‹ Légendes provençalesChapitre 24 sur 28 · A K. INGRES · texte numérisé non relu

A K. INGRES

Ces quelques pagres vous rappelleront une causerie au coin de votre feu ; vous nous lisiez une complainte italienne trouvée par hasard en feuilles éparses chez un bouquiniste de Florence. Me voyant ému et ravi de cette lecture , vous daignâtes m'invitera faire épanouir dans notre idiome cette fleur d'exquise poésie* Pour mon affection respectueuse, tout désir de vous est un ordre. Voici donc l'essai que j'ose vous soumettre.

Sauf quelques coupures portant sur des superfétations , sur des redites qu'admet bien, dans un récit, le goût italien, mais que le lecteur français ne supporterait pas dans uu écrit, sauf deux stances et quelques traits venus si naturellement au courant du vers qu'il ne m'était guère possible de ne pas les admettre, j'ai suivi le texte et je me suis avant tout efforcé d'en reproduire le mouvement et le caractère. Puissiez-vous y retrouver quelques-unes des émotions que nou§ fit si bien partager votre poétique confidence !

GINEVRE.

Légende Florentine.

Fils de rÉternel , divin incarné

Dont le sang lava Thomme de la fange ,

Du péché d*Adam qui Tavait damné,

Je chante une histoire à votre louange ;

Faites que je sois si bien inspiré

Que chaque auditeur la trouve à son gré !

L'an nonante-six advint dans Florence Le beau fait d*amour que je vais conter; Par quelles douleurs , hélas ! il commence !

Quels flots de désordre on vit s'agiter, Lorsqu'on découvrit qu'un souflle funeste Dans les alentours Répandait la peste !

On se rappelait ces jours pleins de morts Où l'épidémie envoyait sous terre , En quarante-huit, les trois quarts des corps. Sentant le poison remplir l'atmosphère Tout dans la cité devint frémissant; Et cela dura jusqu'en quatre cent.

De ce récit vrai s'il me plaît d'étendre En digression le commencement , C'est, chers auditeurs, pour faire comprendre Combien il débute en sombre moment.

Cela dit , parlons d'amour et de celle Que l'on proclamait célestement belle. -

Dans tous les quartiers passaient tristement En procession lente et solennelle Les blancs et les noirs ; mais Tépuisement Vint bientôt , hélas ! arrêter leur zèle ; Nul, comme autrefois, ne pouvait manger; Nul de sa maison n*osa plus bouger.

Vous m'objecterez que je perds de vue La dame , et , vraiment , vous aurez raison ; Mais, lorsqu'en tout lieu le mal frappe et tue^ Un peu de désordre est bien de saison ; Pour que votre esprit n*ait plus à redire , Méthodiquement je vais tout déduire :

GINÈVRE. d33

Donc, belle à merveille, elle possédait Un cœur délicat, discret, magnanime; Miroir de noblesse elle descendait Des Almieri que tant l'on estime ; Ceux que ravissait sa fîère douceur Croyaient que Diane avait une sœur.

Près du Marché-Vieux, là -bas, dans la rue Où restait jadis Bernard l'insensé.

Vivait à l'écart celle dont la vue Faisait soupirer plus d'un cœur blessé, Syrène, ou plutôt, mais sans artifice , Mais sans vanité , fille de Narcisse.

Etant avant tout bref, je m'abstiendrai De vanter sa taille et sa bonne grâce , Ses mœurs , son esprit ; mais je conterai De son amoureux la tendre disgrâce :

,Un jour, Cupidon ouvrant son carquois D'un mot le rendit sans âme et sans voix.

n sentit au cœur une flamme telle Que, bien qu'il fût un des plus élégants Qu'admirait alors Florence la belle , Lui , Rondinelli , fit , pendant quatre ans , A son père en vain demander Ginèvre ; H dépérissait miné par la fièvre.

134 T.ÉGENDKS PROVENÇALES.

Ce pauvre Antonio!. . . Mais voilà qu'un jour, Pour ne point laisser perdre sa noblesse, Estimant le rang plus haut que l'amour, Et par-dessus tout, prisant la richesse, Las d'être obsédé par tant de galants , Le père choisit les fiers Angolans.

Celui qu'il voulut, c'était un jeune homme Qu'on disait avoir d'assez bonnes mœurs*, Parleur influent on le citait comme Pouvant s'élever aux plus grands honneurs ; Dans le Quartier-Neuf, près du S^rcomore, Ses vastes logis existent encore.

La, quand à son doigt il eut rais Tanneau,

L'époux conduisit la belle épousée ;

Pour toi , pauvre amant , quel coup de couteau !

Par de tels malheurs la vie est brisée;

Car, soyez bien tous certains de ce point:

Quand l'amour est vrai l'on n'en guérit point.

U Antonio resta navré de tristesse Voj'ant s'éclipser son astre charmant; Et, de n'avoir plus jamais de maîtresse Dans son désespoir il fit le serment; Ah ! c'est être ingrat que d'aimer encore Lorsqu'on a perdu celle qu'on adore !

GINÈVRE. 135

Comme une âme en peine on le vit errer ; Aux bals , à Téglise il suivait la belle ; Bien que ne pouvant plus rien espérer, Cet infortuné rôdait autour d'elle.. .

Mais il me convient , pour quelques moments , De l'abandonner à ses noirs tourments.

Parlons d'autre chose: hélas ! dans Florence, La terreur, le deuil croissaient tous les jours. Où fuir? Du fléau Thorrible influence Ravageait la ville et les alentours ; Et dans son palais voilà que Ginèvre Se trouva soudain prise d'une fièvre.

Était-ce la peste ? on le crut. Ce mal Vint si pesamment s'abattre sur elle Qu'il anéantit tout souffle vital. . .

Elle était si jeune î elle était si belle ! . . Ce fut léthargie ; on craignit la mort ; Pour la ranimer tous luttaient d'eflbrt

L'un frictionnait i l'autre , sur sa lèvre D'un rare élixir versait la liqueur; Le mari criait: Ginèvre!. . . Ginèvre !. .

La mère en tremblant lui pressait le cœur; Nulle friction n'était assez forte ; Ginèvre toujours restait comme morte.

Alors, de saoglots, de gémissemments

Un concert lugubre emplit la demeure;

Tout fut préparé pour l'enterrement;

On l'ensevelit vers la vingtième heure ;

Entre les deux nefs on la transporta ;

Sainte Réparât e ainsi Tabrita.

Le long de ce mur quel homme se traîne

Où Ton voit encore un marbre fendu ?

Est-il donc besoin que je vous l'apprenne ?

Il l'appelle et , rien n'ayant répondu , Rien, sauf le marteau qui scelle la tombe, Ce fidèle amant sur les dalles tombe.

Lorsqu'il eut rampé jusqu'au monument, Il dit en pleurant qu'eût-il plusieurs vies , Il n'éprouverait nul contentement Qui pût compenser ses amours ravies.

Puis , il s'en revint perdu de douleur. . .

Certes , celui-là l'aimait bien de cœur !

Mais , tandis qu'il pleure et qu'il se lamente , Que va devenir celle qu'au cercueil La croyant défunte on plaça vivante?

L'esprit qui, des sens franchissant le seuil, Loin d'elle un moment fit errer sa flamme Revint, et ce corps recouvra son âme.

GI^ÈVRE. 137

En se réveillant dans un air glacé Elle reconnut qu'elle était sous terre ; « Ah! j'ai peur, dit-elle, on s'est trop pressé! « mon doux Jésus ! ô divine mère ! »

Vers la deuxième heure ainsi se plaignait Celle qu'un linceul vivante étreignait.

Mais , il arriva , par bonne fortune , Qu'à travers le marbre en dehors fendu , (Comme je l'ai dit) dans son plein , la lune Faisait pénétrer un rayon perdu ; Perdu ?. . . Non , guidé par la Providence Pour rendre à Ginèvre un peu d'espérance.

En l'apercevant elle se dressa,

Etendit les bras comme une insensée ; Son cœur palpitait ; sa main le pressa, Et sortir devint sa seule pensée.

Fallait-il frapper, fallnit-il crier?.. .

Ah! dans un tombeau ne point expirer !

Ayant vers le bas ouvert le suaire , Dans l'ombre en rampant cherchant le chemin Du point où luisait la pâle lumière, Et , comme un aveugle étendant la main , Elle défaillait , quand soudain , près d'elle , Se rencontre. . quoi? . Dieu boni une échelle!

i:^8 LÉGENDES PROVENÇALES.

L'échelle était courte et n'avait, au plus, Que cinq échelons , cinq, pas davantage.

Ginèvre , invoquant l'éternel Jésus , Monta le premier ; puis , prenant courage , Monta le second. . . Mais son front, heurte Par la dalle, à cinq se trouve arrêté.

La maçonnerie à peine était sèche ; Du marbre le poids n'était pas très grand.

Rompant du ciment la pâte encor fraiche , Elle sort. (Pour bien vous mettre au courant . C'était en octobre.) A travers la ville , Ginèvre passa près du Campanile.

Le froid tourbillon du vent qui soufflait L'empêcha d*aller par la grande rue ,

Courant au plus court (tout son corps tremblait).

Elle s'égara , la pauvre éperdue ,

Dans ce lieu suspect, sans nom jusqu'alors,

Appelé depuis : Carrefour des Morts.

Cet endroit n'était ni chemin ni place ,

Mais un réceptacle où chacun jetait;

Trouvant de passer à peine la place ;

Aux plus vils débris elle se heurtait ;

La pluie et le vent lui fouettaient la joue ,

Et ses pieds meurtris glissaient dans la boue.

GINEVRE. 139

Or, dans sa maison Francesco rêvant , Seul, devant le feu, songeait à sa morte.

Il entend frapper et dit :\ C'est le vent. » Mais un coup plus fort ébranle la porte.

Francesco surpris s'éloigne du feu , Court à la fenêtre et l'entr'ouvre un peu.

« Qui frappe? — C'est moi ! moi, ton adorée ! « Ne connais-tu plus le son de ma voix? »

Lui, qui savait bien l'avoir enterrée , Fait vite, en tremblant, un signe de croix :

« Vas en paix , dit-il, vas, ma pauvre femme ! « Nous ferons demain prier pour ton âme ! »

Ainsi délaissée , elle fond en pleurs, Éclate en sanglots. Où courir ? que faire ?

Ah! vienne la mort finir ses douleurs!

Pourtant un espoir lui reste : son père.

De la soutenir priant l'éternel, Elle arrive et frappe au seuil paternel.

Le père habitait les champs ; mais la mère , Comme Francesco , rêvait près du feu.

Surprise du bruit qui vient de se faire :

« Qui va la? dit-elle , en ouvrant un peu.

— a C'est moi, Ginévra! c'est moi , votre fille, « Que le Seigneur rend à votre famille.

140 LÉGENDES PHOVENÇALES.

La mère à ces mots fut prise de peur ; Elle qui, la veille, avait, par le prêtre, Fait bénir la morte I Et , dans sa stupeur , Elle referma vite la fenêtre.

Lorsqu'elle eut enfin dompté son effroi :

« Dors en paix , ma fille, on prîra pour toi I »

« Vierge , dit Ginèvre , ô sainte Madone !

« Qui de votre fils embrassiez la croix , « N'abandonnez pas celle qu'abandonne a Sa mère ! . . » Un sanglot lui coupe la voix ; Puis elle reprend : « Le froid m'a raidie ! . . . a Si l'on ne vient pas , je tombe engourdie I . . .

« Dans la rue, ainsi, faudra-t-il mourir?

« Mon corps est brisé par tant de secousse ! . . . « Maudit soit l'instant qui m'a, pour souffrir, « Fait naître en ce monde où tout me repousse ! a Par ceux qu'on aima se voir insulter 1 « Ali I dans le tombeau mieux valait rester ! »

Et se laissant choir sur la tombe humide, Misérablement elle allait périr.. .

Voilà qu'en son âme un penser rapide Passe , et d'Antonio la fait souvenir.

Vierge qu'invoqua si bien sa disgrâce.

De votre pitic c'était une grâce.

GIXÈVRE. 141

Elle songe donc à voir si l'amour Qui manifestait tant de violence Pour elle est aussi perdu sans retour :

Celui qui persiste en son espérance , Et croit fermement qu'il peut se sauver, En cherchant toujours finit par trouver.

C'était vers le coup de la sixième heure.

Elle se relève et marche en tremblant Vers la plate-forme où l'amant demeure ; Montant les degrés d'un pas chancelant.

Elle appuie enfin sa main à la porte , Frappe , et, sur le banc , tombe presque morte .

Entendant heurter, et , comme un soupir, Murmurer son nom , cherchant quel peut être Celui qui , si tard , veut se faire ouvrir, Le jeune homme accourt près de la fenêtre :

« Qui vient d'appeler? — C'est moi !.. . Ginévra. » Et dans un sanglot la voix expira.

« Au nom de Jésus et de la Madone , « Reprit-elle, ami, viens me secourir I De tous mes parents le cœur m'abandonne.

« Voudras-tu, comme eux, me laisser mourir? » Au son bien connu de cette parole Antonio bondit ; vers la porte il vole.

14i T^ÉUENDES PROVENÇALES.

Craignant que ce fût un malin esprit Qui de Ginévra prenant l'apparence, Par un de ses tours soudain le surprît , Il s'arma d'abord de quelque prudence ; Mais lorsqu'il a vu, pâles de douleurs, Ces traits défaillants : « A moi , serviteurs ! »

4i A son écuyer il tend la chandelle , Le pousse en avant; et lui, dans ses bras Prend avec respect la mourante belle , La porte au salon : « Qu'on chauffe des draps I (( Pour la ranimer que l'on s'évertue !

« Ne voyez-vous pas que le froid la tue ! »

Derrière l'épaule on déchire un peu Sa robe de mort , puis on la referme Sur le drap brûlant, et, devant le feu, Antonio la tient droite, d'un bras ferme.

Pour ce qui va suivre implorant le sort, Vivant de sa vie ou mort de sa mort !

Lorsqu'elle eût enfin , après trois quarts d'heure , Senti le bienfait de cette chaleur, Le froid glacial qui fait que l'on pleure Cessa d'enchaîner la vie en son cœur.

Elle ouvrit les yeux, paisible et vermeille Comme un bel enfant que l'aube réveîllf .

GINÈVRE. 143

Ginèvre est sauvée ! . . . (Ah ! jugez combien Il en fut content !) De son doux visage Ecartant le voile : a Oh ! ne craignez rien ! « Il n*est plus ici de mort , ni d'orage , « Mais, un cœur loyal qui sait vous chérir « Et des serviteurs pour vous obéir. »

— K mon seul ami, je me recommande, « Dit-elle en tremblant, je me livre à toi !

« Le premier bienfait que je te demande « C'est, par-dessus tout, l'honneur et la foi. « Puisqu'entre tes mains le sort m'a jetée , « Fais qu'en ta maison je sois respectée! »

Elle raconta comment tout advint, a Toi qui m'as, jadis, crue ingrate et fière , « Tu vois si mon cœur de toi se souvint ; a. Ah! le devoir seul me rendait sévère.

« Mais, quand j'aurai pris un peu d'aliment, « Nous reparlerons de tout longuement. »

Antonio répond : « Sœur charmante et chère , ff Sache bien qu'ici , de ce que tu veux a Rien ne doit manquer. » Il parle à sa mère -, Promptement la bonne apporte des œufs , Et, comme déjà l'heure est avancée , Pour chercher le reste elle sort pressée

Antonio se lève et prend son manteau.

<f Va , lui dit Ginèvre , a la sépulture ; « Avant qu'on ait vu, ferme le tombeau ; « Qu'on ne sache rien de cette aventure.

« Je dois , puisque nul n'a voulu de moi , « Pour tous rester morte, excepté pour toi. »

Lorsqu'il eut remis le marbre à sa place , La voulant traiter en loyal garçon, Il porte ses pas vers la grande place, En un poulailler choisit un pigeon , Les plus beaux raisins, à la fruiterie Et des massepains , à l'épicerie.

La sachant friande il ajoute encor Quelques pignolas et ânes dragées; Puis il s'en revient portant ce trésor, L*escarcelle vide et les mains chargées.

Trouvant affaibli ce charmant objet, Tendre et maladroit il l'encourageait.

En se retirant il pria sa mère De coucher près d'elle ; k son écuyer, A la camériste , il dit de se taire Et, toute la nuit, il les fit veiller; Il veilla lui-même afin que la dame Pût bien reposer son corps et son âme.

GINÈVRE. 145

D'aucun médecin il ne fut besoin ; Au bout de trois jours elle était guérie Et , grâce au bienfait de ce tendre soin , Autant qu'autrefois riante et fleurie.

Lorsqu'elle sortit du froid monument Vous vous figurez son accoutrement.

Antonio pensait : « Ce beau corps doit être a Des plus fins atours richement vêtu. »

Mais de ses projets qu'il fallait connaître S'informant d'abord : a Ginèvre , veux-tu « Puisque maintenant te voilà remise , a Que chez ton époux l'on te reconduise ? j»

« — Mon noble Antonio , si cela te plaît , a Je veux, avant tout, devenir ta femme.

Antonio s'écrie : bonheur complet !. . .

a Mais, pour l'obtenir? — Va, répond la dame, « Cela me regarde : Instant et moyen ,

« J'indiquerai tout, ne doute de rien.

« Qui peut empêcher que je t'appartienne ?

« Qui peut le vouloir? Francesco ?. . . d'abord, a Pour me réclamer ne crois pas qu'il vienne , « Lui qui m'inscrivit au livre de mort !

« La mort qui met fin aux choses humaines « Ne doit-elle pas rompre aussi mes chaînes ?

« La mort des mortels domine la loi ;

Nulle parenté ne peut y rien faire ; « Donc, si tu me veux, je dois être à toi.

« — Si je veux! quel doute I Ahl vite, un notaire! « Sans plus de retard nous nous marîrons ; « Du reste^ a loisir, nous reparlerons. »

Quand , leur union s'étant ainsi faite , A sa noble main il eut mis Tanneau , Comme il lui parlait toujours de toilette, La nouvelle épouse à Tépoux nouveau Dit : a J'ai ce qu'il faut. S'il consent a vendre , « Chez mon enterreur, ami , va le prendre.

« — Je veux, répond-il , tout ce que tu veux. « Puissé-je k tout prix te rendre contente !

« Je n'épargnerai pour combler tes vœux « Ni quinze ducats, ni vingt, ni cinquante! » Il court demander ce qui lui convient , L'obtient, l'empaquette et joyeux revient.

Avec sa servante et sa belle-mère Voilà qu'un dimanche elle sort enfin ; Partout où passait la douce étrangère Chacun croyait voir Tastre du matin.

Antonio suivait, de loin, dans la rue , Vers l'Annonciate elle est reconnue.

GINÈVBE. 147

Les nobles seigneurs s'étaient rendus là Pour y contempler les brillantes dames ; Ils disaient ceci , répondaient cela.

Or la mère y vint parmi d'autres femmes ; Elle se retourne et dit : « Qu'ai-je vu !

« Ma fille I en ce lieu, comment? . . d'où viens-tu?»

L'autre regarda sans rien lui répondre.

Ce fut une grande et sourde rumeur.

La mère en public se voyant confondre ^ Sentit le dépit lui mordre le cœur.

En un cercle tel Ginèvre était prise Qu'elle ne pouvait entrer dans l'église.

Or, dans ce moment , Francesco survint ; Chacun l'interroge et lui s'émerveille.

Du funèbre soir bien qu'il se souvînt , Jamais on n'a vu surprise pareille.

Qui pourra trancher ce grand ditférent ?

Deux maris sont là , sur le même rang.

« Du sépulcre ainsi qui t'a donc tirée ?

« — Certes , répond-elle, oh! ce n'est pas toi î « Toi , vivante encor, tu m'as enterrée ; « Mais le doux Jésus eut pitié de moi.

« Va, ta barbarie est si manifeste « Qu'il n'est pas besoin qu'ici rien l'atteste

tt Laissez-moi passer ! . . . Qui me repoussa

a Quand je vins , la nuit , demander asile ,

« Pour moi n'est plus rien I » Alors commença

Un bruit, un tumulte a remplir la ville.

Elle s'éloigna, laissant les maris ,

La mère exhaler pleurs, menace et cris.

G8 Francesco disait : « Tu retiens ma femme ! « Antonio répond : o Moi ? je n'en sais rien.

« Dans tout l'univers il n'est pas une âme « Qui puisse affirmer que j'ai pris ton bien , « Ginèvrc est à moi par-devant notaire « Et, sans tâche, dort au lit de ma mère.

« Elle peut encor choisir la maison « D'où tu repoussas sa douleur mortelle ; « Va donc, si tu crois avoir tant raison, « Epoux dévoue' , plaider devant elle. »

Du peuple indigné les confuses voix Criaient : « Francesco , tu n'as plus de droits ! »

a Au saint tribunal je porte l'affaire !

a — Va, dit Antonio, qu'il en soit ainsi. »

Sur ce mot, chacun s'en alla. La mère Le long du chemin pleurait. Le mari Rentra maudissant la sotte aventure Et ne put toucher à sa nourriture.

GINÈVRE. 149

Lorsque Thuissier vint à la maison :

« J'irai , dit la belle et charmante dame ;

« Je démontrerai combien j'eus raison.

a Je veux, devant tous confondre l'infâme !

a Chez son assassin Ginèvre rentrer ?

« Ah ! dans un couvent plutôt m'enterrer I »

Voici le grand jour où cette aventure Doit se dénouer par un jugement.

Ginèvre ajant fait un peu de parure Vers le tribunal marche noblement ; La foule, en s'ouvrant , lui livre passage ; D'un mot, d'un regard chacun l'encourage.

Elle a salué bien modestement.

Le légat lui dit de belles paroles : « Viens ici , ma fille , explique comment « Ainsi des époux tu changes les rôles ?

« — Seigneur, on verra bientôt si j'ai tort « Ou raison , daignez me bénir d'abord. »

Alors elle expose avec tant de charme Ce qui se passa (vous savez comment) ^ Qu'en ses yeux sentant rouler une larme , Le prélat lui dit : « Calme ton tourment.

« Par quels arguments peut-on la confondre ? » Francesco , troublé , n'eut rien à répondre.

LEOENRES PROVENÇALES.

Le légat reprend : • La mort, c'est la fin.

■ Puisque Francesco t'a, deux fois, traitée

« Comme un corps sans âme, un fantôme vain,

t Vis pour Antonio qui t'a méritée.

t Quant au demandeur, il perd, comme un sot,

u De ce mSme coup, la femme et la dot. »

Le bruit s'en répand dans toute la ville ; Chacun dit : ' Bravo '. c'est très-bien jagrer I • Francesco s'enfuit , et , rongé de bile , Ne put , de trois jours , presque rien manger. Le jugeaparlé, la noce est bénie i Vierge , en voire honneur l'histoire est finie !

Nous devons le document que voici à la docte obligeance de M. Delécluse, que l'on est toujours certain de rencontrer aux bons endroits sur le terrain des lettres italiennes.

< Fin qui Tistoria, che è passato tradizionalmente sino ai nostri giorni, non ha niente d'inverosimile. Ciocchè ô malagevole a credere, è lo sposalizio délia Ginevra in secondo nozze con Antonio Rondinelli, viventi ancora il primo maritOj e reclamante al tribunale ecclesiastico davanli al vicario , il quale sentenziô , chè per essere stato disciolto il primo matrimonio dalla morte , poteva la donna legitimamente passare ad altro marito. Non veggo altra ragione per creder possible una sentenza cosi stravagante, che rignoranza del tempo.

Del rimanente , quanto al fatto, oltre la tradizione costante per tre secoli e mezzo, havvi Tasserzione di due nostri storici, quantunque non molto antichi, cicô di Ferdinando del Migliore nella Firenssa illustrata, e di Francesco Rondinelli, che era délia famiglia medesima dello sposo di Ginevra, nella Relazione del conlagio; di più una ricordanza di quegli anni stessi, ritrovata già in casa di Zanobi Mazzinghi. ed in nome di una strada che dall'avenuto caso conserva il nome. Arroge che nel 1546, il martedi del carnavale a' 10 di marzo, si narra nel Dtartoms. di Antonio da S. Gallo essersi recitata nel palazzo ed abitatazione del duca Cosimo una bellissima comedia intitolata ; Ginevra morta dal campanile , la quale sendomor ta e sotteraia, resuscitô. »

L'osserratore fiorentino sugli «difizj délia saa pafria.

A l'orient de la ville d'Arles s'élèvent deus coilines, qui primitivement, n'en durent former qu'une, mais que dea maraia séparent aujourd'hui. La plus g:rande porta encore le nom presque romain de Montmajour; aucun site n'est plus renommé pour la variété do ses végélaui , l'abondance de ses fleurs. Montmajour méritait mieux encore cette renommée ix l'époque où, sous Constantin, Arles devint un moment la métropole du grand empire : de grands bois la couvraient alors, et protég'Caient de leurs fralclies ombres les plantes délicates qu'un aride soleil fatigue aujourd'hui. La collino ét^t entourée d'eau stagnante et marécageuse , et l'on s'y rendait sur des esquifs , pour lesquels un port semble encore indique' par les entaillements dea rochers et par des scellements d'anneaux aux aborda de ia chapelle de Sainte- Croix. Montmajour est le salive de la Provence. Les botanistes le navent bien : aussi ne manq'ient-ils pas

de venir, chaque printemps , s'y rendre et rivaliser d'ardeur vagabonde avec les papillons et les abeilles. Là fleurissent pour eux l'anagyris, Torchis, le cyste rose, l'aster bleuâtre , les calathides d'or et d'argent, les crysanthêmes et les aulnées; on peut y recueillir plus de deux cents phanérogames. Dans les canaux voisins, se laisse entrevoir, comme un mystère d'amour, la poétique vallisnérie. Le géologue vient aussi à Montmajour analyser un épais revêtement d'enveloppes zoophitaires , et augmenter sa collection de fossiles marins. Les pèlerins de la science n'y sont pas seuls attirés ; ceux de l'art s'y rendent avec un empressement plus bruyant mais non moins fructueux. Peu de régions, en effet, peuvent leur offrir des sujets d'étude aussi variés , aussi splendides. Tous ont la certitude d'en rapporter des matériaux et des impressions qui pourront un jour se traduire en chefs-d'œuvre. Là, sentit les premières sollicitations du génie le grand peintre arlésien Réatù *, dont les œuvres, aujourd'hui rassemblées par la piété de sa digne fille , Madame Grange , dans l'ancien grand prieuré de la grande commanderie des ordres réunis de Malte et du Temple, sont et resteront sans doute, quand l'administration s'associera à cette pensée, le musée de peinture de la ville d'Arles : doublement honorable pour elle , puisqu'il résume l'œuvre et la vie d'un de ses plus illustres enfants.

Si les touristes pénétrent à Montmajour, en venant d'Arles , ils suivront un sentier ombragé , bordé, en toute saison, des floraisons les plus délicates; ils longeront un rempart de roches aux tons gris et dorés , aux entassements grandioses, tantôt nues, tantôt voilées de végétations gracieuses et vivaces. Leur front s'inclinera devant une croix armoriée en marbre blanc, remarquable par rélégance des proportions et la finesse des sculptures. Elle porte le blason du très-haut, très-puissant abbé de Montmajour. Cette croix garde l'entrée des carrières d'où fut

* Voir sa biographie dans le Plutarque provençal.

extraite une architecture dont Jeurs vides font pressentir la grandeur. Quelques pas encore . et 1 on s'arrêtera pour admirer un ensemble qu'on dirait arrangé par le génie de la décoration théâtrale. Des terrasses , des pans de voûtes et de façades à demi-croulantes , des murs crénelés, des clochers vides , un porche au cintre énorme : ce grandiose amas de monuments et de ruines est dominé par une tour à bossages plantée sur le roc vif : on dirait quelqu'un de ces géants qu'Ariote conimet à la garde des sites enchantés. Si Ton pénètre dans ces masses, on y visite un cloître roman plein de tombes armoriées et riche en sculptures du type le plus original ; une immense nef, une vaste crypte, dont le plan révèle les mystères de la primitive Eglise, et ce qu'on dit être les oubliettes, où, si l'on en croit la tradition , Guillaume de Piollenc grava son nom avec ses ongles. J'ai vu ce nom ; le creux est si profond , qu'il n'a pu être gravé que par des ongles de fer; Or, la tradition n'attribue pas au noble captif cette particularité , trop notable cependant pour qu'on eût pu l'omettre.

Déjà célèbre en 1200 , accrue par la générosité des grands et par la piété des fidèles , l'abbaye de Montmajour devint une de ces importantes institutions qui réunissaient presque lautorité religieuse et la puissance féodale. Son aspect , ses droits seigneuriaux tenaient à la fois du monastère et du château-fort : ce fut un refuge pour bien des âmes en peine que consolèrent la vie religieuse, de graves et douces études et le charme du paysage. Souvent, dans la biographie des poètes provençaux , nous trouvons cette phrase , terminant le récit de péripéties douloureuses : Il se rendit moine à Montmajour. Là vécut le Monge de Montmajour ( qu'il ne faut pas confondre avec celui des Iles d'Or), ce moine pamphlétaire que ses contemporains surnommèrent le fléau des poètes provençaux. A Montmajour, asile de la science comme de la poésie, de précieux manuscrits étaient conservés et multipliés par d'utiles copies.

La colline opposée est maintenant rocailleuse et nue ; dans le sommet aplati , les Celtes pratiquèrent une excavation g'ig'antesque et bizarre, comme tout ce qui nous reste de cette sauvage nation : c'est une longue tranchée taillée dans le roc , un peu plus large à la base , et dont le plan reproduit la forme d'un glaive. De vastes blocs plats , recouverts de terre et de grêles végétaux , forment le toît de ce monument ; sa destination reste un problème pour la science ; on la surnommé : Grotte des Fées. L'imagination populaire y rattache des traditions merveilleuses, entre autres celle de la Chèvre d'Or, qui fait découvrir les trésors cachés , mais rend incurablement tristes au sein de leurs richesses ceux qui ne les ont pas méritées. On attribue le nom de colline de Cordes à l'appellation que lui donnèrent, en souvenir de Cordoue, les Sarrasins , dont quelques restes de camp retranché se voient, en «ffet, épars sur la pente et aux alentours.

Plus importante , et par son étendue et par les monuments d'époques diverses qui la couronnent, la colline de Montmajour fut, dès les premiers temps du christianisme, un lieu de prière et de retraite. Dans ses flancs était creusé un oratoire, connu aujourd'hui, sous le nom de Confessionnal de saint Trophime; c'était là, en eflfet, que se retirait ce premier évoque des Gaules lorsqu'il voulait méditer loin des hommes , et se rapprocher de Dieu ; c'était là qu'il recevait ceux qui venaient déposer dans son sein l'aveu de leurs fautes ou demander des conseils à sa sagesse. Une chapelle y fut élevée pour perpétuer ce pieux souvenir ; des ermites la desservirent ; elle est en partie taillée dans le roc , et sous la voûte qui la précède sont aussi taillés dans la pierre trois cercueils vides.

Une tradition sans probabilité fait remonter la fondation de l'abbaye de Montmajonr à l'an 28 après l'ascension de N. 8. J.-C. ; une autre, au règne de Childebert ( VÏIP siècle), alors que saint Césaire aurait dédié l'église à saint Pierre et prescrit aux religieux la règle de saint Cassien. Suivant une troisième tradition, vers 977, une femme

nommée Thucinde, disposa de l'île de Montmajour , alors entourée de marais, en faveur des pauvres cénobites.

Il ne semble pas possible de faire remonter l'ori^ne de l'abbaye primitive plus haut que le X* siècle. Ce qui est positif, c'est que la chapelle de Sainte-Croix fut fondée par l'abbé Rambert, supérieur de l'abbaye , et consacrée le 15 des kalendes de mai 1019 par Pons de Marignane archevêque d'Arles. L'élégante régularité de ses proportions, la gcàcc de son campanille et les fines découpures de ses arêtes font de ce monument un chef-d'œuvre d'architecture romane. Il s'élève à l'extrémité d'un plateau de rochers , d'où le regard embrasse un magnifique horizon, A mesure qu'on approche , le rocher se creuse de cavités régulières : on dirait les alvéoles vides d'une ruche abandonnée : ce sont des tombes ; c'est un cimetière monolythe. La tradition veut que, dans ces tombes, aient été inhumés 300 paladins morts à la bataille d'Arleschamps, où Charles- Martel anéantit l'armée sarrasine. Je ferai respectueusement observer à la tradition que beaucoup de ces tombes sont évidemment taillées pour des enfants. Les nouveauxnés se seraient-ils signalés par leur bravoure à ce terrible fait d'armes?. .. Merveilleuse époque ! rien ne se passait alors comme aujourd'hui. L'inscription qui attribue la fondation de Sainte-Croix à Charlemagne , et gratifie cet empereur de la susdite victoire remportée sur les Sarrasins par Charles-Martel , est reconnue apocryphe.

Par une bulle datée de 1509, le pape Jules II institua des indulgences plénières pour tous ceux qui , en état de grâce , visiteraient la chapelle de Sainte- Croix et l'église de Saint-Pierre de Montmajour le dimanche qui suivrait l'invention de la Sainte Croix , chaque fois que cette fête se trouverait un vendredi. Perdue dans nos orages politiques, cette faveur de Jules II nous a été rendue par une bulle de Pie IX, sur les instances de la municipalité d'Arles. Il nous a été donné de voir déjà deux fois se réaliser un tableau que nous avions souvent rêvé en lisant les vieux écrits.

Dés le point du jour, la population d'Arles part processionnellement de l'église de Saint-Julien, possédée autrefois par les Bénédictins de Montmajour : elle se rend , en chantant des hymnes , à Ja chapelle de Sainte-Croix , où l'a devancée la population des campagnes; celles des villages environnants , conduites par leur clergé, arrivent en procession. C'est vraiment un merveilleux et touchant coupd'œil que ces longues files de pénitents , de vieillards et déjeunes filles voilées de blanc, traversant lentement ces belles plaines, avec leurs croix et leurs bannières, et gravissant les flancs de la sainte colline. Aux hymnes reli gieux , le rossignol mêle sa chanson printaniére ; n'est-il pas, en effet, le chantre naturel de toute fête divine? Pavoisée de pavillons maritimes et d'étendards où s'étale le lion d'Arles avec sa fière devise : Ab ira Leonis , où brille le blason des prélats commandataires de Montmajour, l'antique abbaye semble renaître, rajeunie de plusieurs siècles. La beauté encore un peu païenne des femmes d'Arles devient ce jour-là presque mystique ; leur costume si original , si gracieux , si riche , dissimule sa coquetterie mondaine. Ce qui distingue cette fête , c'est un caractère profondément provençal. Des services religieux célébrés à tour de rôle par les divers clergés, remplissent la matinée ; vers midi , l'affluence devient immense ; l'escalier escarpé de la grande nef semble vomir incessamment une cascade humaine. L'après-midi est consacrée à des stations religieuses sur tous lies points de la colline signalés par quelque pieux souvenir. Les diverses processions ne s'éloignent qu'au crépuscule; celle d'Arles se déroule entre deux files curieuses installées sous de beaux ombrages, le long des chaussées du Rhône. Tel est ce Pardon, qu'on renouvelle tous les sept ans , touchant pour le chrétien , précieux ^our l'artiste . à qui il offre une riche variété d'imposants ou piquants aspects. Rien de plus pittoresque que les groupes effarés par le mistral ^ ce grand troublefÔte des solennités provençales. Quels tableaux ne ferait-on pas avec ces campements, ces repas champêtres improvisés

au pied des ruines ou sur les gazons bordés de vieux saules qui ceignent la colline d'un tapis de verdure I

En 13(59, la grande tour fut bâtie par Pons d'Ulmo. Les religieux de Montmajour avaient d'abord suivi la règle de saint Cassien : ils adoptèrent celle de saint Benoît. On disait , et Ton dit encore : le Château des moines. Un passé si grandiose devait attirer l'attention du grand siècle. La partie moderne du monastère fut élevée sur les dessins de Mansart, qui lui imprima son fastueux caractère : elle s'annonçait comme devant être si imposante, que, jaloux de ce qu'on en publiait , et ne voulant pas que des moines de province pussent rivaliser avec les royales splendeurs de Versailles, Louis XIV en fit arrêter les constructions. Démoli en 1793 , cet édifice étonne encore par l'immensité de ses ruines, s'il fallait en croire un dicton populaire on y aurait compté autant de fenêtres que de jours dans l'an née!

La prairie qui , entre les roches et les marais, s'épanouit au pied de ^Montmajour, est la partie la plus variée, la plus riante , la plus riche en végétation de ce merveilleux site : là règne et se déploie en souveraine la vagabonde famille des lizerons ; elle y étale les dentelures onduleuses de son feuillage ; elle y suspend ses blanches clochettes , entrelace les fines spirales de ses fils légers à de grands roseaux, et s'enroule sur des cannes élancées aux longues feuilles retombantes, qui élèvent au-dessus de l'herbe profonde leur tige souple balancée par la brise, et donnent au paysage quelque chose d'une sauvagerie étrangère ; à leurs pieds se développent les grandes mauves ; l'aron entrouvre ^es cornets d'ivoire au pistil d'or, et nulle part les marguerites, les violettes et les anémones n'épanouissent aussi largement leurs riantes étoiles. Ce ne sont partout que gazouillements d'oiseaux dans leurs nids balancés i^ar les lianes , bourdonnements d'abeilles et vols étincelants de papillons sur les fleurs. Chaque printemps la jeunesse arlcsienne accourt moissonner cette floraison merveilleuse ♦ chacun s'en revient avec sa gerbe, et l'on se croit transporté au temps où la fête de Flore réunissait, le 1" ma* ,

sur cette mémo colline la population romaine d'Arles , qui ne formait plus qu'une famille parée de fleurs et de rameaux naissants; être vu sans cet ornement passait alors pour une marque d'infamie ; c'était une émulation à qui en aurait le premier; de là vint le proverbe : Prendre sans vert. Touchante émulation , car avoir le premier des rameaux , des fleurs de mai , en avoir beaucoup , cela voulait dire que l'on possédait des amitiés empressées , une nombreuse clientèle. Ainsi les coutumes des peuples n'ont rien d'arbitraire : elles émanent des sentiments, des croyances, du climat, du caractère, et sont naturellement ramenées par l'analogie des circonstances.

Là , paissent ces troupeaux de cavales blanches au type arabe, digne du pinceau de Decamps ; de vieux ormes bizarement recourbés ombragent cet agreste jardin, dont l'aspect est tout primitif. Dans le banc de roche à pic le long duquel il s'étale , s'ouvrent des fissures , des écartements qu'on dirait taillés par l'épée de Rolland. Là s'avancent aussi , creusés de tombes vides , des blocs gigantesques à demi voilés par des vignes sauvages ; là s'ouvrent encore des grottes que Virgile eût choisies pour le repas de Tityre ou les amours de Galathée. Ainsi , partout la nature reprend ses droits triomphants, et à côté de ce qu'ont de périssable les œuvres de l'homme, partout elle fait éclater son immortelle jeunesse I

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