‹ Légendes provençalesChapitre 22 sur 28 · A. M. A, COLIN · texte numérisé non relu

A. M. A, COLIN

On avait , le matin , vu passer au village De bohémiens errants une horde sauvage ; Et chacun remarqua leur regard plus aràent ,

Car les tristes pâtures Qu'aux fossés du chemin cherchent des mains impures Manquaient depuis la veille à leur féroce dent.

Ainsi quand du Gardon la rive verdoyante

Apparut, leur parole éclata plus bruyante

Pour saluer l'ombrage et le flot souhaité;

Ils vinrent se plonger dans les ondes limpides,

Puis trompant les fureurs de leurs entrailles vides ,

Dormirent sous le roc par le chêne abrité.

Mais voilà qu'au réveil tout -à-coup ils s'émurent ; Et par les sentiers ils coururent , Troublant les bois silencieux Car, à la nomade famille , De sa plus séduisante fille Manquait le trésor gracieux.

Celle qui , le mieux, par ses danses , Par ses chants aux folles cadences Et ses prestigieux appas , Fascinait Toeil, enivrait l'âme Et faisait, en ses jeux de flamme , Pleuvoir l'offrande sur ses pas.

La magicienne aux. dents d'ivoire , Dont le charme invitait à croire Au bonheur qu'elle prédisait, Et qui vendait, riant génie,

l'enfant et la bohémienne. 121

Un philtre à ceux dont l'insomnie En nuits ardentes languissait.

Mais,pendant qu'ils cherchaient, au pied d'une charmille,

Avec un bel enfant jouait la brune fille ;

Tout dans ses grands yeux noirs, dans son geste et sa voix

Etait séduction , car, on a vu , parfois ,

Aveugle en ses présents , la prodigue nature

Egarer la beauté dans une race impure :

Par des bras trop hâtifs quand l'arbre est dépouillé ;

Ainsi tombe un fruit sain parmi le fruit souillé.

Mais c'était la beauté de la jeune tigresse,

Dont l'œil est effrayant , même lorsqu'il caresse ;

Car on sait que son ongle est toujours frémissant ,

Et qu'effleurant la chair, il fait jaillir le sang.

Le soleil, rayonnant sur l'étoffe écarlate Dont les plis encadraient sa tête délicate, La faisait resplendir en reflet enflammé , Comme un tison d'enfer, sur l'enfant qui , charmé , S'agitait, se penchait pour mieux voir les merveilles Qu'étalaient devant lui deux magiques corbeilles; Dans ses doux cheveux blonds erraient de jolis doigts , Et ces mots se mêlaient aux rires de sa voix :

tt Dépouilles des lointaines plages , Ces cailloux et ces coquillages ,

On te les donnera ; Ces guirlandes qui resplendissent , Ces fils d'argent qui t'éblouissent,

On t'en couronnera.

Ces rubans^ ces tresses dorées, En bracelets je les nofirai , Et ces perles si colorées , A ton cou je les suspendrai.

Mais , pour t'unir à ma prière , Bel enfant , il faut que , là-bas , A.U pied de cette croix de pierre Tes pas accompagnent mes pas. »

Et l'enfant étendit ses mains vers les corbeilles , Et son front s'enflamma de couleurs plus vermeilles ; Mais un regard jeté sur le toît paternel Lui rappela soudain un avis maternel ;

Et ses bras s'abaissèrent , Et de ses traits boudeurs les teintes s'éclipsèrent.

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a Puisque l'argent, la soie et Tor N'ont point d'assez riche trésor Pour ta jeunesse dédaigneuse, Vois , des splendeurs du firmament Etinceller ce diamant A l'aigrette prestigieuse !

De rêves enchanteurs il remplit le sommeil , Et c'est lui qui nous donne , Bien mieux que ta Madone , Jouissance au réveil.

Tout ce qu'il touche Devient soudain Or pour la main , Miel pour la bouche.

bienheureux Qui le possède !

Car à ses feux Rien qui ne cède !

Mais, pour l'avoir, il faut t'unir

A ma prière ; • Avec moi vers la croix de pierre , Mon bel enfant , il faut venir ! »

Ainsi chantait la Bohémienne , Et l'enfant écoutait, et , le visage ardent,

1i4 LEGENDES PROVENÇALES.

Sur les pas de la magicienne Du maternel abri s'éloignait, l'imprudent l Avide, il la suivait, bien qu'il eût en arrière Laissé, depuis longtemps, la blanche croix de pierre.. . Mais voilà que soudain la femme s'arrêta Au détour d'un sentier voilé de chênes sombres,

Et le saisit et l'emporta

Dans la forêt aux grandes ombres.. .

Des dernières splendeurs de son dernier rayon

Le jour en s'éteignant embrasait l'horizon.

Et l'aqueduc romain de clartés fantastiques

Enflammait dans la nuit ses immenses portiques.

Sous les roches , au pîed d'un ténébreux noyer.

Luisait des Bohémiens le sinistre foyer.

Là, des mets inconnus aux humaines paupières

Assouvissaient la faim de trois sombres sorcières ,

A la main de harpie , à l'œil fixe et hagard ,

Et d'hommes basanés à l'oblique regard.

Dans le cercle joyeux de l'immonde famille

Folâtrait de retour la séduisante fille.

Mais, parmi les enfants dont le groupe en haillons

Se roulait dans le sable ou courait aux gazons ,

L'ENF*NT et la BOHÉMIENNE.

Ne brillait point celui qu'entraîna sa promesse Et que pleurait ailleurs une mère en détresse , . . On dit, trois jours après, qu'un pâtre du hameau Dana un vallon désert conduisant son troupeau , Sur des charbons éteints , parmi la cendre impure , Trouva des ossements d'une étrange structure , Lorsque , fuyant l'ardeur de l'accablant midi , U vint se reposer sous le roc attiédi , Au sol où ses brebis se couchaient haletantes, Son œil épouvanté vit des tâches sanglantes !

GINÈVRE

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