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roi son maître , ou tout au moins , lorsque l'heure en serait venue, le jeune prince son élève.
11 cachait bien ses secrètes pensées devant le roi, mais il n'épargnait pas à Dagobert les marques de sa haine ; il imaginait chaque jour quelque mauvais traitement, sous le prétexte qu'il fallait humilier sa jeunesse orgueilleuse; il le punissait durement dès qu'il le surprenait en péché de paresse ou d'intempérance. Ce personnage à double face accablait le roi Chlother de flatteries continuelles : il vantait son courage, sa générosité, même sa rudesse, et il finissait toujours ses compliments par un soupir. Le roi lui demandait régulièrement quelle était la raison pour laquelle il soupirait, et il disait que c'était parce qu'il ne voyait que trop visiblement l'inutilité de ses soins pour lui assurer un digne successeur. Chlother II aimait assez ce genre de discours et il donnait à Sadragésile maintes preuves de son affection. C'est ce qui le rendit assez osé pour enfermer Dagobert lorsqu'il faisait de beaux temps de chasse. Sa méchanceté alla même jusqu'à blesser le bon chien Souillart pour que Dagobert fût bien malheureux. Celui-ci supportait son mal sans se plaindre haut, parce que l'amitié que Chlother avait pour le duc d'Aquitaine l'intimidait; mais il sentait qu'il ne pourrait pas toujours contenir sa colère.
Un jour que Chlother était allé au loin à la chasse et que Dagobert était resté au logis avec son gou-
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verneiir, Sadragésile , voyant le roi parti , accabla Dagobert des plus sanglants reproches, l'appelant méchant garçon et détestable écolier; il lui ordonna de s'accuser à haute voix de toutes ses fautes devant quelques domestiques de la maison royale et lui défendit de s'asseoir sur un siège aussi élevé que le sien. Dagobert, ù l'âge qu'il avait alors, n'était plus un adolescent ; c'était presque un homme ; il sentit son sang bouillir dans ses veines , il se rappela ce qu'il avait enduré de mauvais traitements, il ne put cacher entièrement son émotion. Comme il ne quittait pas son siège, Sadragésile voulut le prendre par un bras; Dagobert se lève, prompt comme l'éclair, menaçant comme la foudre, et, marchant vers Sadragésile, se jette sur lui. Sadragésile, pâle de surprise et de rage, fit un faux pas et tomba. Comme il était grand et fort, il se releva, saisit Dagobert et fut sur le point de le renverser. A ce moment , le bon chien Souillart, qui était accouru au bruit de la voix de son maître, entra dans la salle. Il saute à la gorge du gouverneur. Dagobert, profitant de la diversion faite par son chien, se redresse entre les bras de Sadragésile , le maîtrise à son tour, lui lie les m^ins derrière le dos , et lui coupe les cheveux et la barbe; c'était la plus grande honte qu'il lui pût faire en ce temps-là. Puis il ordonne qu'on le fouette comme un esclave et se retire.
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Où il est question de Chlother II et de son humeur farouche.
Chacun était fiMppé d'épouvante en songeant à ce que Chlother allait dire lorsqu'il serait de retour. On savait que Sadragésile jouissait de toute sa faveur et on avait tout à redouter de sa colère Chlother II était en effet un roi sans miséricorde. C'est ici le lieu de rappeler deux traits de son histoire. Quelle ne fut pas sa fureur le jour où il apprit que ses lieutenants avaient été battus du côté de la forêt Noire par le farouche Acrol, roi des Boiares ou Bavarois ! Jamais tempête ne se leva plus impétueuse. En un instant les jeux sont suspendus dans la métairie royale à Clichy; la corne appelle cavaliers et fantassins; on part; sur toute la route l'armée remuante et bruyante voit ses rangs se grossir : bientôt l'ennemi est atteint, il est vaincu. Ivre de joie, Chlotlier oublie Dieu qui lui a permis de vaincre; il n'a qu'une pensée, il veut que le bruit de sa vengeance retentisse à jamais dans la postérité. On amène devant lui trente mille prisonniers ; il leur annonce qu'ils méritent la mort et qu'il ne fera grâce qu'à ceux d'entre eux dont la tête ne s'élèvera pas au-dessus de son épée.
Sur un signe du roi, les prisonniers sont amenés
un h un devant l'épée terrible, que maintient à sa droite un des principaux leudes. Le chef de l'armée vaincue s'avance le premier; il est d'une taille élevée ; sa belle tête attire les yeux ; son regard plonge
fièrement dans les rangs de ses vainqueurs; il va, d'un bond rapide, se placer à côté de l'épée qui, haute de cinq pieds six pouces , n'atteint guère que ses lèvres : il sourit; un soldat lui tranche la tête etChlother reste immobile. Un à un, mille prison-
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niers passent ; trois cents vaincus sont décapités. Quand la nuit vint, dix mille prisonniers avaient été mesurés; trois mille vaincus, d'une taille élevée, avaient été frappés de la hache.
Cn seul, entre tous* arrivé devant l'épée, s'agenouilla. Chlother, avec un sourire de mépris, accorda la vie à cet homme sans cœur.
Le lendemain, la fête sanglante se prolonge. Dès la première heure du jour, les vingt mille prisonniers qui restaient défilèrent un à un, le front haut, devant Chlother et devant l'épée. Six mille têtes tombèrent : pas un homme ne fut lâche. Voilà quelles étaient, après la victoire, les réjouissances du fils de Frédégonde. On sait aussi quelle est la manière dont il punit Brunehauld, reine d'Austrasie fille, femme, mère, aïeule de tant de rois, du crime davoir été la rivale et l'ennemie de Frédégonde sa mère. Brunehauld fuyait devant son armée. On la découvre, on l'arrête, on l'amène devant lui. Ni les soixante-treize ans de cette reine, ni ses cheveux blancs, ni sa faiblesse, ni son courage, ni sa gloire n'obtiennent grâce . Trois j ours durant, placée sur un chameau venu d'Asie, on la promène dans son camp au milieu des huées et des outrages. Trois jours entiers la vieille Brunehauld supporte sans murmurer son supplice. Au matin du quatrième jour, Chlother fait amener un cheval fougueux : par son ordre on saisit la malheureuse reine d'Austrasie; on l'atta-
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che à la queue du cheval par les cheveux, par un bras et par un pied. Puis, d'un coup de fouet, Chlother chasse le cheval dans la plaine. Il part traînant le fardeau qui l'irrite, et, dans sa course furieuse, il traverse bientôt les. champs; il franchit les buissons qui l'arrêtent, il disparaît. C'est ainsi que Brunehauld avait péri. Chlother n'avait cessé de suivre de l'œil son cadavre ensanglanté que lorsque le cheval avait disparu entièrement. On se rappelait ce tableau terrible, et on tremblait.
L'asile des saints.
Chlother, étant revenu de la chasse, vit à la porte de sa maison Sadragésile qui, les mains jointes et les yeux mouillés de larmes, demandait justice. Comme on craignait d'être victime de sa malignité, les témoins de son châtiment n'osèrent le démentir lorsqu'il eut raconté, à sa manière, tout ce qui venait de se passer. Chlother, transporté de fureur, déclara qu'il tirerait de son fils une éclatante vengeance, et ordonna à ses gens de le lui amener.
Éloi, qui avait assisté à la punition de Sadragésile et au retour du roi, s'empressa de prévenir Dagobert de ce qui le menaçait, et, le faisant monter sur-le-champ à cheval, il le conjura de se dt-
rober à la colère paternelle. Dagobert, l'ayant remercié, se mit en route précipitamment. C'était à Rueil que tout ce qui vient d'être raconté avait eu lieu. Où aller? de quel côté chercher un asile sûr? Éloi, qui l'aimait beaucoup, courut derrière lui et lui cria de loin le nom de saint Denis. Dagobert songe aussitôt au hameau de Cattuliac qui n'était qu'une petite réunion de chaumières. Là se trouvait une humble chapelle que sainte Geneviève avait fait construire pour honorer le tombeau de saint Denis et de ses compagnons Rustique et Eleuthère, martyrs du temps de l'empereur Domitien. La chapelette tombait en ruine ; on y entrait comme dans un bois; les ronces et le lierre couvraient l'autel. Dagobert connaissait cette chapelle.
En peu de temps il eut franchi la rivière à Chatou et, par Argenteuil, tout le long de la Seine, il arriva à Catulliac. Ceux qui le poursuivaient étaient sur le point de l'atteindre lorsqu'il arrêta son cheval au bas de l'escalier ruiné qui conduisait à la vieille chapelle.
Dagobert n'eut pas plutôt mis le pied sur le sol sacré, qu'il sentit une sérénité délicieuse qui se répandait dans toute sa personne. Je ne sais quel instinct le poussait vers les tombes couvertes de lierre et lui donnait le conseil de se coucher sur ces tombes comme sur un litde doux repos. Les satellites de Chlother, sur les degrés de l'escalier, voyaient ce spectacle : ilss'é-
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lancent; une barrière invisible les arrête; ils veulent pousser des cris de fureur; leur voix s'éteint avant d'arriver à leurs lèvres. Vingt efforts furent inutiles. La même force empêcha ces hommes avides de saisir celui qu'ils étaient venus chercher ; ils ne pouvaient s'avancer d'un pas dans le sanctuaire, et tous leurs efforts se brisaient contre une muraille qu'ils n'apercevaient point. Dagobert, couché sur les tombeaux, remerciait Dieu dans son cœur et ne s'occupait pas de ses ennemis. Ceux-ci revinrent à Rueil et racontèrent au roi ce qui leur était arrivé. Dagobert s'endormit d'un doux sommeil.
Comme il dormait, il vit trois hommes s'élever devant lui dans les airs, vêtus de robes resplendissantes, couronnés d'une auréole et tenant à la main de longues palmes vertes. Celui qui était au milieu lui dit : « Jeune homme, sache que nous sommes ceux dont tu as entendu parler, Denis, Rustique et Éleuthère, qui avons souffert le martyre pour l'amour de notre Seigneur Jésus-Chiist et avons prêché la foi chrétienne en ce pays. Xos corps gisent dans le sépulcre sur lequel tu t'es couché, et c'est iious qui protégeons ton repos. Vois l'abandon dans lequel on a laissé cette sépulture regarde en quelle misère est humiliée cette chapelle; si tu veux nous promettre delà restaurer, de l'embellir et de prendre soin de nos tombes, nous te sauverons du péril où tu es tombé, et nous au-
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rons soin de rendre ta vie et ta mort agréables à Dieu. »
Cette vision réveilla Dagobert, qui se promit de ne pas oublier ce que les saints lui avaient dit.
Chlother II, pendant ce temps, s'était mis en route sur le récit des amis de Sadragésile, et il s'approchait avec une grande multitude de cavaliers. Il arrive au pied de l'escalier ; il s'élance à son tour : la même force l'arrête. Sa fureur veut éclater en menaces : les menaces meurent dans son gosier. Cependant Dagobert se tenait à genoux au pied des tombes et priait. Chlother recule de quelques pas, appelle à lui les plus braves de ses satellites et ordonne de mettre le feu à la chapelle. Ainsi Chlother I" avait fait périr son fils Chramm dans les flammes. Mais aucune torche ne s'allume. Chlother saisit un javelot et le lance : le javelot tombe inoffensif aux pieds de Dagobert qui se retourne, voit son père et sourit doucement. A la fin le cœur du roi s'apaisa; il comprit que son fils était placé sous le patronage de saints redoutables, et lui accorda son pardon. Sadragésile [fut écarté de Rueil et Dagobert y revint, songeant dès lors à restaurer la chapelle des saints auxquels il devait son salut.
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Dagobert sur le champ de bataille.
Délivré d'un mauvais maître, conseillé par Ëloi, et sans cesse soutenu par les paroles de saint Denis, Dagobert fit commencer les travaux nécessaires à la restauration de la chapelle, et montra, par toutes ses actions, qu'il avait une âme royale. Chlother détacha de ses États le royaume d'Austrasie et le lui donna, après l'avoir marié à Gomantrude, cousine de sa seconde femme Sichilde. Les noces, faites à Clichy, furent célébrées par tous les poètes gallo-romains. Mais Dagobert était tout jeune encore. Il ne tarda pas à prouver qu'il était digne du trône. Les Saxons, le croyant timide, 'franchirent l'Elbe et le Yéser, pour s'emparer de ses meilleures villes de Germanie. Sans hésiter, Dagobert réunit à Metz une petite armée, franchit le Rhin et marche à l'ennemi. Il était à la tête de ses soldats. L'armée austrasienne, trop peu nombreuse, fut forcée à la retraite; mais Dagobert se signala par son indomptable courage : l'épée nue à la main, il enfonçait le poitrail de son cheval dans les rangs les plus épais de l'ennemi et les rompait. Un des soldats saxons, s'approchant de lui pendant qu'il repoussait les attaques de tout un escadron, lui dé-
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chargea sur la tête un coup retentissant : l'épée du soldat fendit le casque ; la peau fut atteinte, et une boucle de cheveux tomba sous le fer. Dagobert se retourne, fond sur le soldat, le saisit d'une main que la colère faisait forte, le place derrière lui sur son cheval et rentre avec son prisonnier dans les rangs de son armée. En un instant sa colère s'était apaisée : « C'est toi, dit-il au prisonnier, qui auras soin désormais de ma barbe et de ma chevelure. » Et il le retint pour son service.
Laboucle de cheveux, envoyée aussitôt à Chlother, l'avertit et du danger où était l'armée d'Austrasie et du courage de son fils, 11 accourt, il trouve les deux armées ennemies placées chacune sur une rive du Rhin. A son arrivée, les soldats de Dagobert font retentir les airs de joyeuses clameurs. Berthoald, le chef des Saxons, s'avance et cherche à deviner la cause de cette fête. On lui crie : « C'est que le roi Chlother est avec nous. » Berthoald, pour encourager les Saxons, avait dit que Chlother était mort ; il se sentit le cœur mordu par la rage et affecta de rire en regardant ses soldats. Mais Clilother arrive à cheval, il ôte son casque de dessus sa tête ; ses cheveux blanchis avant l'âge et ses traits bien connus apparaissent aux yeux des Saxons. Berthoald lui lance de loin une grossière injure. Chlother pousse son cheval dans le fleuve, le traverse, atteint son ennemi et combat. Dagobert le
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suit à la tête des plus intrépides cavaliers franks ; mais déjà Chlother a mis à mort Berthoald, et Dagobert n'a qu'à fondre sur les Saxons pour les mettre en pleine déroute.
Dagobert est roi des Franks et bon justicier.
Ce fut sa première victoire. Deux années après, Chlother mourait et lui laissait la Neustrie et la Bourgogne. Haribert, frère de Dagobert, héritait du royaume d'Orléans et de l'Aquitaine. C'était un prince d'un esprit très-simple.
Dagobert, investi du pouvoir, s'occupa tout de suite de l'avancement des travaux entrepris à Saint-Denis, et aussi du soin de visiter ses États et d'y faire fleurir lui-même la justice. Les rois ne savent pas, d'ordinaire, combien ils auraient de facilité, s'ils le voulaient, à gagner le cœur de leurs peuples. Il ne s'agit pour eux que de ne pas se croire d'une autre essence que le reste des hommes, de comprendre qu'ils ont reçu du hasard le rang qu'ils occupent, et que celui qui est né roi doit toute sa vie aux fonctions tutélaires du trône. Il faut qu'il ne plaigne pas sa peine, qu'il aille par les chemins, qu'il voie les choses par ses yeux, qu'il s'assure par soi-même de tout ce que ses émissaires
lui racontent, et qu'il écoute parler les plus humbles de ses sujets. Ainsi faisait Dagobert, aidé des conseils de l'évêque Arnoul, de saint Éloi et de saint Ouen, l'ami de saint Éloi. La simplicité sied bien aux chefs des peuples. C'est pour donner un prétexte à leurs goûts de luxe, qu'ils parlent quelquefois de la nécessité où ils sont d'avoir autour d'eux une cour pompeuse. La vérité est que les rois qu'on aime et qui sont vraiment puissants, se passent bien de tous ces colilichets. Dagobert fut d'abord un roi tout simple. Sa force éclatait dans sa colère, lorsqu'il avait à punir un rebelle ou à réprimer les injustices de quelque officier qui avait vexé les populations.
Portrait du roi Dagobert.
Le bon roi Dagobert, qu'il ne faut pas nous figurer sous les traits d'un vieillard à cheveux blancs, était, vers sa trentième année, un haut et gros gaillard plein de la plus florissante santé. Grand cavalier, grand jouteur, grand chasseur, grand nageur, grand buveur, grand mangeur, grand rieur, il avait les joues pleines et richement enluminées, la barbe rouge, les cheveux longs, si longs même qu'ils lui couvraient le dos jusqu'à la ceinture. Sa bouche
était large et bordée de deux lèvres épaisses ; sa moustache retroussée formait deux panaches sur les coins de cette bouche formidable. Son visage n'était éclairé que par deux petits yeux gris qui ne connaissaient que deux manières de traduire aux gens sa pensée : par d'impétueux éclairs de fureur ou par de longs rires de gaieté.
Quant au costume, les jours de fête , c'était celui des Franks qu'il portait. Et ce costume , un historien du vieux temps, le moine deSaint-Gall, l'a décrit à peu près de cette manière : les ornements des anciens Franks , quand ils se paraient , étaient des brodequins dorés, garnis de courroies longues de trois coudées. Des bandelettes de plusieurs morceaux leur couvraient les jambes. Sous ces brodequins ils portaient des chaussettes et des hauts-dechausses de lin d'une même couleur, mais d'un travail précieux et varié. Par-dessus les chausses et les bandelettes, les longues courroies des brodequins se croisaient et serraient la jambe de tous côtés. Sur le corps se plaçait une chemise de toile très-fine. Un baudrier soutenait l'épée qui était placée dans un fourreau et entourée d'une lanière et d'une toile très-blanche qu'on fortifiait en la frottant de cire. Le vêtement que les Franks mettaient le dernier , et par-dessus tous les autres , était un manteau blanc ou bleu de saphir, à quatre coins, double, et tellement taillé que , quand on le plaçait
sur ses épaules , il tombait par devant et par derrière jusqu'aux pieds , tandis que sur les côtés il s'arrêtait au-dessus du genou. Dans la main droite se portait un bâton de pommier à nœuds symétriques, droit, et garni d'une pomme d'or ciselée avec art et enrichie de pierres précieuses.
J'oublie les bracelets , les colliers , le bonnet et le manteau de fourrure pour l'hiver.
Mais Dagobert, qui aimait ses aises, ne s'affublait de ces vêtements que pour les cérémonies ; d'ordinaire il avait de grandes bottes, la braie ou culotte gauloise, et une veste plastronnée de cuir velu; une ceinture de peau de daim , bouclée par devant, et à laquelle s'attachait son épée , retenait cette veste ; un chapeau fourré lui couvrait la tête. Ainsi vêtu , il montait à cheval et allait à l'éghse , à la chasse , à la guerre. Il chantait volontiers , et même sur les grands chemins , à la tête de ses compagnons. Saint Éloi ne le quittait guère. On pense bien que lorsque le roi entonnait sa chanson , les hôteliers, les cabaretiers, les cuisiniers et autres gens sortaient de leurs maisons et lui offraient le vin du seigneur. Dagobert vidait lestement son verre, et continuait son chemin. 11 n'avait de gardes ni visibles , ni invisibles, et quelqu'un lui ayant dit qu'il ferait bien de placer sous sa veste de buffle une fine cotte de maille d'acier, il répondit en frappant sur sa poitrine : « Crois-tu donc qu'il y ait un
bras assez solide polir traverser cela d'un coup d'épée? Va , mon ami , on ne peuUpas me tuer tout entier en un seul jour. »
Si ce n'était pas retarder la marche de cette histoire , il faudrait citer ici quelques-uns des mots de Dagobert. Les mots peignent les hommes. Nous n'en rappellerons qu'un ou deux. On lui apprit un jour qu'un des principaux chefs de bandes franques , retiré dans ses domaines , y faisait de la fausse monnaie. C'était un homme qui devait de l'argent à tout le monde. « Je sais, dit Dagobert à ceux qui lui en parlaient, ce qu'il fabrique là-bas; il ne fait que ce qu'il doit. »
Souvent il avait de belles paroles pour enflammer le courage de ses soldats. Dans un combat d'avant-garde , il se trouva tout à coup environné par un grand nombre d'ennemis ; on l'entoure, on l'arrête, on lui montre le long de toutes les collines des flots de soldats , qui descendent et marchent contre lui. «Nous sommes ici, s'écria-t-il d'une voix tonnante, non pour les compter, mais pour les vaincre , » et aussitôt il s'élance sur l'ennemi , qui est vaincu.
Tant il y a que par ses victoires, ses bonnes manières de vivre, sa gaieté et sa sévère justice, il devint promptement populaire.
Le roi Dagobert était surtout cher aux Parisiens auprès desquels il vivait et qu'il visitait souvent.
Il demeurait le plus souvent à Clichy , le pauvre sire, et s'y ennuyait volontiers de temps en temps. Clichy avait alors un nom latin : Clippiacum\ Je parle de Clichy-la-Garenne , de ce vilain village qu i , aujourd'hui, grille au soleil dans une plaine blanche et nue , le long de la Seine, entre Xeuilly et Saint-» Denis, de Clichy qui est en face d'Asnières et qu'entourent à perte de vue des plantations de betteraves. Dagobert y vivait donc.
Pour ne pas mentir, son Clichy à lui était alors un peu moins laid que le Clichy qui nous appartient. Les chemins de fer qui passent par là n'envoyaient pas leur fumée dans les arbres et ne faisaient tousser personne sur les bords de la rivière ; la plaine , moins exclusivement couverte de betteraves , ne s'arrêtait pas court devant les maisonnettes de Batignolles; elle s'élevait peu à peu et formait un plateau boisé qui descendait en collines du côté de Paris. De la Seine à la Seine il y avait une forêt touffue; les prés l'entouraient d'un tapis moelleux qu'émaillaient les pâquerettes et les fleurs de la luzerne. Là où est la chaussée d'Antin et où piaffent dans leurs écuries de marbre les chevaux des banquiers, il se trouvait un délicieux ruisseau bordé de cresson, abrité par les saules et les osiers, çà et
1. Il faut se rappeler que les Franks n'étaient pas installés dans les Gaules depuis plus de cent cinquante ans, et que la langue latine n'était pas encore tout à fait morte.
là paré de touffes de myosotis. Les biches erraient sur la rive. Du côté de Montmartre , de plus grands arbres élevaient leurs rameaux ; les buttes , ces affreux amas de plâtre dont l'aspect aujourd'hui blesse les yeux, ces buttes-là étaient toutes vertes : les lièvres y faisaient leurs gambades dans le thym. Il fallait aller jusqu'aux coteaux deSaint-Chaumont, où est Belleville, pour trouver un petit village. Tout le reste du pays était prairie et bois, bois et prairie, et la plaine de Saint-Denis, qui a dix fois plus de choux que la plaine de Clichy n'a de betteraves, était encore bois et prairie, prairie et bois jusqu'à Aubervilliers et bien au delà.
Il y a aujourd'hui près de Clichy, toujours sur la rivière et en suivant le cours de l'eau , un village qui s'appelle Saint-Ouen. On y a devant soi une île assez gentille, quelque peu ombragée, pourvue de cabarets , et fréquentée par les gens qui aiment à attendre trois heures , la ligne à la main, un barbillon de Seine. Voilà le vrai pays de Dagobert du temps de sa simplicité. Le village de Saint-Ouen n'existait pas ; mais le saint homme dont le nom a été donné à ce village était l'ami intime de saint tloi, et, par conséquent l'un des amis intimes de Dagobert. La métairie du roi s'étendait de Clichy à Saint-Ouen, tout le long du fleuve. Oui, la métairie; de palais , de château , pas même l'ombre.
Une porte telle quelle, comme il y en a à l'entrée
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de toutes nos fermes. Point de fossés, point de tourelles , pas de pont-levis , pas de créneaux , de mâchicoulis, de fauconneaux; ;i peine une sentinelle. Dagobert , il faut l'avouer, ne s'arrangea pas longtemps de la simple métairie de ses pères.
Dagobert devient gourmand, orgueilleux et cruel.
On parlait de Dagobert dans toute la Germanie, en Italie et en Espagne. Sa renommée était allée bien plus loin : on parlait de lui à Constantinople comme du modérateur suprême des destinées du monde ; on lui envoyait, par respect, mille présents venus de l'Orient, de la Chine et de l'Inde : de l'or en poudre , du corail , des étoffes de crêpe , des châles, de l'ivoire , du baume, du thé, des perles et des éléphants.
Le bruit de sa renommée l'enivra , la splendeur des tributs qu'on lui envoyait l'éblouit. Dagobert tomba tout à coup dans le vice. 11 oublia les grands saints Denis , Rustique et Éleuthère ; il ne donna plus d'argent pour la continuation des travaux de leur chapelle , que les ronces et le lierre envahirent de nouveau. Il n'écouta ni Arnoul, ni Éloi, ni Ouen. Il prit goût aux étoffes d'or, aux pierres précieuses, aux animaux rares, aux luxueuses
curiosités de l'Orient. Tout l'argent du trésor servit à l'achat de marbres et d'ivoire, pour qu'il y eût un palais magnifique à la place de la métairie de Clichy. Dagobert équipa des vaisseaux qui allèrent
chercher en Syrie des soieries et des parfums; il changea son costume et celui de ses officiers; il n'employa plus saint Éloi au règlement des affaires de l'État, mais à la fabricathDn des meubles les plus
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riches. Ses mœurs se corrompirent : il devint trèsgros mangeur, puis mangeur insatiable; il s'adonna enfin à l'ivrognerie ; il prit plusieurs femmes ; il cessa d'aller visiter les églises; il passa presque toutes ses journées à la chasse avec trois chiens favoris, qui étaient fils du bon chien Souillart et qui s'appelaient César , Hercule et Bellérophon. Pour peu qu'on lui eût déplu, il ne parlait que de fers , de cachot et de décollation. Ce qui lui restait de belle humeur ne reparaissait qu'au milieu des festins, et lorsqu'il avait ù sa table quelque pauvre hère.
Aussi entra-t-il dans le chemin des iniquités. Il commença par envahir les États de son frère, le simple Haribert, qui mourut; puis il s'arrangea pour que Hilpérik, fils de Haribert, disparût tout à coup. Un pareil crime excita l'indignation de saint Éloi, qui se retira dès lors à Rueil. Saint Ouen alla à Rouen . sur l'ordre du roi.
Une guerre s'étant élevée vers les frontières de l'Est , Dagobert fut vaincu par les A'énèdes , qui avaient pour roi un ancien marchand frank, nommé Samo. Cette défaite enflamma son courroux et le poussa à commettre la plus criminelle de ses mauvaises actions. Neuf mille familles bulgares, chassées de l'Orient par les Avares , s'étaient réfugiées en Germanie et avaient demandé asile àr Dagobert. H leur avait assigné pour résidence le pays des Ba-
varois , et ces neuf mille familles , s'y étant disséminées, y vivaient tranquillement de l'agriculture. Vaincu par les Yénèdes , Dagobert se rappela que les Bulgares avaient la même origine que ses vainqueurs , et quoiqu'il n'eût pas même un soupçon à concevoir sur leur conduite, dans un moment d'ivresse , il donna l'ordre de les faire tous massacrer. On reconnaissait là le petit-fîls de Frédégonde. L'ordre épouvante ceux qui le reçoivent; ils se le font répéter avant de le transmettre. La stupeur peinte dans les yeux de tous ceux qui l 'environnaient ne détourna pas Dagobert de sa résolution effroyable. Un corps de cavalerie envahit le pays des Bavarois, et fondit à l'improviste sur les villages des Bulgares. Il ne s'échappa que sept cents personnes de ce carnage.
Le dernier festia joyeux de Dagobert.
Pour ne plus s'exposer à un échec semblable à celui que les Vénèdes lui avaient fait subir, Dagobert redoubla de sévérité dans son royaume; il rendit la discipline de ses troupes aussi rigoureuse qu'il le put, et il se décida à réduire à l'obéissance deux contrées des Gaules, qui dans leurs âpres retraites avaient conservé leur indépendance. Les
Breton^', conduits par Judicaël, et les Vascons des Pyrénées, sous divers chefs, ne reconnaissaient pas son autorité, et, de temps en temps, lorsque les moissons étaient mûres ou que la vendange était prête , ils fondaient , pour les dépouiller, sur les plaines de l'Anjou et de la Touraine, ou dans les vallées de la Garonne. Dagobert lance deux armées ; les Bretons et les Vascons, après une lutte opiniâtre, passent sous le joug du vainqueur. Dagobert ordonne que Judicaël et les chefs des Pyrénées viennent dans son palais neuf de Clichy, et il leur fixe un même jour pour les y recevoir en suppliants.
C'était à l'heure la plus chaude du jour. Une grande table est dressée, couverte de nappes de pourpre et de vaisselle d'or, dans une salle de marbre. Les mets fument; le gibier même du roi repose sur un grand plat d'émeraude, les vins les plus fameux étincellent dans des vases de cristal. Les murs sont tapissés de peaux de lion ; des parfums choisis sont allumés dans des réchauds ; des guirlandes de roses s'enlacent autour des colonnes. Judicaël et les chefs vascons, dans une humble posture , attendent à la porte de la salle la venue de Dagobert. Il entre suivi de sa cour. Éloi et Ouen, rappelés, l'accompagnent; ses trois chiens favoris, César, Hercule et Bellérophon, aboient autour de lui. Dans la foule des courtisans on aperçoit un
pauvre paysan, que le roi a depuis quelques jours fait son commensal.
Judicaël et les Vascons se prosternent. D'une voix de tonnerre le roi leur dit : « Ah! ah! vous voici à mes pieds ; nous verrons tout à l'heure ce que nous ferons de vous. Cependant mettons-nous à table? » Certes, Judicaël était brave ; il n'osa pourtant pas se placer à la droite de Dagobert, sur le siège qu'on lui avait préparé , et il alla s'asseoir à l'extrémité de la table. Dagobert, tout glorieux, fit commencer le repas, qui fut long et bruyant. L'ivresse s'étant emparée de lui , il se mit à chanter et à railler les convives. Toutefois il était ce soir-là d'une humeur assez joyeuse , et il dit qu'il recevait la soumission des Vascons et de Judicaël, et que les reconnaissant pour de braves capitaines , il les chargeait de gouverner leur pays sous son nom. Puis, s'adressant à Babolein , son commensal, qui était vis-à-vis de lui : « Et toi, dit-il, l'homme aux discours simples, voyons si tu es digne que je te confie aussi quelque gouvernement. » Tout le monde fît silence, parce qu'on attendait avec beaucoup d'anxiété les questions de Dagobert et les réponses de Babolein. Babolein, il faut le dire, était un paysan sans finesse qui, plein de bon sens, disait toujours tranquillement sa pensée, et dont Dagobert paraissait entiché depuis quelque temps. Voici quel fut leur dialogue.
« Le Roi : De quoi les peuples ont-ils le plus grand besoin?
Babolein. De la paix.
— Et que pensent-ils de la gloire ?
— Ils pensent que, s'ils Taiment, ils la payent trop cher !
— Ils n'estiment donc pas les grands guerriers?
— Ils les craignent. D'ailleurs si l'on se battait la nuit, il n'y aurait pas tant de grands guerriers.
— Quel est pour eux le plus grand des maux?
— La guerre.
— Mais quand la guerre est juste....
— Il n'y a pas souvent de juste guerre.
— Allons, petit Babolein, vous ne savez ce que vous dites.
— Je sais que ce que je dis n'entre pas loin dans une oreille royale.
— Eh quoi! ne respecterais-tu pas tes maîtres?
— Je n'ai de maître que Dieu.
— Et le roi ?
— Le roi fait son métier, moi le mien ; je lui obéis avec plaisir quand il m'ordonne d'être heureux.
— Ce Babolein, ditDagobert en se tournant vers saint Éloi , a la langue bien pendue. »
Saint Éloi crut que Dagobert allait se mettre en colère; il jugea prudent d'intervenir.
« Mais, mon ami, dit-il à Babolein, n'y a-t-il pas quelque distance entre le roi et toi ?
— 11 y a en ce moment entre lui et moi la largeur d'une table.
— Bien , dit Dagobert. A'oilà un gaillard qui fait peu de cas de ma puissance et de moi-même. Babolein, que ferais-tu si tu étais roi?
— Je ferais bonne justice et bonne chère.
— Aurais-tu une belle cour?
— J'aurais une basse-cour seulement.
— Aurais-tu des ministres ?
— J'épouserais une femme douce, active et jolie.
— Des favoris ?
— Mon favori serait le plus habile cuisinier.
— Et voilà ton rêve?
— C'est le rêve du bonheur universel. Je ferais la paix partout. Dès que les hommes n'auront plus la guerre à craindre , ils seront heureux tout seuls. »
Dagobert se leva brusquement et dit : « Babolein, tu as des idées qui me conviennent tout de même , quoiqu'elles soient absurdes. Je veux faire quelque chose pour toi ; buvons ensemble. »
Toute l'assemblée enviait l'heureuse fortune du pauvre Babolein. Il faut dire que ce n'était pas seulement à cause de ses discours que le roi l'estimait; il faisait aussi le plus grand cas de la manière aisée et toute naturelle avec laquelle cet homme des champs buvait sans sourciller une dizaine de grandes mesures de vin. Dagobert, quand il était ivre, l'ai-
sait un bruit de diable ; Babolein ne rougissail même pas et ne remuait pas sur sa chaise .
« A la mémoire de l'empereur Probus ! dit Dagobert. V^oilà un prince qui a eu soin de ce pays-ci ! Il a planté les vignes de Bourgogne. Allons, Babolein, et vous autres tous, encore une belle coupe en l'honneur de Probus, l'empereur de Rome ! »
A ce moment, il n'y avait plus guère qu'une dizaine de Franks assez braves en boisson pour tenir tête au roi et accompagner Babolein; les autres étaient déjà vaincus par l'ivresse et restaient silencieux, a Qui sera roi du festin aujourd'hui ? s'écrie Dagobert. Qui est-ce qui a encore soif? » Babolein seul, sans un geste inutile, montra qu'il pouvait boire. « Et quel vin veux-tu? » Babolein, du doigt, montra une jarre de grès qui contenait bien trois bons litres, et qui était pleine d'un vin de Narbonne parfumé d'une odeur de violette. On mit la jarre près de lui, et, à petits coups, sans mot dire, il la vida.
« C'est toi, dit Dagobert, qui es le roi. » Et se relevant avec effort : « Cet homme-là, je le proclame roi; je lui donne le pays d'Yvetot en Neustrie; il y fera fleurir les préceptes de sa sagesse ; on verra dans quelques siècles ce que la postérité en pensera. » Voilà comment Babolein I" devint roi d'Yvetot.
La postérité n'a pas dit de mal de ce monarque,
« Et maintenant, ajouta Dagobert, que justice a été rendue à messire Babolein, enlevez ces plats et apportez le vin de Chypre. De toute la nuit nul ne
sortira de cette salle. Le roi ordonne de grandes libations. »
Les grandes libations commencent. Sur l'ordre du roi, on réveille ceux qui dorment, on force à se tenir droits ceux qui sont tombés à terre ; ce n'est
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plus une fête, ce n'est pas même une débauche, c'est un supplice que Dagobert inflige à ses amis. Saint Éloi et saint Ouen se promènent avec anxiété à l'un des bouts de la salle ; leur visage est empreint d'un sentiment de tristesse extraordinaire. Autour du roi cinq ou six leudes à peine font mine de comprendre ce qu'ils font, de parler, de chanter et de choquer des verres vides. Le vin ruisselle sur la table. Dagobert lui-même ferme déjà les yeux. Judicaël frémit de colère et d'indignation sur son siège reculé.
L'air est comme chargé de vapeurs pesantes.
« Qu'on ouvre les fenêtres, dit le roi en balbutiant; qu'on les ouvre , ou nous périrons étouffés. » Les fenêtres sont ouvertes; mais quel spectacle! De toutes parts le ciel est envahi par des nuages noirs ; on dirait qu'un voile épais en cache la figure ; des torrents de pluie tombent, comme des cascades , sur toute la campagne. Les vents hurlent dans les bois ; les ruisseaux, débordés, heurtent les arbres et les renversent; le ciel noir est à chaque instant traversé par les flèches rapides de la foudre. Un bruit de tonnerre formidable et incessant domine tous ces fracas. Jamais plus horrible tempête n'est venue fondre sur la terre ; il est impossible qu'on tienne ses yeux ouverts en face de ces éclairs qui les pénètrent et les déchirent.
Dagobert et les siens se réveillent ; l'effroi a
chassé l'ivresse; le roi fait un signe pour qu'on ferme les fenêtres , mais tous les efforts sont impuissants : le vent brise les volets qui volent en éclats. L'eau de cette pluie affreuse entre dans la salle. Tout à coup un coup de tonnerre gigantesque retentit : les plus émus se mettent à genoux; tous gardent le silence.
Trois coups frappés sur la porte se font entendre ; la porte s'ouvre comme d'elle-même. C'est un ermite à longue chevelure et à longue barbe blanche. Il s'avance vers le roi , que sa vue étonne et qui reste muet. Ses vêtements sont déchirés par les ronces; le sang coule de ses mains déchirées ; de ses cheveux coule l'eau de la pluie; il s'avance encore, il arrive au pied du trône. Une crainte involontaire a saisi toutes les âmes. Cependant l'orage s'est calmé , et il s'est fait dans les airs un silence qui va donner à la voix de l'ermite une vibration terrible.
A la fin, le voyant si près venu et se croyant obligé à parler en roi , Dagobert lui dit : «Qui es-tu et que viens-tu faire ici?
— Je suis un humble ermite des bois ; je viens l'avertir....
— Tu choisis mal ton temps pour te mettre en route.
— Ne ris pas de ton serviteur ; la colère de Dieu t'en ferait repentir vite.
— Tu as la voix bien fière et bien sonore. .
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— Je t'ai dit que je suis le clairon de la justice de Dieu.
— Que viens-tu donc faire ici ?
— T'avertir de tes iniquités.
— Reviens un autre jour.
— Eh quoi ! tu me chasseras de ton palais par cette nuit d'orage?
— L'orage a fui loin de nous. Prête l'oreille, ermite des bois ; entends-tu comme l'eau tombe maintenant goutte à goutte ; les feuillages mouillés se redressent; dans'un quart d'heure la lune éclairera ta route. Tu t'es trompé; tu as peur de tout ce vacarme; tu as pris ce tapage pour la voix de Dieu.
— Non, je ne me suis pas trompé; je viens de loin. Sulpice, évêque de Bourges, m'envoie pour que je te dise que tu es coupable. J'ai mis cinq jours à venir; mais je te parlerai. Tu • dépouilles les églises, tu fais gémir le peuple sous les impôts. Sulpice espère que tu écouteras sa prière et que tu feras cesser ces maux. 0 roi! reviens aux voies de la justice par lesquelles tu es entré dans ta puissance et dans ta renommée; soulage le peuple et ne dépouille plus l'Église, qui a besoin d'être riche pour les pauvres.
— Yoilà un beau parleur, décidément , dit Dagobert , et qui vient dans un moment choisi à merveille. Puisqu'il ne veut pas s'en aller , mettez-le dehors ; les chemins s'essuieront bientôt. »
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On chasse l'ermite, on referme à demi les fenêtres qui ont gardé leurs volets , et le vin coule de nouveau dans les coupes. Mais Éloi , Ouen et Babolein ne cachent pas le pressentiment qu'ils ont de quelque vengeance divine.
A peine cinq minutes se sont écoulées que les fenêtres s'ouvrent avec fracas ; le toit même gémit ; les murs tremblent. L'orage, avec plus de fureur encore, est venu s'abattre sur la maison royale, sur les jardins , sur les forêts qui l'entourent. Un éclair siffle dans la salle ; en même temps le fracas de la foudre retentit; la foudre passe, tonne, renverse les coupes , brûle les lambris dorés , et s'échappe. Trois nouveaux coups frappés sur la porte se font entendre ; la porte s'ouvre . C'est saint Amand , l'évêque des campagnes, le pieux et vénéré Amand, qui, en robe blanche, le crucifix à la main, s'avance vers le roi et, au milieu d'un silence effrayant, lui dit : « Roi Dagobert, la fin de ta vie approche. Tu as été juste : pourquoi as-tu cessé de l'être? Rappelle-toi Haribertton frère, Hilpérick ton neveu, et les Bulgares, les hôtes désarmés. Quel compte rendras-tu à Dieu de leur mort? Roi Dagobert, tu bois aujourd'hui pour la dernière fois le vin de la prospérité. Saint Denis te parle et te condamne par ma bouche. » Et saint Amand se retire sans que personne ait fait un geste , ni soufflé un mot.
Mais Dagobert se réveille de son étonnement.
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remplit son verre et , avant de boire : « Allons , allons, dit-il; je mettrai demain tous ces gens-là à la raison. A'ous autres , vous avez donc eu peur ? Ne voyez-vous pas que c'est une scène de comédie que j'ai montée pour éprouver vos esprits? »
Babolein osa l'interrompre.
« Et l'orage, dit-il, est-il aussi de votre invention?
— Babolein, mon compère, va régner à Yvetot et ne te mêle plus de ce qui se passe ici. L'orage est venu parce que j'en avais besoin. Or çà, buvons bien. » Et il but toute la nuit.
Repentir de Dagobert.
Le lendemain, couché sur son lit, Dagobert gémissait. Une fièvre ardente s'était emparée de lui. Dans ses rêves agités il avait revu saint Amand ; il avait entendu , une fois encore , l'implacable arrêt qui l'avait frappé. Le repentir entra peu à peu dans son âme. Saint Éloi, averti de l'état du roi, demanda à être admis auprès de lui, et, ayant été reçu , lui tint les discours les mieux faits pour le ramener au bien.
Dagobert écouta en silence son fidèle ami ; puis il jura devant lui de renoncer à ses chasses et à ses banquets , de reprendre le chemin qu'il avait suivi
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d'abord, d'être roi paternel et bon justicier. Saint Éloi lui promit que Dieu n'appesantirait pas sa main sur sa tête, s'il avouait ainsi et réparait ses fautes. A partir de cette heure, Dagobert changea de vie; il aima moins la chasse ; il songea à se placer, contre les colères de Dieu, sous le patronage du grand saint Denis. Néanmoinssa gaieté, pour devenir plus douce, n'en fut pas moins agréable à ses sujets. Les grâces du roi se répandirent sur ceux qui les méritaient ; les bénédictions de la multitude montèrent au ciel pour désarmer Dieu.
La basilique de Saint-Denis.
Nous avons vu comment, dès les premiers jours de son règne, Dagobert avait voulu commencer les travaux qu'il avait promis d'exécuter pour la gloire de saint Denis; mais il n'avait été fait jusque-là que fort peu de réparations dans la chapelle. L'activité des ouvriers ne dut plus désormais se ralentir.
Il orna , dit la chronique , d'or pur et de pierres précieuses les monuments des martyrs, et, après avoir merveilleusement décoré le dedans de l'église, il couvrit aussi d'argent pur l'extérieur de la voûte sous laquelle étaient déposés les corps de saint Déni? et ses compagnons. Il assigna pour les luminaires