‹ Légendes pour les enfantsChapitre 6 sur 28 · GE-NEVIÈVE DE BRABANT · texte numérisé non relu

GE-NEVIÈVE DE BRABANT

NOTICE

Sachez bien, petits enfants, que vos pères et que vos mères ont pleuré en lisant autrefois l'histoire que vous allez lire, et qu'avant eux leurs parents avaient pleuré aussi. Je ne crois pas qu'il j ait au monde un récit plus connu, et vous allez voir qu'il n'y en a pas beaucoup qui soient aussi intéressants.

Il faut que vous sachiez que, s'il n'y a pas de fumée sans feu ou de feu sans fumée, il n'y a pas non plus de légende qui ne découle de quelque histoire véritable.

Un savant d'AllBmagne, Freher, a composé un recueil pour servir à l'histoire des origines des comtes Palatins. Eh bien, dans ce recueil, il y a, en latin, un récit qui n'est autre chose que le récit des aventures de notre belle et infortunée Geneviève. Freher prétend que ce récit a été écrit dès le huitième siècle; il n'est pas nécessaire de lui assigner une date aussi ancienne, et il suffit de croire avec un autre savant d'Allemagne, Brower, qu'il remonte à l'année 1156.

Voilà donc une antiquité assez vénérable acquise à l'histoire lamentable des méchancetés du traître Golo.

Toutes les nations d'Europe, depuis que Geneviève a souffert, ont rendu un culte à sa mémoire. D'abord c'a ete

la tradition qui, pendant longtemps, s'est chargée du soin d'instruire les générations de ses aventures; puis l'imagination des enfants et des habitants de la campagne n'a pas été seule émue au récit de tant de misères, et les poèmes, les chansons, quelquefois même les pièces de théâtre ont choisi Geneviève pour leur héroïne. Bien plus, il y a eu des écrivains ecclésiastiques qui l'ont considérée comme une sainte, et on place sa fête au 2 avril.

Toutefois, on ne connaît pas sur Geneviève de légende populaire en prose qui ait été écrite dans le style des romans du moyen âge.

Le récit que vous allez lire ici est, à peu de chose près, l'œuvre du Père de Cerisiers, qui vivait sous Louis XIII et sous Louis XIV, et qui a publié en IB'tO V Histoire de Geneviève ou Vlnnocence reconnue. En faisant disparaître quelques longueurs, en ajoutant quelques détails qui jettent un peu de clarté sur les parties les plus obscures de cette histoire, et enfin en retouchant un peu le style de l'auteur, on n'a pas altéré la couleur de son récit, et on n'a. au fond, rien changé que pour mieux conserver l'ensemble.

Petits enfants, apprenez donc à la fois, en lisant la vie de Geneviève de Brabant, ? savoir souffrir sans cesser d'être vertueux et sans vous décourager, et aussi à raconter simplement les belles actions.

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GENEVIEVE DE BRABANÏ.

Naissance et premières années de Geneviève.

Vers le temps où la gloire du grand Glovis commençait à s'obscurcir, et où les enfants de ce mo-

narque dégénéraient en courage, dans une des provinces de la Gaule Belgique, qui fut autrefois le pays de Tongres\ naquit une fille des princes de Brabant. A peine cette petite créature vit-elle les rayons de la lumière, que ses parents la firent baptiser. Elle devint ainsi fille du ciel, et, par la grâce divine, elle reçut le doux nom, le beau nom de Geneviève.

Tout de suite de gracieuses vertus lui vinrent, et, avant toute autre vertu, une dévotion pleine de délicatesse. C'était assez d'être raisonnable pour n'être plus pécheur après l'avoir admirée. Le plus doux plaisir qu'elle connût, c'était l'amour de la retraite et de la solitude.

Cette inclination lui fit bâtir un ermitage au coin d'un jardin ; elle y dressait de petits autels de mousse et de ramée, et y passait en prière les belles journées de printemps, entre les lilas fleuris et les roses. Quand sa mère lui disait qu'il était temps d'avoir d'autres pensées, elle répondait : a C'est là que les plus grands saints sont allés chercher les traces du Seigneur. »

Ah 1 Geneviève, vous ne savez pas d'où vous est venue cette inclination; et pourquoi Dieu vous l'a donnée ! Un jour viendra où vous suivrez l'exemple

1. Il existe encore une petite ville de Tongres, en Belgique, dans le Limbourg, entre Liège et Maëstricht.

de cette grande pénitente' à laquelle l'Egypte a donné son nom ; vous prierez Dieu dans le désert. Ce sera alors que vous reconnaîtrez la Providence divine, qui dispose de vous par des moyens saints, inconnus à tout autre qu'à elle. Dieu a coutume de nous donner à la naissance des qualités qui font nos fortunes diverses et l'ordre entier de notre vie. Le grand archevêque de ^Dlan, saint Charles Borromée-, tout petit enfant qu'il était, bénissait ses camarades en leur imposant les mains.

Mais tous ceux qui remarquaient les dévotions de notre petite vierge ne pénétraient pas dans les desseins de Dieu, et ne voyaient pas ce qui ne parut que longtemps après.

1. Sainte Marie l'Égyptienne. Cette sainte, après s'être convertie, vécut pendant près de cinquante ans dans le désert, priant et pleurant ses fautes passées. Il y avait à Paris, dès le quatorzième siècle , une chapelle placée sous l'invocation de sainte Marie l'Égyptienne. La chapelle a disparu : mais le nom de la sainte a laissé sa trace dans le nom de la rue de la Jussienne, où la chapelle était bâtie

2. Saint Charles Borromée, archevêque de Milan, né en 1538, mort en 1584, canonisé en 1610 par Paul V.

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Adolescence de Geneviève.

Ne nous arrêtons pas à décrire les perfections de la jeunesse de cette grande et chère sainte, et arrivons tout d'un coup à la dix-septième année de l'incomparable Geneviève de Brabant. Disons seulement qu'il semblait que la nature eût fait des coups d'essai dans toutes les autres beautés de son siècle, pour donner dans la sienne un ouvrage accompli de sa puissance. Geneviève n'avait garde, dans le désir d'accroître cette beauté, d'y vouloir ajouter par les artifices qui sont faits pour embellir la laideur. Elle n'avait point d'autre vermillon que celui qu'une honnête modestie mettait sur ses joues, point d'autre blanc de fard que celui de l'innocence, et point d'autre senteur que celle d'une bonne vie. Aussi n'y avait-il point sur son visage de rides à réparer par le pinceau.

Geneviève est demandée en mnriage.

Bien que Geneviève apportât fort peu de soin à faire ressortir sa beauté naturelle, cela n'empêcha

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pas qu'elle ne fût recherchée par un nombre infini d'admirateurs. Parmi ceux qui la demandèrent en mariage, Sigifrius, ou Sifroy, ne fut pas le plus malheureux, puisqu'il obtint ce que tant d'autres avaient désiré.

Le jeune seigneur, ayant appris de la renommée UTie partie des perfections de la princesse, en voulut plutôt croire ses yeux que le bruit commun.

Le voilà en chemin avec un équipage si magnifique, qu'il ne laissa à aucun de ses rivaux la possibilité de soutenir la comparaison.

Étant arrivé, il alla tout aussitôt faire la révérence au prince et à la princesse sa femme, qui lui permirent de saluer leur fille Geneviève, à laquelle il fit toutes les offres de services qu'on pouvait attendre d'un attachement sincère. « Je n'ai jamais rien contemplé de si suave ! » s'écria-t-il après l'avoir vue.

D'abord, il n'était attentif qu'aux charmes de sa figure; mais il ne l'eut pas entretenue deux fois qu'il la trouva remplie de tant de douceur et d'une telle modestie, que son affection en fut doublée. Il alla donc trouver le prince et la princesse de Brabant, auxquels il déclara le motif de son voyage.

a Si vous êtes, leur dit-il, aussi favorable à mes projets que votre douceur me le fait espérer, je m'estimerais le plus heureux des hommes. Je ne suis point, grâce à Dieu, sorti d'une maison dont

le nom ne puisse être cité avec honneur; et, quand la gloire de mes ancêtres n'ajouterait rien à mon mérite, je ne suis pas, par moi-même, un parti à dédaigner. La fortune m'a donné assez de biens pour que je puisse soutenir la dignité de votre race ; et, quand ces biens seraient moindres, je ne pourrais vous taire la vive affection que j'ai pour la princesse votre fille, non pas tant à cause de sa beauté, qui est incomparable, qu'à cause de ses vertus qui sont sans exemple. C'est donc à vous de faire ma joie ou ma peine. »

Il est peu de sages filles qui ne s'oient inquiètes quand on leur parle de contracter mariage et de quitter le toit paternel. Geneviève fut bien troublée ; mais ses parents accueillirent Sifroy, et par obéissance elle devint dame palatine*.

1. Les anciens seigneurs du Palatinat s'appelaient palatins. Le Palatinat, divisé en bas et haut Palatinat, s'étendait autrefois sur les deux rives du Rhin, entre la Souabe, Bade et la Westphalie. Primitivement, les comtes palatins étaient des offi ciers chargés de rendre la justice dans les palais de l'empereur. Le Palatinat devint peu à peu leur domaine héréditaire.

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Noces de Geneviève.

Rien ne fut oublié de toutes les réjouissances qui pouvaient honorer une noce si belle.

Tous ceux qui virent le bonheur de ce mariage le crurent éternel. Mais hélas! il y a beaucoup d'épines pour une rose !

Après que les jeunes époux eurent passé quelques mois à la cour de Brabant, il fallut partir pour aller à Trêves K Les parents de Sifroy reçurent Geneviève avec tout le respect que sa naissance et son mérite devaient attendre. Saint Hidulphe , qui était alors pasteur de cette grande ville, fut bien aise de voir sa bergerie accrue d'une innocente brebis.

Bientôt Geneviève quitta la ville pour aller habiter une de ses maisons de campagne. Cette campagne était un fort joli château, entouré d'un grand parc vert où il semblait que le printemps régnait toujours. Ce fut dans ce lieu plein de délices que Sifroy et Geneviève vécurent quelque temps de la plus douce et innocente vie.

1. Ancien électoral et archevêché célèbre de T Allemagne, sui la Moselle, dans la Prusse rhénane.

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Les Sarrasins arrivent d'Espagne.

Il eût fallu que ce bonheur durât toujours. A peine deux ans s'étaient écoulés , lorsque Abdé- ■ rame \ roi des Maures , qui avait passé d'Afrique en Espagne , songea à satisfaire son ambition par la conquête de l'Europe entière. La France , pays voisin de ses campements, lui parut un friand morceau à prendre tout d'abord ; comme il craignait d'y trouver d'autres ennemis plus rudes que les Wisigotlis - d'Espagne , il leva la plus formidable armée que l'Occident eût jamais vue. La renommée d'une telle armée , jointe à la vivacité des intérêts engagés dans la lutte , amena auprès de Charles Martel ^ une noblesse nombreuse qui était fière d'avoir à combattre des ennemis aussi terribles,

1. Abdoul-Rahaman-Ben-AbdouUah-el-Gbafiki, vice-roi d'Espagne sous le calife Yésid, fut battu près de Tours, au mois d'octobre 733.

2. Les Wisigoths, venus avec Ataulf, occupaient l'Espagne depuis le cinquième siècle, après l'avoir enlevée aux empereurs

deRome.

3. Maire du palais sous les premiers rois fainéants; il était fils de Pépin d'Héristal, et, comme lui, chef des seigneurs de la Gaule franque. Martel ou Marteau est le suwiom qui lui fut donné lorsqu'il eut vaincu et pour ainsi dire écrasé l'armée des Arabes ou Sarrasins.

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et de les combattre sous le commandement d'un si glorieux capitaine.

Sifroy, en sa qualité de puissant chevalier, aurait eu honte de se reposer dans son bonheur pendant que d'autres songeaient au salut public. Mais comment quitter Geneviève? Comment la résoudre à une séparation ? Ils pleurèrent longtemps avant de pouvoir s'y décider l'un et l'autre ; et, lorsque Dieu eut enfin envoyé à Geneviève une forte résolution , lorsque Sifroy quitta sa jeune et belle et bonne Geneviève, ils pleurèrent bien plus encore

Départ de Sifroy.

Les préparatifs étant terminés et le jour du départ venu , le comte appela tous ses domestiques , et, après leur avoir recommandé l'obéissance envers sa chère femme , il prit son favori par la main et , le présentant à Geneviève , il dit : « Madame , voici Golo à qui je laisse le soin de vous consoler. L'expérience que j'ai de sa fidélité me fait espérer que l'ennui que va vous causer mon absence sera en quelque façon tempéré par le zèle de ce bon serviteur. »

Mais Geneviève ne songea guère à Golo ; elle se pâma en voyant venir l'heure du départ ; on la re-

leva, elle retomba par trois fois. Tous les domestiques coururent aux remèdes pour rappeler son âme qui semblait s'enfuir, soit douleur de voir partir Sifroy, soit crainte de demeurer sous la conduite de Golo.

Le comte, qui avait aperçu le changement qui s'était fait sur le visage de la comtesse lorsqu'il lui avait parlé de la fidélité de son favori , baissa les yeux et dit : « C'est à vous seule , reine du ciel , glorieuse mère de mon Sauveur, que je laisse le soin de ma chère Geneviève.

— Allez , Sifroy, reprit Golo ; allez hardiment où vous appelle l'honneur. Ne craignez pas qu'il arrive aucune disgrâce à votre femme ; vous ne pouvez la mettre en de plus sûres et en de plus fidèles mains que les miennes. »

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Pi emiers jours de tristesse,

Sifroy partit et arriva à l'armée, où il fut reçu avec joie par le grand Charles Martel, et presque aussitôt la campagne commença.

Geneviève recevait des messages fréquents qui lui faisaient part des marches et des travaux de l'armée. Ces nouvelles lui causaient une grande peine; car les Francs étaient fort en péril.

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Charles Martel conduisit ses troupes vers la Loire, à peu de distance de la grande ville de Tours, Il ordonna aux habitants de n'ouvrir leurs portes qu'aux vainqueurs, et, pour ôter aux lâches tout espoir de fuite, il mit sur les ailes de son armée des corps de cavalerie chargés de couper les jarrets à ceux qui se retireraient des rangs pour prendre la fuite.

Bataille de Tours.

Avant de commencer la bataille, Charles parla ainsi à ses soldats :

« Compagnons, je vois bien que vous brûlez d'en venir aux mains et qu'il ne vous faut point faire de longs discours.

« Ne cherchons pas dans les siècles passés des exemples de courage et de vertu ; donnons-en plutôt à la postérité. Et cela nous est facile aujourd'hui; il faut vaincre, amis, il faut vaincre, (juand nous aurions résolu de rester insensibles à nos intérêts, à la ruine de nos maisons, au carnage fait dans nos villes, à la désolation de nos femmes, l'injure faite à Dieu et à la religion chrétienne ' suftirait.

I. Les Arabes voulaient conquérir le monde au nom du dieu de Mahomet,

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« Compagnons , il s'agit de défendre ce Dieu que nous adorons, ces saints que nous honorons, cette religion que nous professons. Permettrez-vous à ces Maures^ d'outrager chez nous notre Église?

« Allez, chers compagnons, allez combattre pour la gloire de la France. Le glorieux saintMartin^ est avec vous ; c'est sous les murs de sa ville que nous allons vaincre. En avant ! Pour notre Dieu et pour notre patrie qui doit un jour gouverner le monde ! »

Le frémissement des soldats s'était accru à chaque phrase. Ils s'écrièrent : « En avant ! » avec leur chef, et coururent au combat. Comme des lions ils écrasèrent l'armée des infidèles. Les Sarrasins s'enfuirent, laissant sur le carreau leur roi et trois cent soixante-quinze mille morts.

Gloire de Sifroy.

Après cette heureuse journée, on présenta à Martel un grand nombre de genettes'qui sont de petits

1. On appelait les Arabes du nom de Maures, parce qu'avant d'occuper l'Espagne, ils s'étaient d'abord établis, sur les côtes de l'Afrique, dans l'ancienne province de Mauritanie, qui comprend aujourd'hui l'Algérie, Tunis, Tripoli et une partie du royaume de Maroc.

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