‹ Légendes pour les enfantsChapitre 3 sur 28 · LE ROI DAGOBERT · texte numérisé non relu

LE ROI DAGOBERT

La chanson du bon roi Dagobert et du grand saint Éloi

Tout le monde connaît la chanson du bon roi Dagobert et du grand saint Éloi. Cette chanson rap-

pelle le souvenir d'un roi qui fut un chasseur sans pareil et d'un grand saint qui a fait quelques actions mémorables; il n'y a pas en France d'ancien roi et de saint plus populaires. Le bon roi Dagobert est l'ami des petits enfants, et le grand saint Éloi voit briller son image sur l'enseigne de tôle de tous les maréchaux ferrants des campagnes.

Lorsque le cor de chasse, au fond des bois, entonne l'air joyeux de la chanson , l'imagination se met bien vite en train. Tous les couplets défilent, l'un après l'autre, comme une procession de mascarade On croit voir le bon roi Dagobert et le grand saint Éloi qui se promènent familièrement ; on sourit à Taspect de la culotte du monarque; on aperçoit bientôt son bel habit vert percé au coude , ses bas qui laissent voir les mollets , sa barbe mal faite, sa perruque ébouriffée, son manteau court, son chapeau mis de travers; on suit le roi lorsqu'il va chasser « dans la plaine d'Anvers » et qu'un lapin lui fait peur; lorsqu'il demande un grand sabre de bois à la place de son grand sabre de fer; lorsqu'il envoie au lavoir ses chiens galeux , et en bien d'autres circonstances que la chanson aurait pu laisser de côté. Mais ces images singulières ne sont pas tout à fait d'accord avec la vérité. Ce bon roi Dagobert, si étourdi, si peu soigneux de sa personne, mangeur si avide, buveur si infatigable, chasseur si effarouché, guerrier si timide, si pacifique ami de saint

Éloi , si prompt à la riposte enjouée, ce Dagobert-là ne ressemble guère au véritable Dagobert I"', fils du cruel Ghlother II , petit-fils de la cruelle Frédégonde, roi des Franks de Neustrie, d'Austrasie, de Bourgogne et d'Aquitaine.

Si l'on en croit la chanson , la France n'a jamais eu de roi plus débonnaire; si l'on interroge l'histoire, peu de princes ont été plus terribles. Adieu

ponc, petite chanson mensongère; va réjouir les échos des forêts; va faire trembler les petits oiseaux dans leurs nids. Voici l'histoire véridique du roi Dagobert.

Enfance de Dagobert, fils du roi Chlother et de la reine Berthetrude.

Dagobert, à un an, était un enfant joufflu, déjà très-vif, très-impatient, qui courait à merveille,

sans se soucier des chutes, et qui s'occupait beaucoup moins de sa nourrice , de sa mère et de son père que des chiens qu'il rencontrait. Aussitôt qu'il en voyait un, si laid qu'il fût, il le prenait dans ses bras, le couvrait de caresses, et lui parlait un petit langage que le chien comprenait très-bien. Les gens

habitués à tirer de tout des pronostics, jugeaient par là qu'il aimerait avec passion l'exercice de la chasse. Mais il suffisait de voir le bambin trépigner, remuer les bras , pousser des cris lorsqu'on avait le malheur de lui refuser quelque chose qu'il convoitait , une grappe de raisin doré ou une galette de blé noir, pour conjecturer que son humeur ne serait pas toujours des plus accommodantes. Il aimait les vêtements éclatants, tels que pouvaient alors les porter les enfants des rois. Il est inutile de dire que Dagobert avait la longue chevelure et le grand pied, le pied formidable, le pied monumental

des 3férovingiens. Ce pied était son arme favorite; et ceux qui en avaient pu connaître la solidité et la vivacité ne s'exposaient plus au mécontentement de l'enfant royal.

Chlother II , père de Dagobert , avait d'abord confié l'éducation de son fils à l'Austrasien Arnulph qui était le plus sage des hommes ; mais Arnulph , élu évêque de Metz,, se retira bientôt de la cour et alla dans son évêché où il vécut dans la pratique de toutes les vertus. L'Église le vénère sous le nom de saint Arnould. Assurément, si*Dagobert avait pu suivre jusqu'au bout les leçons d'un tel maître, il ne les aurait jamais oubliées ; mais ce fut un trèsméchant homme, nommé Sadragésile, qui fut choisi par Chlother pour succéder à Arnulph dans les fonctions de gouverneur du jeune prince. On avait réuni autour de Dagobert une dizaine d'enfants de son âge, les uns fils de quelques ofticiers du roi, les autres simples petits bergers. Toute cette bande vivait en plein air, dans les cours du palais, qu'elle faisait retentir de ses cris et de ses jeux bruyants. Dagobert s'était lié plus particulièrement avec les petits bergers, qui le respectaient par crainte de son grand pied, et il les employait à battre leurs camarades lorsque ceux-ci s'avisaient de lui déplaire.

En ce temps-là on était beaucoup moins savant qu'aujourd'hui. Les leçons que reçut Dagobert se

réduisirent donc à fort peu de chose ; il apprit seulement à chanter au lutrin , à lire ses prières , à écrire un peu et à compter à la romaine ; mais , quoiqu'il ne fût ni docile ni laborieux , il se faisait remarquer par une intelligence vive et claire. Pour ce qui est des exercices du corps, aucun de ses jeunes compagnons n'avait plus d'agilité et plus de force. Il montait à cheval dès -l'âge de quatre ans; à sept ans, iî chassait seul; à dix ans, d'un coup d'épieu il tuait net un sanglier. Son embonpoint précoce ne l'empêchcfit nullement de courir, de sauter les fossés, de monter dans les arbres.

Quand il se promenait dans les villages qui entouraient les métairies royales , il s'arrêtait où bon lui semblait et vivait sans façon sous le toit de chaume du paysan ; mais il ne fallait pas que les gens, le voyant si famiher, s'oubliassent et lui manquassent de respect. Il se faisait, dans ce cas, prompte justice.

Un jour qu'il avait tendu un piège à un loup et pris la bête, passa par là un grand vaurien qui, voyant la fosse et entendant le loup, voulut le tuer et l'emporter. Il ne savait pas que les trois petits chasseurs qui étaient là étaient Dagobert et deux de ses amis, et, quand il les aurait connus, il ne pensait pas que trois enfants de cet âge pussent l'empêcher d'en faire à sa tête. « Je te défends d'y toucher, » dit Dagobert dès qu'il vit quelle était son

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intention. « Tiens !^le beau donneur d'ordres! » répondit le grand rustre. « Si tu y touches, tu auras affaire à moi. — A'oilà qui m'effraye! Est-ce que tes camarades n'ont rien, non plus, à me dire? — Vois ce que tu veux faire. »

Le rustre allait tuer le loup; mais Dagobert, prenant sa petite hache de chasse qui était cachée dans l'herbe , s'élança sur lui et lui porta un coup qui le

fit tomber. On accourut aux cris, on reconnut Dagobert, et on fut étonné de voir quel homme il avait mis à la raison. C'était l'un des plus redoutés coureurs de bois , un voleur de grands chemins , que l'on cherchait depuis tantôt un an, et une récompense considérable avait été promise à celui qui parviendrait à se saisir de lui. Dagobert reçut la récompense et fut grandement loué par le roi Ghlother.

D'autres fois on le voyait couché sur le fumier avec les poules, prenant dans sa main les petits

poulets, leur donnant du grain, du pain trempé, et, lorsqu'ils piaulaient trop, les plaçant dans sa robe. C'était alors le plus doux et le plus gai des enfants.

Cependant Sadragésile ne l'aimait pas : il disait que sa douceur était de la paresse et sa valeur de la férocité.

Commencement de riiistoire du grand saint Êloi.

Avec le temps, Dagobert grandissait et se forti- ■ liait; mais laissons-le grandir, et, sans raconter minutieusement tous les détails de son adolescence, parlons tout de suite de saint Éloi qui arriva vers cette époque à la cour du roi Chlother II et qui devait jouer un si grand rôle sous le règne de son fils.

Eligius (c'est le nom en latin de messire Éloi) était un petit paysan du Limousin, né à Cadaillac, à ce qu'on croit, un enfant de la vieille Gaule, plein d'esprit et en même temps d'une fort belle humeur. Sa gentillesse l'avait fait prendre en amitié par un orfèvre de Limoges qui l'mstruisit dans son métier et lui fit faire des progrès si rapides qu'en peu de temps il n'eut plus rien à lui apprendre.

Ce qui prouve qu'il y a ressource à tout mal et que tel qui a commencé par être d'un naturel

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présomptueux s'amende à la fin, c'est l'exemple de saint Éloi qui, en sa jeunesse, avait beaucoup d'orgueil. Voici à quelle occasion et de quelle éclatante manière il fut remis dans les voies de la sagesse.

Éloi venait de quitter l'orfèvre son maître ; mais comme il n'avait pas assez d'argent pour ouvrir une boutique d'orfèvrerie, en attendant mieux, il se fit maréchal ferrant.

Jamais on n'avait vu maréchal qui fût digne de dénouer les cordons de ses souliers.

Avec son marteau, sa tenaille et son enclume, il faisait des merveilles incomparables. Les fers qu'il forgeait (et il les forgeait sans les chautfer plus de trois fois) avaient exactement le brillant de l'argent poli et ils étaient d'un dessin plein d'élégance. Les clous qu'il préparait pour clouer ses fers étaient taillés comme des diamants. Un fer à cheval fabriqué et placé par Éloi était un véritable bijou qu'on admirait dans toute l'étendue des divers royaumes des Francs. L'orgueil le saisit lorsqu'il vit que son nom jouissait d'une si grande renommée; il se fit peindre sur sa porte ferrant un cheval et il fit écrire au-dessus de l'enseigne: Eloi, maUre sur maître, maître sur tous.

On fut bien étonné un beau matin de voir cette enseigne; peu après on s'en plaignit; les maréchaux ferrants de toute l'Europe murmurèrent ;

enfin le bruit de ces plaintes et de ces murmures monta jusqu'au ciel. Dieu n'aime pas les gens qui ne savent pas dominer leur orgueil, et il se plaît souvent à les humilier.

Un matin , pendant que saint Éloi achevait un fer, le plus élégant et le plus brillant de tous ceux qu'il avait fabriqués, il vit un jeune homme, vêtu d'un costume d'ouvrier, qui se tenait sur le seuil de sa porte et le regardait travailler. La matinée était belle et fraîche ; le soleil éclairait de grandes pièces d'avoine devant la maison de saint Éloi ; il y avait encore un peu de rosée dans les touties d'herbes qui couvraient la chaussée. Tout cela fit que saint Éloi se trouva de bonne humeur et demanda à l'inconnu d'un ton assez aimable ce qu'il voulait de lui. « Je voudrais voir si tu es un maître sans égal, comme le disent ta renommée et ton enseigne.

— A quoi te servira de le savoir?

— A cela que, si Je vois que tu es plus habile que moi, je me mettrai à ton école.

— Tu es donc bien habile?

— Je le suis assez pour croire qu'on ne peut l'être davantage.

— Tu n'as donc jamais vu ce que je fais?

— Je viens ici pour te voir à l'œuvre.

— Alors c'est un défi ?

— Sans doute.

— Et combien de fois chaufferas-tu un fer comme celui-ci? Tu sais que je n'ai besoin que de trois chaudes.

— Trois chaudes! c'est deux de trop.

— Pour le coup, mon ami, je crois que tu es un peu fou.

— Eh bien, laisse-moi entrer. »

L'inconnu prend un morceau de fer, le met dans la forge, souffle le feu, tourne et retourne son fer, l'arrose, le retourne encore, le retire, le porte sur l'enclume. C'est un morceau d'argent irisé de veines bleues, de veines jaunes, de veines roses, doux et souple comme une cire; il le prend, et, de la main, du marteau, il le façonne sans le remettre dans la forge. En un instant le fer à cheval est achevé et cambré , ciselé comme un bracelet.

Éloi n'en peut croire ses yeux.

« Il y a, dit-il, quelque sortilège.

— Non; mais je suis, comme tu le vois, passe maître dans le métier.

— Mais ce fer ne peut être solide.

— Examine-le. »

Éloi prit le fer et l'examina; il n'y vit aucun défaut.

<f Allons, dit-il, je n'y comprends plus rien, mais sais-tu ferrer la bête?

— Donne-moi un cheval. »

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Eloi appela un charretier du voisinage qui amena son cheval, et le voulut, comme c'est la coutume, placer au travail, c'est-à-dire dans l'appareil de bois qui retient le cheval pendant qu'on le ferre.

Œ A quoi bon? dit le jeune maréchal.

— Comment! à quoi bon? mais l'animal ne se laissera pas faire sans cela.

— Je sais le moyen de le ferrer proprement et promptement. »

Ëloi, au comble de l'étonnement, ne savait que dire; son rival s'approcha de la bête, lui prit la jambe gauche de derrière, la coupa d'un coup de couteau sans qu'aucune goutte de sang fût versée, mit le pied coupé dans l'étau, y cloua le fer en une seconde, desserra le pied ferré, le rapprocha de la jambe, le recolla d'un souffle, fit la même opération pour la jambe droite, et la fit encore pour les deux jambes de devant. Tout cela en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.

« Tu vois, dit-il en finissant, que je m'en tire bien,

— Oui ; mais je connaissais ce moyen-là ; seulement....

— Seulement?

— Je préférais la méthode ordinaire.

— Tu avais tort, » ajouta en riant l'inconnu. Éloi ne pouvant se résoudre à s'avouer vaincu,

dit à ce singulier maréchal de passage : « Reste avec moi; je t'apprendrai quelque chose tout de même. »

L'autre consentit. Éloi , l'ajant installé , l'envoya presque aussitôt dans un village voisin sous prétexte de le charger d'un message , et attendit qu'il passât

un cheval à ferrer pour faire ce qu'il a\ait vu faire et soutenir sa renommée.

Cinq minutes après, un cavalier armé de toutes

pièces s'arrêta devant la boutique et dit à Éloi de ferrer son cheval , qui s'était déferré d'un pjed de derrière. Éloi, au comble de la joie , s'approcha du cheval après avoir affilé son couteau. Le cavalier sourit; mais Éloi ne s'en aperçut pas; il prit la jambe déferrée et la coupa. La bête pousse sur-lechamp des hennissements pleins de douleur, le sang coule à flots, le cavalier s'emporte. Éloi, bien que surpris, ne voulut pas montrer sa honte. « Attendez, dit-il, cela ne sera pas long, et c'est la méthode la meilleure. »

Puis il mit le pied coupé dans l'étau, cloua le fer, et voulut recoller le pied ferré.

Le cheval était en fureur; le sang coulait toujours; déjà l'on voyait que la pauvre bête allait mourir.

a Ah! s'écriait le cavalier en colère, voilà une plaisante enseigne : Éloi, maître sur maître, maître svr tous. Si c'est là ta science, elle ne vaut pas grand'chose et te coûtera cher. »

Éloi, désespéré, ne savait à quel saint se vouer, lorsque son nouveau compagnon revint du village où il l'avait envoyé.

« Vois, lui dit-il d'un ton triste, vois la besogne que j'ai faite. Je suis puni pour m'étre cru aussi habile que toi.

— Ce n'est rien, répondit l'autre; je vais réparer le mal. »

En un instant, la jambe coupée fut remise en bon

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état, et le cheval rétabli. Ce que voyant, Ëloi avait pris une échelle et un marteau; sur l'échelle il monta jusqu'à son enseigne; avec le marteau, il la brisa

en mille pièces et dit : « Je ne suis ^pas maître sur maître; je ne suis plus qu'un compagnon. » Le cavalier était à cheval; l'ouvrier inconnu,

transfiguré soudainement, jeune, beau, brillant, la tète ceinte d'une auréole, monta en croupe , et dit à Éloi d'une voix qui répandait des parfums dans les airs et chantait comme la douce musique des orgues : a Ëloi , tu t'es humilié ; je te pardonne. Dieu seul est le maître des maîtres. Marche dans les sentiers de 'l'Évangile ; sois doux et juste; je ne t'abandonnerai pas. »

Ëloi voulut se jeter à genoux. L'ange et saint Georges, qui était le cavalier armé de toutes pièces, avaient déjà disparu.

A partir de ce jour, Éloi n'eut plus d'orgueil.

Suite de l'histoire de saint Éloi.

Éloi , devenu orfèvre au bout de peu de temps imagina et fabriqua, comme psr enchantement, les plus belles parures. Dieu , qui l'avait corrigé, guidait et faisait réussir ses efforts. En même temps qu'il étonnait tout le monde par son habileté, Éloi consacrait une grande part de son temps à des œuvres de piété et de charité. Dans tous le pays du Limousin on ne parlait que de ses vertus, de sa générosité, de sa patience et aussi de sa douce gaieté qui , plus que tout le reste, consolait les malheureux.

Un officier du roi Chlother II , émerveillé de ce

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qu'il lui voyait faire, parla de lui et le décida à se rendre dans le nord de la Gaule franque. Il avait alors vingt-neuf ou trente ans. Éloi partit et fut présenté au roi, qui l'employa d'abord à la fabrication de ses monnaies. Chlother eut un jour envie

d'un fauteuil d'orfèvrerie fine ; il fit appeler Éloi et lit peser devant lui une grande quantité d'or à côté duquel on plaça un grand nombre de pierres précieuses. Éloi emporta ces riches matières dans son atelier. Au bout d'un mois il demanda à Chlother la

permission de lui montrer ce qu'il avait fait. « Si vite ! dit le roi ; il paraît que tu ne t'es pas fort appliqué à ton ouvrage et que tu as oublié que c'est pour moi que tu travaillais. Enfin , voyons cela. » Un fauteuil , d'un travail très-ingénieux , est alors dépouillé de son enveloppe; tout le monde pousse des cris d'admiration; le roi est ravi. « Seigneur, dit Éloi , ne ferez-vous point peser le fauteuil, afin de savoir si j'ai employé toute la matière? —Oh! dit Chlother , je vois bien que tu as une bonne conscience et que tu n'as rien gardé pour toi. » Sur un signe d'Éloi , deux ouvriers apportent un second fauteuil aussi beau , si ce n'est plus beau que le premier. « Yoilà , dit Éloi , ce que votre serviteur a pu faire avec l'or et les pierreries qui lui restaient.» Les Francs qui étaient là n'en voulaient pas croire leurs yeux; le roi lui prit la main en disant : a Mon ami, à partir de ce jour tu logeras avec moi. Fais venir à RueiP tes outils et tes ser\ iteu rs : j'irai de temps en temps m'amuser à voir comment tu t'y prends pour créer toutes ces merveilles. » En effet, à partir de ce jour, Éloi fut l'ami de Chlother II , de sa femme , de son fils Dagobert et généralement de tout le monde.

1 Rueil est un des plus anciens villages des environs de Paris. Grégoire de Tours en a parlé. On l'appela successivement Rotolajum, Rotolajensis Villa, puis Riolium ou Ruoilum et enfin Ruellium. Les rois de la première race y avaient une grande métairie et des ateliers de toute sorte.

Comment Dagobert aimait la chasse passionnément.

Il n'est pas difficile d'imaginer quelle fut la première jeunesse de Dagobert. La vie des grands personnages du septième siècle ne ressemblait pas beaucoup à lanôtre. Ilspassaient la moitié de leur journée à la chasse , accompagnés d'une foule de serviteurs qui leur faisaient comme une armée , et le reste du temps devant leur table , sur laquelle fumaient à la fois les grands quartiers de venaison rôtis et les larges vases pleins de cervoise et d'hydromel. Dagobert, de très-bonne heure, prit goût à ces longs repas et à ces robustes exercices. Il n'était encore qu'un jeune enfant qu'il montait à cheval et suivait son père à la poursuite des daims, des élans, des sangliers et des cerfs qui remplissaient nos forêts.

Avec les années les forces lui vinrent vite et ce fut l'un des plus déterminés chasseurs parmi les Francs. Les plus lointaines retraites de la grande forêt de Cuisy, qu'on appelle aujourd'hui la forêt de Compiègne, retentissaient du matin au soir du bruit qu'il y faisait en chassant. Il avait un bon chien qui se nommait Souillart comme le chien de saint Hubert. Ce chien-là, Dagobert l'estimait grandement parce que c'était l'animal à la fois le plus

hardi et le plus sage. Si jamais il y eut bête à laquelle il ne manquât que la parole pour qu'on la pût considérer comme l'égale de l'homme , ce fut bien ce bon chien-là , qui d'avance , le matin , indiquait le temps qu'il allait faire, et par des signes non équivoques disait : « Il fera chaud » ou « Il pleuvra « ou même « il y aura défaut. » Pour dire « Il fera chaud, » il tirait la langue longue d'un demipied et regardait Dagobert fixement ; pour dire : « Il pleuvra, j> il se courbait en pliant les jambes et les cachait sous lui; pour dire : « Il y aura défaut, » c'est-à-dire « les chiens perdront la trace du gibier, » il courait dix ou douze fois autour de la chambre en changeant de direction à chaque tour. C'était un ami précieux , d'autant qu'il avait une valeur grande et ne craignait pas le danger.

Comment Dagobert se vengea de Sadragésile.

Sadragésile ne cessait de dire à Ghlother que son fils perdait tout son temps à la chasse et qu'il fallait l'empêcher de vivre dans les forêts. Si le gouverneur de Dagobert n'avait eu, en parlant ainsi , que le désir de ramener son élève à l'étude , il ne serait pas trop coupable ; mais c'était, de tout point, une fort vilaine et fort méchante personne. Il ne man-

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quait pas d'esprit toutefois , et , né dans un rang peu élevé, il avait su faire vite son chemin. Sadragésile était évêque lorsque le roiluifitquitter l'Église, ainsi que cela se pratiquait quelquefois en ce temps-là, et lui conlla l'éducation de son fils en lui recomman-

dant bien de lui enseigner tout ce qu'il convient que sache un grand prince. Sadragésile , afin d'avoir plus de crédit, s'était fait investir du duché d'Aquitaine. Cette élévation rapide lui avait tourné la tète , et il nourrissait en soi le désir de renverser du trône le

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