‹ Légendes populaires de la France, précédées d'une introductionChapitre 5 sur 20 · V. GENEVIÈVE DE BRABANT · texte numérisé non relu

V. GENEVIÈVE DE BRABANT

Si jamais une légende a été populaire c’cst, sans, contredit , celle qui consacre le souvenir des malheurs de Geneviève de Brabant. Parcourez les villes de l’Europe entière, et dans toutes le3 foires, dans tous les marchés, à la porte des églises, vous entendrez chanter le récit de ses malheurs. A côté d’une image de la croix, sur laquelle mourut Jésus-Christ, ou de l'étable qui le reçut à sa naissance, vous verrez celle de la forêt où Geneviève endura patiemment son infortune, et du cerf que Dieu lui envoya pour nourrir son enfant. On seroit curieux de savoir si cette tradition, qui a traversé tout le moyen âge, renferme quelque chose de vrai. Malheureusement les documents que l’histoire nous a transmis à cet égard ne sont pas de nature à éclaircir tous nos doutes. Le savant Freher, dans un recueil sur les origines des comtes Palatins, nous a conservé une légende latine assez étendue, contenant le récit des aventures de Geneviève. Il la regarde comme ayant été composée à peu près dans le temps où ces aven-

tures se sont passées, c’est-à-dire dans le milieu du VIII e siècle. Sans assigner à la composition de celte légende une date aussi reculée, il faut reconnoître qu’elle a été célèbre pendant tout le moyen âge, et l’opinion de Brower, qui reporte à l’année 1156 la rédaction de cette histoire, me paraît admissible. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle est écrite d’une manière fort remarquable, et renferme des passages d’une touchante naïveté. Ainsi, lorsque Geneviève est rencontrée par son mari dans la forêt, abandonnée avec son enfant, sans secours et sans vêtement, elle est environnée par des chiens haletants, tout près de saisir la biche qui nourrit son enfant i « Et quand cette tendre mère s’aperçoit qu’elle va être privée du seul appui que le ciel lui ait laissé, elle s’arme d’un bâton pour défendre les jours du pauvre animal. Le comte arrive entouré de ses serviteurs, il s’écrie: «Chiens, retirez-vous;» puis s’adressant à Geneviève qui se cachoit : «Es-tu chrétienne? lui demanda-til. » — Je suis chrétienne, répond Geneviève, mais privée de tous vêtements, comme tu le vois, j’ai honte de me montrer ; donne-moi le manteau dont tu es enveloppé, afin que je couvre mon corps.» Le comte ayant obéi, lui dit: «Oh femme! tu n’as donc ni vêtement ni subsistance?» Geneviève répond: « Je n'ai pas un seul morceau de pain et je me nourris des herbes qui sont dans cette forêt. — Depuis quelle époque y demeures-tu ?—Depuis six ans et trois mois.—A qui est cet enfant? — C’est le mien.— Le comte se plaisoit beaucoup à regarder l’enfant; il demanda : «Quel est son père ? — La femme répondit : «Dieu le connaît.—Comment, reprit le comte, es-tu ici, et quel est ton nom? — Je m’appelle Geneviève!...» A ce nom, le comte pensa que ce de voit être sa femme, etc.»

L’histoire de Geneviève de Brabant a ceci de remarquable, qu'elle est devenue populaire dans toute l’acception qu’il faut donner à ce mot; aucune rédaction ancienne en langue vulgaire n’est parvenue jusqu’à nous. Ce récit s’est perpétué de génération en génération usqu’aux temps modernes, où il a fait naturellement partie de la Bibliothèque bleue . De plus il a servi de textes à ces complaintes qui se chantent par toute la France, sans que les auteurs en soient jamais connus. Ainsi, cette légende, comme celle du Juif Errant ,comme plusieurs autres encore, nous a été conservé? sous deux formes, le récit en prose, et la chanson populaire dans le rhythme consacré.

Des écrivains ecclésiastiques ont regardé Geneviève comme une sainte. Molanus, dans son ouvrage sur les saints de la Belgique (1), place la fête de Geneviève de Brabant au 2 avril. Il dit avoir consulté une histoire manuscrite du père Mathias Emmick , carme du couvent deBonppart, qui se trouvoit dans la bibliothèque des Chartreux de Coblentz; il appelle Geneviève fille du duc de Brabant, mais l'histoire ne parle pas de cette dernière circonstance.

Au bord du Rhin, derrière Brohl, dans un bassin semé de galets volcaniques, on trouve le lac et l’abbaye deLaack, de l’ordre de saint Benoît. Ce monastère de femmes, fondé vers 1093, n’est plus qu’une métairie; la tradition en rattache l’origine à l’histoire de Geneviève de Brabant. Ce ne sont là que de vagues souvenirs, mais ils attestent la popularité de l’histoire de Geneviève, et expliquent le titre de sainte que le peuple lui a donné.

(O Natales samtorum BelglU Lovani 1595, in«go p. 65.

tXXVj NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE BLEUÈ.

Un fait curieux, et qu’il est surtout facile de constater â la lecture du récit en prose, c’est l’influence qu’a exercée sur l’histoire de Geneviève de Brabant la légende de notre sainte Geneviève, patronne de Paris. On s’aperçoit que le souvenir des deux femmes étoit présent à l’esprit de celui qui a écrit cette histoire.

Si l’on ne rencontre aucune rédaction ancienne en langue vulgaire des aventures de Geneviève de Brabant, en récompense elles ont été souvent imitées. C’est ainsi qu’Herman, prêtre du diocèse deValenciennes, qui, au milieu du XIII* siècle, a composé, en se servant surtout des livres apocryphes, un poème français sur la Bible, nous représente sainte Anne encore enfant, abandonnée dans une forêt, vivant, sur un arbre, des fleurs qu’un cerf miraculeux lui apportoit. Comme dans notre légende, le cerf est poursuivi par Phafiuel, père de sainte Anne, et celle-ci, en protégeant l’animal, se fait reconnaître de son père (t).

De même dans cette légende si célèbre en Allemagne et dans tout le Nord de la France, du Chevalier au Cigne , les enfants de la fée, portés au milieu d’une forêt obscure, sont nourris par un cerf, et leur père les rencontre en venant ilâchasse. Berteaux Grands Pieds, mère de Charlemagne, accusée d’adultère par un serviteur infidèle, est, comme Geneviève de Brabant, condamnée à périr au milieu des bois ; comme elle, livrée aux bêtes féroces par les soldats chargés de la tuer, elle reste seule et sans appui.

(X) Veye 2 quelques détails littéraires sur cette légende, et une analyse «Um ne Ire introduction au livre des légendes. Paris, Silvcstre, in-8, SL

INTkODÜCTÎON.

xxxvij

C*est encore en chassant que le roi Pépin la reconnolt ; les circonstances ajoutées à ces différents récits varient, mais ils ont la même origine, et furent composés, les deux premiers, dans le nord de la France et dans la Flandre, le troisième, par un poëte né vers 1240 dans le duché de Brabant, et qui fut longtemps ménestrel du duc Henri III, l’un des successeurs de Sigefrid. Quelques circonstances de l’histoire de Griselidis ressemblent encore à celle de notre héroïne.

Geneviève de Brabant a été le sujet de nombreuses compositions : sans parler de l’ancienne légende en prose qui semble'être le type commun de toutes ces productions, on compte, soit en Allemagne, soit en France, plusieurs nouvelles, plusieurs pièces de théâtre et de poésie. En Allemagne, par exemple, le père Michel Hoger a fait imprimer à Bruxelles, en 1652, un petit volume in-l2intitulé: Historiée tragicœ sacræ et profanœ. Page 4T, on trouve l’histoire de Geneviève de Brabant, entremêlée de morceaux de poésie lirique. La Bibliothèque bleue allemande n’a pas manqué de recueillir cette aventure, et elle est au nombre des récits populaires si appréciés dans ce pays; deux poètes, Muller et Tieck, ont composé sur ce sujet un drame, rempli d’intérêt. Madame de Staël dans son livre sur l’Allemagne parle de l'œuvre de Tieck, ét elle a été analyséedernièrement dans le premier volume d’un recueil intitulé : Le Monde dramatique . Enfin Geefs, sculpteur belge, a dernièrement élevé à Geneviève une belle statue.

En France, l’un des plus anciens auteurs qui aient composé sur Geneviève de Brabant un œuvre d’art, c’est le père Cérisiers, jésuite. En 1646, il publia une trilogie morale dont voici le titre: Les trois Estais de VInnocence, contenant i. , d

XXXVÜj NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE BLEUE.

Vhistoire de laPucelte d y Orléans > ou VInnocence affligée ; de Geneviève , ou VInnocence reconnue; d’Uirlande , ou VInnocence couronnée , i vol. in-8°.

En 1669, parut, sans nom d’auteur, une tragédie en cinq actes et en vers, avec un ballet à la fin de chaque acte, sous le titre de Geneviève de Brabant, ou VInnocence reconnue , que Ton attribua aussi au père Cerisiers. D’Aure, Corneille Blessebois, La Chaussée, ont composé des poèmes dramatiques sur le même sujet, et Berquin a écrit une romance qui obtint le plus grand succès. Mais tous ces ouvrages n’ont pu faire oublier le récit populaire, qui restera le seul type sous lequel l’histoire de Geneviève de Brabant soit généralement connue.

La rédaction en prose de l’histoire de Geneviève de Brabant que je publie, est donc celle qui, encore aujourd’hui, fait partie de la Bibliothèque Bleue . Il est facile de s’apercevoir qu’elle est écrite, dans un style particulier et où Ton peut signaler de fréquentes incorrections; par exemple, à la page 198 :. Le désir de conserver sa réputa¬

tion étoit en danger de donner de la violence à son amour . Ou bien encore, page 205 : Lui qui cherchoit la commodité de déclarer sa passion , fut aise de rencontrer celle-ci (c’est-à-dire cette commodité) ; et beaucoup d’autres passages que je pourrois citer. Mais ce style, qui se retrouve aussi dans l’histoire de Jean de Calais , appartient spécialement aux récits populaires de notre époque, et comme je l’ai remarqué précédemment, c’est là un des caractères de certains ouvrages de la Bibliothèque Bleue , qu’il est bon de conserver.

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