VI. LE MIROIR DES FEMMES VERTUEUSES
CONTENANT i/HISTOIRE DE JEANNE D’ARC ET LA PATIENCE D"E GRISELIDIS.
Le double récit dont se compose le Miroir des femmes vertueuses présente un caractère bien différent : le premier de ces récits appartient à l’histoire véritable, il est impossible d’en révoquer en doute l’authenticité ; le second ne doit être considéré que comme une légende dont la tradition populaire nous a seule gardé le souvenir. Je n’ai que peu d’observations à faire au sujet de la petite chronique relative à Jeanne d’Arc. Chacun sait l’histoire de cette femme ; et dans ces derniers temps encore, cette histoire vient d’être le sujet de travaux remarquables et d’une grande importance qui l’éclairent d’un jour tout nouveau (1) ; on ne doit pas être surpris qu’une aventure aussi extraordinaire en elle-même ait été mise au nombre des légendes populaires ; ce qui doit étonner au contraire, c’est qu’elle n’ait subi,pour passer dans cette forme,presque aucune altération. Cette petite chronique est aussi simple que l’his-
(1) M. Michelet a consacré la plus grande partie du tome V de son histoire de France à une vie complète de Jeanne d’Arc. — Toutes les pièees du procès mémorable fait à cette héroïne, et les documents originaux qui la concernent, vont être publiés en quatre volumes in-8°, par M. Jules Quicherat, pour la Société de l’histoire de France. Le premier volume de ce travail important a paru sous ce titre :
Procès de condamnation et de réhabilitation de Jehanned?Arc, dite la Pucelle, publié pour la première fois d’après les manuscrits de la Bibliothèque royale , suivis de tous les documents historiques qvton a pu réunir , et accompagnés de notes et d*éclaircissements, par Jules Quicherat. Paris, 1841,1 vol. in-8°.
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foire prise dans les actes judiciaires ; par exemple, l’intervention des saintes auxquelles Jeanne ajoutoit tant de foi, et dont ses ennemis surent faire une arme contre elle, en fcs considérant comme des fées, ne se trouve pas mentionnée.
En récompense, d’autres faits qu’on doit regarder comme apocryphes, sont rapportés dans cette chronique. Je citerai les principaux. Page 260, il est dit que Jeanne, inspirée divinement, connoissoit, sans y avoir assisté, les délibérations prises au conseil des chefs. Page 269, on assure que Jeanne a prédit la trahison dont elle alloit être victime, et on cite à l’appui de ces paroles le témoignage de deux vieillards, l’un âgé de 86, l’autre de 87 ans, qui avoient entendu Jeanne elle-même les prononcer. Page 271, Pierre Cauchon, le juge et le persécuteur de la Pucelle, n’est pas nommé ; on le désigne seulement sous le titre d’évêque de Beauvais et commë un Anglois . Ce dernier trait de l’écrivain populaire est curieux et mérite d’être signalé. Quant à la prédiction faite par Jeanne, et que deux vieillards avaient entendue, on n’en retrouve aucune trace dans les documents historiques originaux. Il n’en faut pas conclure que cette circonstance vraiment touchante de la chronique ait été inventée par l’auteur. Ainsi qu'il ne craint pas de l’affirmer, elle a pu lui être racontée par deux vieillards, devenus l’écho d’un bruit populaire répandu aussitôt que Jeanne eut été faite prisonnière; c’est que le gouverneur de Compiègne l’avoit vendue aux Anglois.
De cette circonstance on peut encore tirer quelque induction pour fixer la date où fut composée la chronique. Ce doit être peu de temps après l’époque indiquée par l’auteur
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dans ce passage, c’est-à-dire dans les premières années du xvi* siècle; et parce que la seule édition connue est de l’année 1546, ce.n’est pas une raison pour assigner au Miroir une date aussi reculée.
La célèbre aventure connue sous le nom de Patience de Griselidis appartient à un autre ordre de faits et à une autre époque que l’histoire de la Pucelle. Depuis le jour où Boccace l’a mise au nombre des récits qui composent le Décaméron, cette aventure a servi de texte à des ouvrages de toute nature écrits dans les différentes langues de l’Europe. On a beaucoup agité la question de savoir si Boccace inventa Griselidis , ou bien s’il s’est contenté de recueillir une légende populaire de son temps. Suivant les uns, l’héroïne de cette histoire vivoit en 1103, suivant les autres en 1025. On cite encore un lai de Marie de France (le Lai du Fresne ), qui contient les mêmes événements que ceux de la Patience de Griselidis .
Il est certain que Pétrarque dans la lettre qu’il écrivit à Boccace lui parle de cette histoire comme l’ayant entendu raconter depuis bien des années (i). On est donc fondé à croire qu’elle faisoit le sujet d’une légende populaire quand Boccace l’a insérée dans son Décaméron. Il n’en faut pas moins considérer Boccace comme le premier auteur de Griselidis . C’est au génie plein de sensibilité de cet habile écrivain que l’on doit la naïveté touchante dont
(1) Cum et mihi semper ante multos annos audita placuisset , et tibi usgue adeo placuisse perpenderem , ut vulgari eam stylo tuo cen sueris non indignam et fine operis, ubi rhetorum disciplina validiora quœUbet collocari jubet, Petrarchi opéra.
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ce récit est empreint. C'est lui qui a su en combiner toutes les circonstances avec un art si merveilleux qu’il a donné à cette légende toutes les apparences de la réalité. — Pétrarque fut si transporté à la lecture de cette histoire, qu’il voulut la traduire en latin, afin que ceux qui ne sa voient pas Fltalien pussent la connoître: le but qu’il s’étoit proposé fut atteint; la version qu’il a faiteaété imitée dans presque toutes les langues de l’Europe. Pétrarque aimoit beaucoup à raconter l’histoire de Griselidis ; c’est ainsi que le poète anglois Chaucer, ayant eu l’occasion de voyager en Italie, rencontra Pétrarque à Padoue. Ce dernier, connoissant le goût de Chaucer pour les anciennes histoires, ne manqua pas de lui réciter Griselidis. Et le poète anglois a eu le soin de reproduire cette légende dans son poème du Pèlerinage à Canterbury ; il la met dans la bouche d’un clerc de l'université d’Oxford (1).
Ainsi vers la fin duXIV e siècle, Vhistoirede Griselidis fut écrite en italien, en latin, en anglois, par trois grands poètes ; de plus, une version françoise de la même époque, et dont l’auteur n’est pas connu, paroît avoir joui d’une grande célébrité. Les manuscrits de cette version en prose sont assez communs ; la Bibliothèque royale en possède huit, et il existe peu de grands dépôts littéraires où elle ne se trouve pas (2).
Dès l’année 1395, Griselidis devint le sujet d’un mys-
(1) Dunlop, History of the fiction , vol. II, p. 34». — Tyrwhitt, Introduction ofthe Canterbttry laies of Chaucer. London, 1830, in-8°. Vol-1, p. cxciii.
(2) Voici le numéro de ces différents manuscrits : No 7387. 1568, 7403. — 7999*. St Victor 93. 621. 853.
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tère en vers françois, dont l’auteur est inconnu, mais qui ne diffère pas des récits en prose. Ce mystère, qui fait partie des manuscrits de la Bibliothèque royale (t), forme un petit volume in-4° de cinquante-six feuillets, et contient environ deux mille vers. On lit sur le premier feuillet :
Cy commence VEstoire de Griselidis , la marquise de Saluce 9 et de sa merveilleuse constance , et est appelé le Miroir des dames mariées •
Sur le dernier feuillet :
Cyfine le livre de VEstoire de lamarquise deSaluce 9 mis par personnages et ryme. Van milccciiijæx et quinze .
Pour la première fois, nous trouvons dans ce mystère le second titre de Miroir appliqué à l’histoire de Griselidis ; au xy e siècle, elle est généralement désignée sous le titre de Miroir des femmes vertueuses. C’est ainsi qu’Olivier de la Marche en a fait un épisode de son livre, ntoitié en rime, moitié en prose, intitulé : le Parement des dames d'honneur et que l’on a considéré, mais à tort, comme la plus ancienne version françoise de notre légende.
Les premières éditions de la Patience de Griselidis remontent au commencement de l’Imprimerie. La plus ancienne est de l’année 1470. C’est la traduction latine de Pétrarque. En voici le titre ; Epistola Domini Francisci Petrarche laureati poete ad Dominum Johannem Florentinum poetam , de Historia Griselidis mulieris maxime constantie etpatientie, in-4°, Goth*. de il feuillets.
Le premier texte françois imprimé est de 1484. Enfin,
(1) No fds. Cangé 74.
pendant le cours du xvi e siècle, cette histoire a eu plusieurs éditions ; je citerai seulement les plus remarquables :
La grande et merveilleuse Patience de Griselidis fille d’un pauvre homme appelé Janicole du pays de Sa luoes . Lyon, Cl. Nourry, 1625, in-4°, Goth. — La même., Claude Nourry, le xv« jour de juillet, l’an mcccccxxv, in-4°, Goth.
Cy commence Vhistoire et Patience de Griselidis . in-4°, Goth. de 20 f.
La Patience de Griselidis , marquise de Saluces. Paris, Jeh. Trepperel, sans date, in-4°, Golh.
Histoire mémorable et délectable à lire à toutes personnes,en laquelle est contenue la Patience de Griselidis , femme du marquis de Saluces , ensemble Y obéissance que doivent avoir les femmes envers leurs maris. Paris, Noèf, Le Coq, petit in-8° (tin du xvi e siecle).
La grande réputation dont a joui l’histoire de Griselidis pendant le xvi® siècle ne se borna pas à la France. L’Allemagne, l’Angleterre et l’Italie adoptèrent aussi cette histoire, et la bibliographie des ouvrages écrits sur Griselidis, dans chacun de ces pays, seroit très étendue, et encore ne pourrions-nous pas la faire complète. Brunet, dans ses Nouvelles Recherches , t. III, p. 46, indique quatre éditions différentes en allemand imprimées de 1472 à 1480. 11 ne faut donc pas être surpris si la Patience de Griselidis s été comprise parmi les ouvrages de la Bibliothèque bleue ( l ), et c’est dans cette Bibliothèque que Perrault a pris ce récit
(1) On peut consulter au sujet de toutes les imitations angloises et allemandes de Griselidis, faites pendant le xviii' siècle, un passage du livre de M. Edelestan du Meril, intitulé : Histoire de la poésie Scandinave. Prolégomènes. Taris, 1839, in-8®, page 360.
pour en faire le sujet d’un de ses contes en vers ; il le dit lui-même dans la lettre qui le précède ; «\....Et en ce cas, « j’aurois mieux fait de n’y pas toucher, et de le laisser « dans son papier bien où il est depuis tant d’années. » La popularité de cette histoire étoit si grande, que la vertu principale de notre héroïne a passé en proverbe, et que l’on dit encore aujourd’hui :
Patience de Griselidis Met à bout bien de9 maris (i).
La Patience de Griselidis a toujours fait partie de la Bibliothèque Bleue. Elleestau nombre des ouvrages de format in-16 que la veuve de Nicolas Oudot aunonçoit dans son catalogue. On trouvoit aussi, parmi les ouvrages imprimés in-8°., le Miroir des femmes. Est-ce l’opuscule assez rare que nous réimprimons aujourd’hui? C’est ce que nous ne saurions décider. Nous avons préféré la version ancienne aux nouvelles, aûn de faire juger à nos lecteurs les petites différences de langage qui existent entre tous ces contes populaires.
Lenglet-Dufresnoy dans son Histoire de Jeanne d’Arc signale le Miroir des femmes vertueuses comme un livre de la plus grande rareté. Brunet, d’après lui, le cite t. II, p. 435 de ses Nouvelles Recherches ; mais il semble douter de l’existence de ce livre. Eutin, cet opuscule a été réimprimé en 1840 par M. Silvestre dans sa collection de poésies, romans, chroniques, etc., en caractères gothiques. J’ai suivi cette dernière édition.
Le Roux de Linct.
(i ) Livre des Proverbes Français. 2 vol. in-i8, 1842, t. 2, p. 36.
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