III. JEAN DE PARIS. — IV. JEAN DE CALAIS
Le petit roman de Jean de Paris méritoit bien le succès populaire qu’il a obtenu. C’est, sans contredit, l’histoire la plus spirituellement racontée de toutes celles qui composent la Bibliothèque bleue . Un jeune roi de France, dans le but d’épouser une princesse, fille du roi d’Espagne, à laquelle son père, avant de mourir, avoit désiré qu’il fût uni, voyage sous le nom de Jean de Paris , se disant fils d’un riche bourgeois de celte ville, il est accompagné de tous ses officiers, d’une partie de son armée, et déploie une magnificence d’autant plus extraordinaire qu’il semble y être parfaitement accoutumé. C’est pourquoi les princes avec lesquels il se rencontre, bien qu’un peu surpris des manières du riche bourgeois, consentent à le traiter avec honneur. Bien plus, la fille du roi d’Espagne, en le voyant jeune et beau, le préfère à son fiancé, le roi d’Angleterre, qui est loin de pouvoir égaler le luxe déployé par ce bourgeois. En vain le prince anglois cherche-t-il à se moquer de maître Jean et h le faire passer pour un impertinent ou un sot,
chacun à la cour d’Espagne se range de son côté. Enfin le jeune roi cesse de garder Y incognito, et devient l’époux de la princesse. Ce roman, dont la plus ancienne édition que je connoisse est de l’année 1554, a été évidemment composé quelques années auparavant, dans une intention satyrique, à l'époque de la lutte qui eut lieu entre François I er et les deux rois d’Espagne et d’Angleterre, Charles-Quint et Henri VIII. Peut-être fait-il allusion à quelques circonstances du mariage de François I er et d’Eléonore d’Autriche, qui fut célébré, comme chacun lésait, en 1630, et devint le gage de la paix entre les deux monarques. Quant au luxe déployé par le jeune roi de France, dans ses habillements, dans sa vaisselle, dans tous ses équipages enfin, il est facile de reconnoître François I er . L’étiquette observée à l'égard de Jean de Paris, est la même que celle qui fut introduite par ce roi dans sa cour. Tout ce qui est dit de sa jeunesse et de sa beauté se rapporte aussi parfaitement à ce prince. L’allusion étoit donc facileà saisir, et la popularité dont cette petite histoire a joui dès l’origine n’a rien qui doive nous étonner.
Depuis la seconde moitié du xvi e siècle, cette popularité n’a pas cessé de s’accroître, et une fois mis au nombre des ouvrages de la Bibliothèque bleue , le petit roman de Jean de Paris, réimprimé chaque année, vint divertir ses nombreux lecteurs, sans que jamais un seul d’entre eux se soit enquis de l’origine de cette histoire. Je dois signaler, entre la première version de Jean de Paris et celle qui fait partie de la Bibliothèque bleue , une petite différence de rédaction. La première est plus étendue : les rapports entre les faits réels de l’histoire de François I er et ceux du roman sont plus faciles à saisir que dans la seconde. Il y a dans le langage
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quelque chose de cette finesse naïve qui rappelle les contes et les ouvrages facétieux ou satiriques de l’époque. L’autre version, plus courte, se rapproche davantage du conte merveilleux, et l’on s’aperçoit que l’écrivain populaire a voulu se mettre à la portée de tous les lecteurs. On doit regretter que l’auteur du roman de Jean de Paris ne soit pas connu. La composition, le style de ce roman, l’esprit vif et railleur avec lequel certains passages sont écrits, en font une production remarquable, où dominent principalement la malice et la gaité françoises. L’une des rédactions de la Bibliothèque bleue porte au titre : Corrigée par M. C. Malle mans de S âgé ; cet écrivain n’a fait que remettre dans un françois plus moderne l’ancien texte du roman de Jean de Paris.
On verra, par les indications bibliographiques qui vont suivre, que l’histoire de Jean de Paris a toujours fait partie de la Bibliothèque bleue , puisque déjà en 1613 il en existoit une édition, et que ce n’est qu’en 1606 que Jean Oudot commença cette collection. La dernière de ces indications est de l’année 1701 ; mais depuis cette époque jusqu’à nos jours on n’a jamais cessé de réimprimer cette histoire, et j’ai entre les mains une petite édition in- 18, sur papier gris, publiée l’année dernière à Montbéliard, chez les frères Dekker.
— Le roman de Jehan de Paria, roi de France, lequel fict de grandes prouesses. Lyon, Franç. Chaussard, 1554, in-4°,Goth. (n° 3394 du catal. Laval, en 2 vol. 1767.)
— Le roman de Jehan de Paris, roy de France, lequel après que son père eut remis le roy de Espaigne en son royaume, par ses proesses et par ses pompes et subtillitez, épousa la fille du dict roy de Espaigne, laquelle il amena en France, et vesquirent
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populaire ne.meparoît pas avoir fait partie de l’ancienne Bibliothèque bleue , au moins n’est-il pas au nombre des livres de fond de la veuve de Nicolas Oudot, et je soupçonne Castillon, qui publia chez Lacombe, en 1770, une édition de ce roman avec ce titre ; Histoire de Jean de Calais sur de nouveaux mémoires , 1 vol. in- 8°, de l’y avoir fait entrer. Dans tous les cas, il faut lui en savoir gré, car cette nouvelle, simple et attachante, méritoit défigurer parmi les ouvrages destinés au peuple.