule gloire m’intéresse, et je ne puis voir sans douleur que vous abandonniez l’espoir le plus brillant pour écouter votre tendresse. »
Je ne m’offense point, ma chère Isabelle, lui répondit Constance, du discours que tu me tiens ; je me suis dit mille fois les mêmes choses; mais l’amour est plus fort. Le sort brillant dont tu me
parles, n’a rien que d’affreux pour moi, ne pouvant le, partager avec ce que j’aime; et je trouve l’obscurité qui te gêne au dessus du destin le plus éclatant, puisqu’elle me donne la liberté de suivre mon penchant. Mes nœuds dureront toujours en gardant mon secret, et je ne le découvrirai jamais, ou du moins que lorsque je verrai qu’on ne pourra les rompre qu’en faisant rejaillir sur moi une honte mille fois plus grande que celle de mon hymen avec le plus aimable homme du monde. Et puisque tu me chéris assez pour ne me point quitter, pousse encore cette tendresse à chérir ma tranquillité, et à ne jamais découvrir un secret dont elle dépend. »
C’est de cette façon qu’elle imposa silence à sa compagne, <^ui, ne voyant point de remède à ce qu’elle appeloit un malheur, se résolut d’obéir. L’heureux Jean de Calais, charmé de posséder Constance, rendit grâce au ciel des dons qu’il en avoit reçus ; et comblé des faveurs de la fortune et de l’amour, il se rembarqua, et le temps favorable à ses vœux le fit aborder au port de Calais. Le bruit de son retour fut bientôt répandu, son père et tous les habitants de la ville furent le recevoir, et lui rendirent les honneurs que méritoient ses actions héroïques.
Mais quelle fut la douleur de ce jeune héros, de voir son père désapprouver son mariage avec Constance ! L’histoire sincère qu’il lui fit de la façon dont il l’avoit trouvée irrita son courroux, et quelque vive que fût La peinture que Jean de Calais lui ût de
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son amour pour elle et de ses vertus, ce père sévère ne lui put pardonner d'avoir pris un engagement qui lui paraissoit si fort au dessous de lui, et il n'épargna rien pour l'obliger à l’abandonner; mais il lui protesta qu’on lui arracheroit plutôt la vie, qu'il avoit donné sa foi à la personne du monde qui en étoit la plus digne, et qu’il la lui garderoit jusqu’au tombeau. Le vieillard, plus irrité que jamais de sa résistance, le bannit de sa maison, malgré les sollicitations des principaux de la ville, qui s’intéressoient pour lui ; il lui ordonna de ne plus paroitre à ses yeux.
Jean de Calais, sensiblement touché de l'outrage que son père faisoit à sa chère Constance, se retira dans une maison qui étoit près du port, avec elle et sa fidèle compagne. Ces altercations entre le père et le fils ne purent lui être cachées : sa fierté en fut alarmée, et malgré tout son amour, elle fut sensible au mépris que le père de son époux parut avoir pour elle. Cependant elle ne se démentait point : toujours tendre, toujours fidèle, elle consola Jean de Calais ; et l'année de son mariage étoit à peine finie qu’elle accoucha d'un fils qui fit toute l'attention de ce cher époux pendant plusieurs années qui se passèrent sans qu'il pût attendrir son père. Mais enfin, pressé par des amis communs, il consentit à fournir à Jean de Calais de quoi équiper un second vaisseau, pour porter et établir un négoce éclatant avec les nations qu'il avait découvertes, espérant
que l’absence et les hasards lui feroient oublier Constance et son fils.
L’armement fut bientôt prêt; quoiqu’il flattât les désirs de Jean de Calais par l’espoir d’acquérir une nouvelle gloire, il ne put voir approcher le jour de son départ sans ressentir une douleur amère d’être obligé de se séparer d’une épouse et d’un fils qu’il aimoit si tendrement.
Constance, de son côté, n’étoit pas plus tranquille ; les périls où s’alloit exposer Jean de Calais, et la crainte qu’un fatal oubli ne la chassât de son cœur, troubloient également son repos. Elle répandoit ses pleurs dans le sein de sa chère Isabelle, qui les partageoit avec un zèle digne de l’un et de l’autre ; mais enfin l’amour offrit à Constance un moyen de retenir son époux dans ses chaînes, et d’obliger son père à rougir du cruel traitement qu’il lui avoit fait souffrir.
Elle cacha son dessein à sa fidèle Isabelle, craignant qu’elle ne l’en détournât; mais lorsqu’elle vit qu’il n’y avoit plus que peu de jours à s’écouler jusqu’au départ de Jean de Calais, elle se jeta à ses genoux, en le priant de ne pas lui refuser deux grâces qu’elle avoit à lui demander. Ce tendre époux la releva, et l’embrassant avec les témoignages de l’amour le plus vif, lui jura qu’il était prêt à lui tout accorder. « Je vous conjure donc, lui réponditelle, de me faire peindre sur la poupe de votre vaisseau, avec mon fils et ma chère Isabelle. Lorsque cela sera exécuté, et que vous serez au jour de votre
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embarquement, je vous dirai la seconde grâce que j’exige de votre tendresse. »
Jean de Calais ne trouvant rien dans cette demande qui ne flattât sa passion, en lui donnant occasion d’avoir sans cesse devant les yeux ce qu’il avoit de plus cher, y consentit avec plaisir. Il employa à cet ouvrage les plus habiles peintres qu’il put trouver. Ils travaillèrent si promptement, qu’ils ne retardèrent point le départ de Jean de Calais, qui, voyant le temps favorable, en voulut profiter pour s’embarquer.
Alors la généreuse Constance l’accompagnant jusqu’à son vaisseau : « Voici le jour, lui dit-elle, les yeux baignés de larmes, où tu me dois accorder la dernière grâce que j’ai à te demander : ne me la refuse pas, ainsi que tu me l’as promis. Tourne la proue de ton vaisseau du côté de Lisbonne, et va mouiller le plus près que tu pourras du château de cette ville ; c’est là que tu verras à quel point je t’aime, et quels sacrifices t’a fait mon amour. » Quoique Jean de Calais ne pût comprendre le sens d’un pareil discours, il lui promit d’exécuter ce qu’elle souhaitoit. Ils s’embrassèrent, et s’étant séparés avec peine, il fit mettre à la voile, l’àme remplie d’espoir, d’amour et de douleur. Il tint parole à Constance; et sa navigation ayant été heureuse, il vint aborder directement sous le château de Lisbonne.
L’arrivée et la beauté de son vaisseau attirèrent presque toute la ville sur son bord. Le roi de Portugal
même sentit exciter sa curiosité par tout ce qu’on lui en dit, et voulut en juger par ses yeux. Il descendit de son château, suivi d’une cour nombreuse. Jean de Calais le reçut avec tous les honneurs dus à la majesté royale. Ce prince fut charmé de sa bonne mine, de son esprit et de l’air de grandeur qu’il répandoit dans ses moindres actions.
Il examina avec soin la construction de son vaisseau; mais lorsqu’il eut jeté les yeux sur le tableau qui en ornoit la poupe, il ne put s’empêcher de marquer son étonnement par un cri qui attira les regards de toute la cour sur ces objets. Chacun parut être agité du même trouble que le roi; mais voyant qu’il gardoit le silence, personne n’osa le rompre, et renferma ses pensées dans le fond de son cœur.
Jean de Calais, surpris des divers changements qu’il remarquoit sur le visage du roi, lui en demanda respectueusement la cause, et le supplia de lui dire s’il étoit assez malheureux pour qu’il eût trouvé dans son vaisseau quelque chose qui lui déplût. «Non, lui répondit le roi en se faisant effort pour se remettre ; je suis charmé que vous ayez abordé en ces lieux; je veux que vous y soyez reçu comme vous le méritez; mais je vous défends d’en sortir sans mon ordre. »
A ces mots il se retira, et sa cour le suivit, sans avoir la hardiesse d’ouvrir la bouche sur ce qu’elle venoit de voir. Le roi entra dans son cabinet, i’àme agitée de tant de différens mouvemens, qu’il avoit peine à les démêler lui-même. 11 s’étoit bien aperçu
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que ceux qui étoient avec lui avaient eu la même idée, ce qui le détermina à s’instruire au plus tôt de la vérité, pour ne pas donner le temps à ses courtisans de divulguer des choses que lui seul devoit savoir. Cette résolution prise, H fit dire à Jean de Calais de le venir trouver.
Ce jeune guerrier n’étoit pas plus tranquille que le roi : il ne pouvoit comprendre ce qui avoit causé son trouble à la vue du portrait de Constance. Les dernières paroles de cette chère épouse lui revenoient dans la mémoire ; et les rassemblant avec les actions du roi, il cherchoit à pénétrer le mystère qu’elles renfermoient, lorsqu’il reçut l’ordre de ce prince.
Il y fut, en remettant au ciel le soin de l'éclaircir. Le roi le fît entrer seul avec lui dans son cabinet, et lui montrant un visage ouvert : « Je suis persuadé, lui dit-il, que ce qui s’est passé tantôt vous a donné de l’inquiétude; je ne puis vous cacher que j’en ai une que vous pouvez dissiper. J’ai pris pour vous une estime particulière, et je n’épargnerai rien pour vous le prouver, si vous ne me déguisez point la vérité.»
—«L'ambition d’acquérir quelque gloire, répondit Jean de Calais, en se baissant profondément, ne peut entrer, seigneur, dans les âmes capables de mensonge; l’honneur et la probité seront toujours les guides de mes actions et de mes paroles. Je ne voudrois pas, au péril de ma vie, manquer à ce qu’ils exigent demoi, même avec mes plus grands ennemis, Jugez, seigneur, si j’en serois capable avec un pripcç
dont la justice et les vertus font mon admiration. » — « Ainsi donc, lui dit le roi, vous n’aurez point de peine à m’avouer qui sont les deux femmes et l’enfant que vous avez fait peindre sur la poupe de votre vaisseau.» — «Non, seigneur, lui répondit promptement Jean de Calais ; l’une des deux est ma femme; l’enfant est son fils et le mien ; et l’autre est une de ses amies, que j’ai tirée avec elle d’un funeste esclavage. » Le roi de Portugal soupira, et répandant quelques larmes qu’il ne put cacher : « Et de laquelle, lui dit-il, êtes-vous l’époux ?»—«De la plus belle, » répondit Jean de Calais. — « Et son nom qui est-il? »continuale prince.—«Constance,» réponditil.—«Etcelui desa compagne?»—® Isabelle.»—« Ah ! s’écria le roi, je n’en puis plus douter. Mais, reprit-il, achevez d’être sincère, en me contant en quel temps et comment ces deux personnes sont tombées entre vos mains, et de quelle façon vous vous êtes résolus, cette Constance et vous, à vous donner la foi. » Alors, sans hésiter, Jean de Calais rapporta fidè~ lement au roi de Portugal tout ce qui lui étoit arrivé depuis qu’il étoit parti la première fois du lieu de sa naissance; et quoiqu’il affectât de parler de lui avec modestie, il en dit assez pour faire connoltre de quelle utilité sa valeur avoit été à sa patrie : il conta ensuite son naufrage sur les côtes de l’Orimanie, son aventure touchant le cadavre, et enfin la manière dont il avoit délivré Constance et Isabelle.
«J’adorai Constance, continua-t-il, du premier moment que je la vis ; en la pratiquant, j’admirai sa
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vertu, son courage à supporter ses malheurs ; et je ne crus point de plus grande félicité pour moi que d'être uni à elle pour jamais. J’eus le bonheur de lui plaire, elle accepta ma foi ; mais elle m'a caché sa naissance avec un soin extrême. Il est vrai que je ne l’ai jamais pressée là-dessus. Mon cœur, content de sa vertu, dédaigna de s’instruire de ce qui doit le moins attacher les âmes généreuses; la mienne préféra l’esclave qui mérite la couronne aux reines dont les sentiments ne répondent pas à la grandeur de leur rang. J'en ai un fils qui fait tout mon bonheur et celui de sa mère ; et c'est pour obéir à cette chère épouse que j'ai tourné la poupe de mon vaisseau du côté de ces lieux. J’ignorois son dessein : j’ignore aussi le vôtre, seigneur, dans le récit que vous avez exigé de moi ; mais je sais que, quels qu'ils puissent être, je serai toujours fidèle à Constance, et que je ne m'en séparerai jamais. Voilà, seigneur, l'exacte vérité que vous m’avez demandée. Heureux si elle peut exciter dans votre àme les sentimens d’estime que je cherche à m’acquérir parmi les nations où mes desseins et le hasard me font aborder ! » —• « Oui, lui dit le roi en l'embrassant, la vertu a trouvé le chemin de mon cœur; et pour reconnaître ta sincérité par une pareille franchise, apprends que cette épouse qui t'est si chère est la princesse ma fille unique, héritière de cet empire, et que sa compagne Isabelle est fille du duc de Gascaës. »
— « O ciel ! s’écria Jean de Calais, qu'il m’est glorieux, seigneur, de vous avoir conservé ce pré- I- 15
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deux trésor! Mais hélas! dans quel abîme de maux cette aventure va-t-elle me plonger ? »
— « Non, non, lui répondit le roi, assure tes seprits sur ce que tu peux craindre ; je suis aussi généreux que toi. Sans connaître ma fille que pour une esclave, tu n’as pas dédaigné de l’attacher à toi par des nœuds légitimes,- tu n’as point attaqué sa vertu par des feux criminels ; tu l’as tirée d’un esclavage où cette vertu n’auroit peut-être pu triompher de la violence d’un amour odieux. Tu l’aimes, tu lui es cher; le secret qu’elle t’a fait de sa naissance me le prouve, puisque sans doute elle craignoit en la déclarant, que j’empêchasse un hymen que j’aurois pu trouver inégal, ne te connaissant pas. Elle t’a conjuré d’aborder en ces lieux avec son portrait, sûre que je la reconnoîtrois et que ton mérite toucheroit mon âme, comme il a touché la sienne ; de plus, elle t’a donné un fils, et sa gloire aujourd’hui demande que tu sois son époux, quoiqu’il lui eût été défendu autrefois de faire une semblable alliance. Je t’accepte donc pour gendre, continue ce grand prince, et je reconnois ton fils pour le mien. »
Jean de Calais ne put s’empêcher de l’interrompre, il se jeta à ses pieds ; les termes les plus touchans prouvèrent sa reconnaissance pour ses bontés et son amour pour la princesse; le roi le releva avec tendresse. « Ce n’est pas assez, continua ce prince, mon cher Jean de Calais, que mon consentement ; il faut que mon conseil l’approuve ; mais je
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parlerai de façon à lui faire eonnoître que c’est ma volonté ; et la joie que mon peuple aura de recevoir la princesse lui fera tout accorder. »
Alors ce monarque lui conta qu’environ au temps qu’il avoit marqué dans son récit, Constance et Isabelle furent enlevées par des corsaires, qui les trouvèrent se promenant au bord de la mer, où leur jeunesse imprudente les avoit fait venir sans gardes et sans secours, qu’il n’avoit rien négligé depuis près de cinq ans pour savoir ce qu’elles étoient devenues, mais que toutes ses recherches ayant été inutiles, il avoit langui jusqu’à ce jour dans une morne tristesse ; qu’il avoit fallu l’éclat de son arrivée pour exciter sa curiosité. « Je rends grâces au ciel, continua-t-il, de m’avoir écouté, puisqu’il m’a rendu par tes mains ce que j’ai de plus cher. »
Après cela ce prince fit appeler tous les principaux de sa cour, qui l’avoient accompagné dans le vaisseau de Jean de Calais : et leur ayant permis de dire ce qu’ils pensoient des personnes qui y étoient peintes, il s’écrièrent tous que c’étoient la princesse sa fille et la fille du duc de Caseaës. Le roi leur avoua la vérité ; et comme Jean de Calais avoit reçu ce prince sur son bord avec une magnificence extrême, il n’y en eut pas un qui ne le trouvât digne de posséder un bien qu’il s’étoit acquis en le leur conservant.
Le roi fit assembler son conseil , et proposa la chose en prince qui souhaitoit que l’on fût de son
avis. Personne n’en eut un contraire : le seul Don Juan, premier prince du sang, s’opposa fortement au bonheur de Jean de Calais; mais quoique son éloquence fût animée par des raisons secrètes et qui lui étoient sensibles, il fallut céder au nombre. Le roi qui croyoit que l’intérêt et la gloire de l’état l’avoient fait parler, ne lui en voulut point de mal ; et comme on résolut qu’on équiperoit une escadre pour aller chercher la princesse, il en donna le com^mandement à Don Juan, et ordonna que Jean de Calais l’accompagneroit.
Cet honneur ne le consola point des pertes qu’il faisoit. Ce prince aimoit depuis longtemps la princesse de Portugal ; il étoit neveu du roi et par conséquent héritier de l’empire, si Constance venoit à manquer ; mais son amour ayant mis des bornes à son ambition, il s’étoit flatté qu’un heureux hymen pourroit un jour satisfaire l’un et l’autre. La perte de la princesse avoit ralenti sa passion et réveillé ses prétentions au trône; et lorsqu’il apprit qu’elle étoit vivante, mais entre les mains d’un autre, qui lui ravissoit à la fois sa maîtresse et l’empire, l’amour et l’ambition reprirent toutes leurs forces, et furent bientôt accompagnés de ce que la haine et la jalousie peuvent inspirer de plus terrible contre un rival.
Ce fut avec ces sentimens que Don Juan s’embarqua avec Jean de Calais, dont la vertu, l’espoir et la joie fermoient le cœur à des soupçons qu’il eût même rejetés, s’il eût été en état ou capable
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de les concevoir. On fit partir une corvette pour donner avis à Constance de tout ce qui s’étoit passé à Lisbonne et pour la préparer à son départ.
Cette belle princesse avoit vécu dans une grande retraite, depuis qu’elle étoit séparée de son époux : son fils et Isabelle étoient sa seule compagnie ; elle s’entretenoit souvent avec elle de l’étonnement qu’elle s’imaginoit bien que le roi son père auroit eu. Isabelle, qui n’avoit su son dessein qu’après le départ de Jean de Calais, trembloit dans son &me que le roi ne lui fit un mauvais traitement : elle marqua quelquefois sa crainte à Constance, mais en cherchant des détours pour ne la pas alarmer mal à propos. La princesse qui pénétroit tout ce qu’elle n’osoitlui dire, la rassura.
« Le roi mon père, lui disoit-elle, a de la tendresse pour moi; il sera charmé de me revoir: la vertu de Jean de Calais le touchera : enfin, je suis persuadée que mon bonheur sera parfait. » — « Mais, madame, lui répondit Isabelle, puisque vous aviez cette pensée, pourquoi l’avoir exécutée si tard? Qui peut vous avoir empêché d’instruire le roi de votre aventure? » — « C’est un effet de mon amour, lui disoit la princesse ; je voulois attendre que le ciel remplit mes désirs en me rendant mère, afin que le roi mon père trouvât ma gloire intéressée à cimenter les nœuds que j’ai formés ; et si mon époux ne fût point parti, je l’aurois engagé moimême à effectuer ce que j’avois projeté. »
< Cependant, madame, ajoutoit Isabelle, si le roi
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désapprouve vos feux, s’il ne veut pas reconnoitre Jean de Calais pour votre époux? * — * J’aurai* dit la princesse, la satisfaction d’avoir prouvé mon amour à ce que j’aime, en lui sacrifiant le trône où j’étois né ; j’aurai le plaisir de faire voir à son père que celle qu’il regarde comme une vile esclave eût été reine si elle eût moins estimé son fils. » C’étoit avec de tels discours qu’elles écoulèrent le temps de l’absence.
Cependant Don Juan fit tant de diligence et le vent fut si favorable,que l’escadre arriva presque aussitôt que la corvette d’avis. Aux nouvelles qu’elle apporta tout le pays fut en mouvement; chacun s’empressa à rendre ses respects à la princesse, de qui la joie ne put s’exprimer en voyant réussir son projet si glorieusement pour elle et son cher époux.
Le père de Jean de Calais se repentant du mépris qu’il avoit marqué, fut le premier à engager toute la ville à lui faire les honneurs qu’exigeoiept sa naissance et son rang : il lui demanda pardon en présence de tous de son manque de respect, et son zèle éclata si sensiblement, que la princesse lui dit, en l’embrassant et l’appelant son père , qu’elle ne se souviendroit jamais de ce qui s’étoit passé et qu’elle l’oublioit sans peine, en considération d’un époux qui lui étoit mille fois plus cher que la vie.
Cette princesse eut à peine reçu les hommages de la ville de Calais, que le port retentit de mille cris de joie qui annoncèrent l’arrivée de l’escadre. Les habitans, magnifiquement vêtus, se mirent Sous les
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armes, et furent en bon ordre recevoir Don Juan et Jean de Calais, qui débarquèrent au bruit des trompettes et des cymbales. Les chemins étoient remplis de monde, les fenêtres garnies de dames, et un peuple innombrable les accompagna jusqu’à l’hôlel-deville, où le principal magistrat avoit fait loger la princesse avec son fils et Isabelle pour lui faire plus d’honneur.
Elle vint recevoir son époux et Don Juan sur le perron qui séparoit son appartement de l’escalier. Elle étoit environnée des dames les plus qualifiées de la ville. Don Juan, comme ambassadeur, s’avança le premier, mit un genou en terre et lui baisa la main; Jean de Calais parut ensuite, qui fit la même action; mais la princesse, bien loin de lui présenter la main, ouvrit ses bras, et se jetant dans les siens en le faisant relever, elle l’embrassa mille fois, en lui disant tendrement que ce n’étoit pas à lui à lui rendre des respects qu’il falloit désormais qu’il partageât avec elle. L’amour de ces deux époux attendrit toute l’assemblée : leur grâce et leur beauté attiroient son admiration, et l’on fut bien longtemps sans rien entendre que : Vivent Jean de Calais et la princesse de Portugal !
Tant de marques de bienveillance de la part du peuple et d’amour de la princesse déchiroient l’âme de Don Juan; il se contraignit cependant, et voulant faire croire que ses ordres étoient d’assez grande importance pour n’être pas rendus publics, il demanda une audience particulière à Constance; mais.
cette princesse qui connoissoit le fond de son cœur, voulut s’épargner un entretien qui auroitpului être désagréable, et lui répondit tout haut qu’elle n’avoit point de secret pour son époux; qu’il pouvoit s’expliquer devant lui, et que sachant les bontés du roi pour Jean de Calais, ses ordres dévoient lui être communiqués comme à elle.
Don Juan sentit toute l’étendue de ce refus; il avoit autrefois parlé de son amour à Constance, qui l’avoit toujours traité avec indifférence. Ainsi il ne douta point que la crainte d’entendre ses plaintes et le mépris qu’elle faisoit de sa tendresse, ne la fit agir de la sorte : il résolut dans son âme de s’en venger, et continuant de dissimuler sa rage et ses desseins, il rendit à la princesse un compte exact de ce qui s’étoit passé entre le roi et Jean de Calais, et finit en la conjurant de la part de ce prince de partir incessamment.
Constance lui dit qu’elle étoit prête et que rien ne pouvoit la retenir, dans l’impatience qu’elle avoit d’aller rendre grâce au roi de toutes ses bontés. Après tous ces complimens pleins d’une cérémonie qui gênoit également ces heureux époux, l’infortuné Don Juan se retira dans l’appartement qu’on lui avoit préparé, et laissa Jean de Calais et sa belle princesse en liberté.
Que ne se dirent point ces tendres époux ! Avec combien d’ardeur Jean de Calais expliqua-t-il la vive reconnoissance que lui inspiroit le sacrifice que Constance avoit prétendu lui faire, en lui cachant sa naissance
JEAN DE CALAIS
et son rang ! Et quelle joie ne fit-elle pas paroitre, de pouvoir partager avec lui les honneurs qui y étoient attachés ! Je ne flnirois jamais, si je prétendois décrire tout ce qu'ils se dirent.
Ainsi, pour abréger une histoire dont la suite a des événemens encore plus surprenans que ce que je viens de vous apprendre, je vous dirai que Constance et Jean de Calais récompensèrent magnifiquement le zèle des habitans de cette ville ; voyant le temps favorable à leur navigation, ils résolurent de s'embarquer pour profiter de la belle saison. Cette charmante famille, composée de Constance, de son époux, de leur fils et de la fidèle Isabelle, abandonna Calais pour aller voir Lisbonne. Toute la ville les accompagna jusqu'à leur bord; on leur souhaita un bonheur constant et durable.
Don Juan fit mettre à la voile, en détestant dans son âme les faveurs dont le ciel combloit son rival en rendant le temps et les vents propices à ses désirs. Mais il n’eut pas long temps à se plaindre du sort : le troisième jour de leur navigation, les cieux se couvrirent d’épais nuages, le vent devint furieux, et la mer agitée annonça le plus terrible orage qu’on puisse voir ; la foudre, la tempête et l’impétuosité des flots battoient à la fois et sans relâche cette escadre malheureuse.
Jean de Calais mit en œuvre toute son expérience pour garantir le navire qui portoit tout ce qu’il avoit de plus cher. L’amour qui l'animoit paroissoit seconder ses soins pour un bien si précieux : mais le
traître Don Juan qui l’observoit sans cesse, et dont la rage et la jalousie troubloient également le cœur et la raison, le voyant occupé dans le fort de la tempête à observer le tems, prit le sien si justement, que sans pouvoir être vu de personne il vint derrière lui, et le poussa si rudement, qu’il le précipita dans la mer, dont les vagues gonflées l’une sur l’autre le firent bientôt perdre de vue à son barbare homicide.
Cependant le gros temps faisoit aller si vite le vaisseau dans lequel étoient Constance et Don Juan, qu’on avoit déjà bien fait du chemin sans qu’on s’aperçût que Jean de Calais y manquoit. Mais la princesse, toujours attentive à son sort, alarmée de ne le point voir, le demanda, le fit chercher, et chacun s’empressant à la satisfaire, on n’entendit plus que des cris douloureux qui annoncèrent à cette malheureuse épouse qu’on ne le trouvoit pas.
Je n’ai point de termes assez forts pour vous exprimer son désespoir: la tempête ne l’intimide plus, une forte crainte lui donne le courage; elle vient sur le pont, elle crie, elle appelle son époux, et les profonds abîmes du funeste élément retentissent du son de sa voix. Le perfide Don Juan s’approche et paroit le plus empressé à chercher Jean de Calais; mais trop sûr de son destin, il lui fait entendre qu’un coup de vent l’a jeté dans la mer.
Quelle affreuse nouvelle pour une femme si passionnée ! Elle s’arrache les cheveux, ses mains meurtrissent son beau visage, la vie lui fait horreur, et
Jean de calais.
pour la terminer, elle cherche à s’élancer dans la mer. Don Juan se met au devant d’elle : Isabelle embrasse ses genoux; il n’est pas jusqu’au moindre matelot qui ne quitte tout pour s’opposer à son dessein; mais leurs soins sont inutiles, et sa douleur lui prêtant des forces elle est prête à franchir les obstacles qu’on y met, lorsque Isabelle lui présente son fils, qui, lui tendant les bras, semble le supplier de vivre encore pour lui. Cet objet la saisit, l’étonne, l’arrête ; et sans calmer son désespoir, il lui ôte le courage d’en suivre les mouvemens; et ne pouvant plus supporter les maux qu’elle ressent, elle tombe évauouie dans les bras d’Isabelle.
On profita de cette foiblesse pour l’arracher de cet endroit : Isabelle et Don Juan mirent leurs soins à la faire revenir; ils y réussirent, mais rien ne put calmer sa douleur. Le nom de Jean de Calais étoit sans cesse dans sa bouche. Don Juan voulut la consoler : mais la perte de son époux ayant redoublé sa haine pour ce prince, elle ne voulut point l’écouter ; elle lui ordonna même de ne plus se présenter à elle le reste du voyage.
La tempête cessa, la mer devint calme, et ces tristes vaisseaux arrivèrent à Lisbonne sans autre accident. La présence de la princesse répandit une joie universelle dans cette cour ; mais lorsque le roi la reçut dans ses bras, et que ses pleurs et ses sanglots lui eurent appris la perte qu’elle avoit faite, il ne put lui refuser des larmes; ce tendre père partagea ça douleur. Le bruit de ce malheur ne fut pas plus tôt
répandu, que les grands et le peuple firent de leur part un deuil universel.
Le seul Don Juan jouissoit d’une secrète joie, espérant que le temps feroit finir les pleurs et l’amour de Constance; mais pour y parvenir plus vite, il fit tant par des voies souterraines et qui ne pouvoient le trahir, qu’il engagea les peuples du royaume des Àlgarves à se révolter, sentant bien qu’il auroit le commandement de l’armée pour les remettre dans leur devoir.
Cela nemanquapas ; le roi lui remit le soin de châtier ces rebelles. Alors, charmé de voir réussir son dessein, il marcha contre les révoltés, qui s’étoient retranchés au bord d’une rivière. Il les attaqua, pénétra dans leurs retranchemens, et après un combat de six heures, il remporta une victoire complète ; et poussant plus loin ses conquêtes, il prit toutes leurs villes, et fit p‘unir les autres d’une rébellion qu’il avoit fomentée lui-même ; il soumit de nouveau les Algarves au roi de Portugal, et revint à Lisbonne, où les états assemblés lui décernèrent les honneurs du triomphe.
Ce n’étoit pas encore assez pour lui ; il les engagea, par ses intrigues, à demander la princesse en mariage, consentant que son fils régnât après lui. Cette union étoit si sortable, que les états l’approuvèrent, et la demandèrent au roi qui, ne pouvant s’opposer à ce qui lui sembloit juste, le proposa à la princesse, qui ne put l’entendre sans désespoir. Elle renouvela toute sa douleur, et elle protesta au roi
JEAN DE CALAIS
quelle se donneroit plutôt la mort que d’épouser un prince qui faisait l’objet de sa haine ; mais l’intérêt de l’état l’emporta sur ses raisons ; il fallut obéir, et le jour fut pris pour la célébration de ce funeste hymen, que le peuple souhaitoit avec ardeur. Le même moment fut destiné au triomphe de Don Juan, pour lequel le Roi avoit ordonné au dessous du château un feu superbe’, disposé par plusieurs compartimens, lequel devoit offrir aux yeux un spectacle magnifique et nouveau. *
11 s’étoit écoulé près de deux ans depuis la perte de Jean de Calais, duquel il est temps que je vous entretienne. La mer ne lui avoit pas été si funeste que Don Juan l’avoit espéré. Cet époux infortuné trouva dans les débris de quelque vaisseau qui avoit fait naufrage de quoi se garantir de la mort; il combat-' tit longtemps contre la fureur des eaux, et fut enfin poussé dans une Ile déserte, où il aborda dans, l’état où vous pouvez juger que devoit être un homme qui sort d’un semblable péril.
11 fit longtemps réflexion sur. sa triste aventure; et malgré la douleur accablante qu’il ressentoit de se voir si cruellement séparé de Constance et de son fils, il remercia le ciel de lui avoir sauvé la vie , espérant qu’il trouveroit encore par sa bonté les moyens de rejoindre des objets si chers.
Ce fut avec ces pieux sentiments qu’il parcourut cette Ile d’un bout à l’autre, sans y trouver aucune marque,d’habitation. Il n’y vit que de timides animaux, auxquels il fut obligé de déclarer une innoh 16
cente guerre, pour conserver, dans ces sauvages lieux, des jours que les eaux avoient respectés. 11 y vécut de cette sorte les deux aimées que Constance avoit passés à pleurer, sans qu’il vit aueune facilité qui pût lui donner l’espoir de la revoir.
11 commençoit à s’abandonner à ses douloureuses réflexions, lorsqu’un jour, se promenant sur le bord de la mer, il vit un homme dans l’éloignement, qui lui parut venir droit à lui. La joie s’empare de son cœur ; et voulant jouir au plus tôt d’une vue qui ramenoit son espérance et la confiance qu’il avoit toujours eue dans dans les effets de la Providence, il doubla le pas, et l’ayant joint : « Je me croyois seul dans cette île, lui dit-il en l’abordant, n’ayant jamais remarqué, depuis que j’y suis, nul vestige qui pût me faire connoitre qu’il y eût d’autre homme que moi. Je croyois y terminer mes jours malheureux, sans espoir de secours; mais votre présence fait renaître mes espérances; et si vous êtes seul avec moi, nous trouverons peut-être ensemble des moyens que je n’ai pu imaginer pour en sortir. »
« U est vrai, lui répondit l’inconnu d’un ton grave, que eette île étoit inhabitée avant ton abord, et je ne fâis moi-même que d’y aborder. » —■ Comment cela se peut-il? lui répondit Jean de Calais. Mes yeux ne découvrent aucun navire qui vous ait pu porter. » — « Les chemins que j’ai pris, Jui dit-il, sont inconnus aux hommes.
JEAN DE CALAIS
« Je vois, continua-t-il, en remarquant l'étonnement de Jean de Calais, que mon discours te surprend; mais tu seras encore plus surpris lorsque tu sauras que je ne viens ici que pour toi. Je te connois, Jean de Calais, je sais tous tes malheurs et la trahison de Don Juan ; mais sache que ce n'est pas là les seules peines qu’il te prépare; il est prêt à épouser ta femme ; elle t’aime toujours tendrement, et quoiqu’elle croie ta mort certaine, elle t’est fidèle. La seule amitié paternelle et les raisons d’état dont on la rend victime l’obligent de donner la main à ce traître : le jour de demain doit éclairer ce fatal hymen, qui sera le dernier de sa vie, si tu ne parois promptement. »
« Grand Dieu! s’écria Jean de Calais, et comment pourrois-je empêcher tant de malheurs, en l’état où je suis? Hélas! je supportois avec quelque patience ceux oùj’étois plongé; j’implorois encore le ciel avec quelque confiance; je me flattois que sa bonté me tireroit d’ici, puisqu’elle m’avoit arraché à la mort; ta vue même avoit cimenté cet espoir dans mon âme; mais ce que tu m’annonces met le comble à mon désespoir. Mon perfide rival sera possesseur de Constance si je ne parois , il n’a plus s qu’un jour à passer pour l’être ! Eh ! par quel moyen puis-je paroitre ? Le vaisseau le plus léger, lèvent le plus favorable me seroient inutiles quand je les aurois; mon seul recours doit être dans la fin de ma vie. »
« Calme ces transports, lui répondit l’inconnu,
je te dis que je ne suis venu ici que pour toi et pour empêcher le mariage et le triomphe de Don Juan ; tu peux connoître ce que je suis par tout ce que je t'ai. dit. Ainsi remets ton sort à la disposition divine, rappelle ta vertu, suis-en exactement les lois, et tu sauras un jour par quelle raison le ciel prend soin de ta destinée. »
Jean de Calais était si surpris de ce qu’il entendoit et de la sûreté avec, laquelle cet homme parloit, qu'il doutoit s'il étoit éveillé ; mais faisant réflexion qu’il ne lui pouvoit rien arriver de plus cruel que ce qu'on venoit de lui annoncer, et qu’il n'étoit pas en état de démêler le mensonge d’avec la vérité, il résolut de s'abandonner à l’inconnu et lui promit tout ce qu’il voulut.
Alors ils s’assirent auprès d'un arbre, et cet extraordinaire compagnon lui conta tout ce qui s’étoit passé à la cour de Portugal depuis sa prétendue mort, et les efforts que Constance avoit faits pour lui garder sa foi. Pendant ce récit, Jean de Calais ne put résister à la violence du sommeil qui vint l’accabler ; malgré l’intérêt qu’il prenoit à ce discours, il s’endormit.
Mais quel fut l’excès de son étonnement lorsqu’à son réveil il se trouva dans unedescoursdu château de Lisbonne ! Il regarda de tous côtés, et bien sûr qu’il ne s’abusoit point, il ne douta plus du pourvoir de celui qui l’avoit conduit dans ce lieu; mais son embarras étoit extrême de ne savoir comment il pourroits’offrir aux yeux delà princesse; l’état mi-
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sérable où il étoit, ses habits en lambeaux, une barbe proportionnée au temps qu'il y avoit qu'il ne prenoit point soin de sa personne lui faisoientcroire avec justice qu’on ne pourroit le reconnoltre.
Cependant l'espoir dont il se sentoit animé lui fit prendre le parti d'aller dans les cuisines. Un officier qui le vit, touché de compassion, lui permit de s’approcher du feu, et le destina sur-le-champ à porter du bois dans les appartenons; il s’en acquitta exactement, cherchant dans son esprit quel moyen il trouveroit pour voir la princesse.il concevoit que les apprêts qu’on faisoit étoient pour la fête qui lui devoit être fatale, et son cœur gémissoit de n’entrevoir nul expédient pour Ja troubler.
Il étoit enseveli dans ces tristes réflexions, lorsque le hasard fit descendre Isabelle dans les offices, voulant donner elle-même quelques ordres. Jean de Calais la reconnut et la regarda si attentivement qu’elle ne put s’empêcher d’examiner celui qui avoit cette hardiesse; elle ne put méconnoitre des traits si gravés dans son souvenir : la ressemblance de ce malheureux avec Jean de Calais la frappa, elle le parcourut des yeux avec soin; et les ayant jetés sur ses mains, qu’il affecta de lui faire voir, elle aperçut un diamant à son doigt, qu’elle reconnut pour être le même que Constance avoit autrefois donné à ce cher époux, et qu’il avoit conservé malgré tous * ses malheurs.
Alors ne doutant plus que ce ne fût Jean de Calais lui-même, mais, cachant son trouble, elle re-
monta dans l’appartement de la princesse, à lar quelle elle conta son aventure, en ajoutant qu’elle n’avoit osé parler devant tant de témoins à celui qu’elle croyoit son époux, craignant de l’exposer dans le misérable état où il étoit.
Constance ne balança pas un moment à cette nouvelle : elle conjura Isabelle de chercher quelque prétexte pour lui faire voir cet homme. Elle y courut, et l’ayant trouvé chargé de bois, elle lui ordonna de le porter dans le cabinet de la princesse. Elle les y attendoit avec une impatience extrême. Jean de Calais obéit, posa son bois à l’endroit qu’Isabelle lui marqua; mais ne voyant personne qui pût le contraindre et la princesse qui le regardoit avec attention, il se jeta à ses pieds.
A cette action Constance démêla aisément* sous cet équipage malheureux, l’homme du monde qui lui étoit le plus cher. Elle pensa expirer de joie ; et se jetant dans ses bras, leurs soupirs, leurs larmes et leurs sanglots furent longtemps les seuls qui exprimèrent les mouvemens de leurs cœurs. Isabelle, qui avoit eu soin de fermer la porte du cabinet, vint se. joindre à eux, et les priant de se calmer, leur fit connoître qu’il ne falloit perdre aucun instant pour avertir le Roi du retour de Jean de Calais, afin de rompre l’hymen fatal dont on faisoit les apprêts.
Ce discours étoit trop sensé pour n’y pas faire attention. Nos tendres époux interrompirent leurs caresses pour prendre les mesures qui leur étoient nécessaires. Ils résolurent que la princesse enverroit
JEAN DE CALAIS
prier le Roi de |lui faire la grâce de passer dans son appartement pour une affaire qui intéressoit l’état et sa gloire; que le secret qu’elle demandoit l’obligeoit à le prier de venir seul, afin de n’avoir personne de suspect.
Celui que Constance chargea de ce compliment s’en acquitta si bien, que le Roi ne tarda pas à se rendre seul chez la princesse sa fille. Il ne fut pas plus tôt entré dans son cabinet, que cette princesse se jeta à ses pieds, et lui prenant les mains : « Seigneur, lui dit-elle, Jean de Calais est vivant, il est de retour ; rendrez-vous ses yeux témoins d’un hymen qui va causer ma mort? » Le roi de Portugal la releva, et malgré la surprise que lui donna cette nouvelle, il lui jura qu’elle devoit tout attendre d’un père qui l’aimoit tendrement.
Jean de Cjilais qui s’étoit caché parut alors, et mettant un genou à terre : « L’état déplorable où je parois à vos yeux, Seigneur, lui dit-il, vous permettra-t-il de me reconnoître ? » Le Roi recula quelques pas, et le reconnaissant : « O ciel ! lui dit-il, en lui tendant les bras, que vois-je? En croirai-je mes yeux? Quels malheurs vous ont éloigné de nous? Quel accident vous a mis comme vous êtes? Et quel miracle nous rassemble? »
Jean de Calais lui conta la trahison de Don Juan, son abord dans Pile déserte et l’étrange aventure qui l’en avoit fait sortir et rendu à Lisbonne.
Le Roi sentit toute l’énormité du crime de Don
Juan, et jura que ce jour qui devoit être celui de son hymen et de son triomphe seroit celui de sa mort. Il consola Jean de Calais, le pria d’oublier ses infortunes et de se mettjre en état de paroitre aux yeux de toute la cour ; il embrassa la princesse et rentra dans son appartement, si fortement irrité contre le traître, que l’ayant trouvé qui l’attendoit avec grand nombre de seigneurs, il lui dit de le suivre sur l’édifice du feu, pour lui faire remarquer quelque chose qui y manquoit. Don Juan le suivit : ils y entrèrent ensemble ; mais le Roi le voyant occupé à examiner toutes les différentes espèces de machines, sortit adroitement de ce lieu, et l’y ayant en’ fermé, il ordonna sur-le-champ qu’on y mit le feu. Ces ordres furent exécutés si promptement, que le perfide fut consumé avant qu’on sût ni le crime ni la punition.
Le Roi, à l’instant d’après, manda les états qui étoient encore assemblés, leur exposa la perfidie de Don Juan et son supplice. Tous d’une commune voix approuvèrent sa justice et détestèrent l’action de Don Juan. Alors le Roi fit venir Jean de Calais, qui fut reconnu de nouveau et proclamé héritier de l’empire, après la mort du Roi, comme étant époux de la princesse, les états déclarant leur fils pour leur successeur. Cet événement singulier remit la joie dans la cour du roi de Portugal, qui fit inviter tous les grands du royaume pour être témoins du bonheur de Jean de Calais et de la princesse, dont l’amour et la joie ne peuvent s’exprimer.
JEAN DE CALAIS
Le jour de ce fameux festin, où chacun ne pensoit qu’aux plaisirs, on vit entrer dans le salon qui renfermoit cette auguste assemblée un homme dont la taille et l’abord surprirent également. On le regarda longtemps sans rien dire; mais lui, s’avançant vers Jean de Calais : « Reconnois, lui dit-il, celui qui t’a tiré de nie déserte et conduit dans ce palais; c’est moi qui conduisis le corsaire qui enlevoit la princesse près de ton vaisseau, où tu l’achetas sans la connoître ni l’avoir vue, et dans le seul dessein de lui rendre la liberté. Apprends par ces expériences combien le ciel chérit les hommes vertueux ; jouis en paix de ton honneur, sois toujours sage, inviolable et modéré; le ciel ne t’abandonnera jamais; tu seras véritablement prince, parce que tu devras ce titre à la vertu plutôt qu’aux lois d’une naissance qui ne dépend point de nous et dont on tire peu d’éclat quand la sagesse ne l’accompagne pas. »
Le spectre disparut et laissa l’assemblée dans la joie et l’étonnement de l’heureux dénoûment de cette aventure. On célébra avec magnificence l’union de Constance et de Jean de Calais, qui fut ratifiée authentiquement.
Ainsi finit l’histoire de Jean de Calais, dont la mémoire ne s’éteindra jamais, par les actions généreuses qu’il a faites pendant sa vie.
FIN DE JEAN DE CALAIS